Alors que les débats sur l’immigration tournent principalement autour des seuils d’immigration depuis le début de la campagne électorale, des organismes communautaires critiquent l’instrumentalisation des personnes immigrantes et la marginalisation de certains enjeux liés à leurs droits et à leur bien-être. Comment les engagements, ou les silences, des principaux partis politiques sur ces enjeux affecteraient la vie des personnes déjà installées au Québec?
Depuis le début de la campagne électorale, les propositions des partis ainsi que les débats en matière d’immigration focalisent sur les seuils d’immigration, souvent dictés par les besoins de main-d’œuvre et la « capacité d’accueil ». Les personnes immigrantes, surtout les demandeur·euses d’asile, continuent d’être les boucs émissaires aux nombreux problèmes de la société québécoise et d’être présentées, notamment par le Parti québécois (PQ) et le Parti conservateur du Québec (PCQ), comme une menace pour la culture et les valeurs dites « québécoises ».
Pour les organismes communautaires qui accompagnent des personnes immigrantes au quotidien, de tels discours instrumentalisent une population privée du droit de vote et marginalisent plusieurs enjeux qui touchent leurs droits et leur bien-être.
Derrière les chiffres, des vies
En novembre 2025, le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) a fixé le seuil d’immigration permanente à 45 000 personnes par année pour la période de 2026 à 2029. Une cible que le parti compte maintenir s’il restait au pouvoir.
De son côté, Québec solidaire (QS) propose de porter le seuil à 70 000 personnes, soit une hausse d’environ 10 000 personnes par rapport au nombre de résident·es permanent·es admis·es en 2025. Le parti souhaite mettre de l’avant un système fondé sur l’immigration permanente.
Le PQ, quant à lui, propose de baisser le seuil à 35 000 personnes et s’engage à réduire le nombre de résident·es temporaires à une fourchette entre 250 000 et 300 000 personnes au terme de quatre ans. Le parti souhaite aussi mettre en place un moratoire sur l’immigration économique permanente provenant de l’extérieur du Québec, afin de ne sélectionner cette catégorie d’immigrant·es que parmi les résident·es temporaires déjà présent·es sur le territoire.
Le Parti libéral du Québec (PLQ) et le PCQ n’ont pas avancé de seuil chiffré. Le PLQ estime que le seuil devrait se situer entre 45 000 et 70 000 personnes. Le PCQ, quant à lui, propose une politique d’immigration décentralisée qui permet à chaque région d’établir son seuil et ses modalités d’immigration en fonction de ses besoins et de sa « capacité d’accueil ».
À noter qu’au cours de la dernière décennie, la proportion de résident·es permanent·es admis·es au Québec chaque année qui proviennent du bassin de l’immigration temporaire a considérablement augmenté, ce chiffre a atteint 59 % en 2025. Ces nouveaux·elles résident·es permanent·es ne sont donc pas nouvellement arrivé·es, une distinction qui s’impose, selon Stephan Reichhold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.
Lorsque le gouvernement baisse les seuils d’immigration et resserre les critères de sélection, non seulement de nombreux·euses travailleur·euses dont le permis arrive à échéance seraient obligé·es de partir, beaucoup de personnes déjà éligibles pour la résidence permanente pourraient devoir attendre plus longtemps pour l’obtenir.
Actuellement, les réfugié·es reconnu·es par Ottawa en attente d’une résidence permanente au Québec doivent attendre plus de dix ans, tandis que dans le reste du pays, ce délai n’est que de treize mois, selon les estimations d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.
D’ailleurs, en février dernier, le gouvernement Legault a refusé de prendre part à une initiative d’Ottawa visant à traiter en deux ans tous les dossiers en attente des réfugié·es reconnu·es sans tenir compte des seuils. « C’est complètement inacceptable et inhumain », dénonce Stephan Reichhold.
Ni le PQ, qui tient à réduire le nombre d’immigrant·es temporaires sur le territoire, ni les autres partis n’ont proposé d’accélérer le traitement de ces dossiers. Par contre, le PQ s’engage à traiter les dossiers de réunification familiale en moins de 24 mois.
Quel sort pour les « orphelins du PEQ »?
En novembre 2024, le gouvernement Legault a suspendu, sans préavis ni mesure transitoire, le Programme de l’expérience québécoise (PEQ), une voie d’accès à la résidence permanente pour de nombreux·euses diplômé·es et travailleur·euses. Il l’a ensuite officiellement aboli le 19 novembre 2025. Des dizaines de milliers de personnes ayant tout misé sur leur avenir au Québec ont vu leur projet de vie brisé.
Après 19 mois de mobilisation menée par de nombreux organismes communautaires, syndicats et municipalités, le PEQ a enfin été rouvert de manière temporaire par le gouvernement Fréchette en juillet dernier. À l’heure actuelle, seul·es les candidat·es qui étaient éligibles au moment de l’abrupte abolition du programme peuvent déposer leur demande, ce qui exclut de nombreux·euses étudiant·es et travailleur·euses qui ont entamé leurs démarches d’immigration peu avant le 19 novembre dernier et qui n’ont donc pas eu le temps d’obtenir leur diplôme ou d’accumuler les deux ans d’expériences professionnelles requises avant cette date.
« On demande une réouverture complète pour toutes les personnes qui étaient sur le territoire québécois au moment de l’abolition [du PEQ] », réclame en entrevue Sabrina Kouider-Philippon, vice-présidente de l’organisme Le Québec c’est nous aussi, « parce qu’en vérité, toutes ces personnes-là, leur projet d’immigration a commencé bien avant cette date-là ».
Bien que la nouvelle cheffe de la CAQ ait promis de rouvrir le programme pour deux ans, elle n’a pas annoncé qui pourrait déposer une demande après cette première période de réception se terminant le 31 octobre prochain.
QS est le seul parti qui s’engage à rétablir le PEQ de manière intégrale et permanente. De plus, le parti souhaite créer un PEQ-Régions, qui offre une voie accélérée à la résidence permanente aux nouveaux·elles arrivant·es établi·es dans certaines régions.
Les autres partis ont tous condamné le gouvernement Legault pour avoir manqué à ses promesses et se sont tous prononcés en faveur d’une clause de droits acquis, mais aucun d’entre eux n’a explicitement annoncé qui serait admissible prochainement.
Le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, s’est dit ouvert à une clause ciblée pour les travailleur·euses temporaires qui avaient été recruté·es par le Québec, ce qui laisserait derrière les étudiant·es internationaux et de nombreux·euses autres travailleur·euses touché·es. Le PQ a d’ailleurs voté contre une motion portée par QS demandant au gouvernement de la CAQ de rouvrir le PEQ avant la fermeture du parlement en juin dernier.
« Il y a du flou par rapport à la “deuxième vague”, on ne sait pas quand, on ne sait pas comment et qui va être concerné », déplore Sabrina Kouider-Philippon, « et puis tout ça, c’est très hypothétique dans le sens où finalement, on ne sait pas qui va être au pouvoir début octobre, ça entretient vraiment une grande incertitude sur l’avenir de tous ces gens ».
De plus, « même les gens qui ont pu déposer, leur permis de travail peut expirer. Donc, des fois, les personnes se retrouvent sans statut ou avec un statut de visiteur et [n’ont] donc pas la possibilité de travailler. Ça crée vraiment des situations de grande précarité », ajoute-t-elle.
Quels services seraient offerts aux demandeur·euses d’asile?
Les demandeur·euses d’asile restent au cœur des débats et continuent d’être pointé·es comme étant la cause de la crise du logement, du « déclin du français » et de la surcharge des réseaux de santé et d’éducation, notamment par le PQ et le PCQ.
Stephan Reichhold indique que le chiffre avancé par les partis politiques, soit 190 000 demandeur·euses d’asile présent·es sur le territoire québécois, serait largement gonflé. Selon les données obtenues par son organisme à travers une demande d’accès à l’information auprès de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié, il y aurait environ 87 000 demandeurs d’asile dans la province au mois d’août dernier.
Pendant son dernier mandat, la CAQ a coupé plusieurs aides financières aux demandeur·euses d’asile, comme les remboursements de frais qui soutenaient l’installation et la scolarisation des mineur·es arrivé·es sans parents, ou encore l’allocation pour enfants à besoins particuliers.
L’ancien ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge, avait aussi proposé d’autres mesures visant à réduire le panier de services offerts aux demandeur·euses d’asile si Ottawa ne parvenait pas à mieux les répartir au pays, par exemple, limiter l’accès à l’aide sociale à neuf mois pour ceux et celles « sans contrainte sévère à l’emploi », mettre fin à l’allocation au logement pour les mineur·es non accompagné·es et plafonner les services d’aide juridique en droit de l’immigration.
Dans sa plateforme, le PCQ cherche également à couper dans les services offerts aux demandeur·euses d’asile, à savoir réduire de 25 % leurs chèques d’aide sociale, cesser de leur rembourser les services d’avocats et de consultants en immigration et exiger une cotisation de ceux et celles qui disposent d’un hébergement temporaire.
De plus, un gouvernement conservateur demanderait à Ottawa de conditionnaliser l’accès aux soins de santé non urgents pour les demandeur·euses d’asile à un certain nombre de mois de présence sur le territoire, et de ne pas leur offrir de soins non couverts pour les citoyen·nes, comme les dents, la vue ou le psychologue.
« Ça va complètement dans le sens opposé de ce qu’on demande et de ce qu’on observe sur le terrain », critique Stéphanie Harvey, conseillère en analyse politique et plaidoyer chez Médecins du Monde. « Les personnes [en demande d’asile] fuient la guerre et les persécutions, elles ont d’autant plus besoin de soins. »
« On entend beaucoup l’argument que les Québécois n’ont même pas accès à ces soins-là, mais pour nous, il faut absolument éviter d’opposer les populations. Ce n’est pas en coupant l’accès à une autre population qu’on va améliorer l’accès pour tout le monde », soutient-elle.
Dans sa plateforme, le PCQ s’engage également à prioriser « les Québécois » pour l’accès aux garderies et aux logements subventionnés. Or, en réalité, les demandeur·euses d’asile, comme d’autres résident·es temporaires, n’ont pas accès aux logements subventionnés.
De plus, le gouvernement Fréchette vient de mettre en place, en juin dernier, un règlement voulant prioriser les citoyen·nes canadien·nes, les résident·es permanent·es et les personnes qui « séjournent au Québec principalement pour y travailler » pour les places dans les services de garde subventionnés. Rappelons que le gouvernement caquiste s’était battu jusqu’à la Cour suprême pour empêcher les demandeur·euses d’asile d’avoir accès à ces services. La Cour a conclu en mars dernier que cette exclusion était discriminatoire et limitait surtout la capacité des femmes à travailler.
« Il faut absolument éviter d’opposer les populations. Ce n’est pas en coupant l’accès à une autre population qu’on va améliorer l’accès pour tout le monde. »
Stéphanie Harvey, Médecins du Monde
Bien que le PLQ et QS aient souvent pris la défense des demandeur·euses d’asile, leur plateforme ne contient pas de proposition concrète en ce qui les concerne. QS déclare qu’il « respectera les traités internationaux en matière de droits des réfugiés », sans préciser ce que cet engagement impliquerait.
Alors que la question de la francisation occupe une place importante dans les politiques d’immigration des partis, les demandeur·euses d’asile, qui sont souvent accusés d’être à l’origine du « déclin du français » au Québec, n’ont toujours pas accès à l’aide financière pour suivre les cours à temps plein, tandis que d’autres catégories d’immigrant·es y ont droit.
Interrogé par Pivot sur ce sujet, le libéral André Morin dit avoir la volonté de leur réserver une partie de l’enveloppe en francisation, mais qu’une telle décision exigerait des négociations avec Ottawa, qui pourrait financer une partie des dépenses liées aux services offerts aux demandeur·euses d’asile. Pour le moment, le PLQ s’engage à investir plus de 130 millions $ supplémentaires en francisation, une somme qui serait prioritairement déployée pour réduire les délais d’attente à six semaines pour l’accès aux cours de français.
Sur le même sujet, QS confirme par courriel que le parti entend débloquer cette aide financière pour les demandeur·euses d’asile. Il a également annoncé un investissement supplémentaire de 100 millions $ en francisation.
Le PQ a refusé de commenter, tandis que la CAQ et le PCQ n’ont pas répondu à notre demande d’entrevue ni à nos questions transmises par courriel.
À quand l’accès aux soins pour tous·tes?
Depuis des années, des organismes communautaires qui accompagnent des personnes migrantes au quotidien plaident pour le droit aux soins de santé pour toutes les personnes vivant au Québec, quel que soit leur statut migratoire.
Médecins du Monde estime que des dizaines de milliers de personnes au Québec n’ont pas une couverture publique de santé. Cela comprend une grande partie des étudiant·es internationaux·ales, beaucoup de travailleur·euses étranger·ères temporaires, les conjoint·es en attente de parrainage, les réfugié·es reconnu·es en attente de leur Certificat de sélection du Québec, ainsi que les personnes en démarches pour régulariser leur statut.
« On parle bien de personnes qui vivent ici, qui travaillent ici, qui, souvent, ont des enfants et qui tombent malades comme tout le monde », souligne Stéphanie Harvey.
Pour l’organisme, c’est une question d’équité et de dignité, mais aussi un enjeu de santé publique. « On voit les conséquences de cette exclusion à tous les jours. Les personnes vont souvent retarder les soins, parce qu’elles n’ont tout simplement pas les moyens de payer. On parle de retards de soins dans les suivis de grossesse, dans la prise en charge de maladies chroniques ou de problématiques de santé mentale », témoigne la conseillère.
« Donc, on sait très bien qu’avec le temps, les besoins en santé ne disparaissent pas et au contraire, ils s’aggravent. Ça devient beaucoup plus complexe pour les établissements de santé de soigner ces personnes-là », poursuit-elle.
Rappelons qu’en 2021, le gouvernement de la CAQ a élargi la couverture de la RAMQ à tous les enfants vivant dans la province, quel que soit le statut de leurs parents.
Dans sa plateforme, QS s’engage à donner accès à la RAMQ aux titulaires de permis de travail ouverts, ce qui inclurait tous·tes les travailleur·euses étranger·ères temporaires, vu que le parti souhaite abolir les permis de travail fermés. « C’est vraiment d’aller dans la bonne direction, mais l’enjeu est beaucoup plus large pour nous », commente Stéphanie Harvey.
De son côté, le PLQ dit être « ouvert à élargir la couverture des soins essentiels pour la population qui est au Québec ». En entrevue, André Morin indique pourtant qu’« avant de prendre un engagement définitif, il faut être capable d’actualiser des scénarios, d’évaluer certains coûts, puis de proposer une solution qui va être responsable ».
Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.