La mer à Gaza : mémoire, survie et dernier refuge

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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La mer à Gaza : mémoire, survie et dernier refuge

La guerre a-t-elle changé la signification de la mer?

À Gaza, la question ne relève pas de la poésie. Elle s’impose à chaque habitant·e qui pose encore les pieds sur le sable.

Avant le 7 octobre, le front de mer de Gaza était une ville dans la ville. Les soirs de jeudi – début du week-end –, le sharia’ Rachid s’illuminait : des cafés bondés, des tables de jeunes jouant aux échecs, des familles qui riaient et planifiaient l’avenir, des enfants qui couraient le long de la corniche, et partout cette odeur de maïs grillé qui envahissait la côte. Le rivage appartenait à tout le monde. Pour moi, la mer avait ses propres rituels. Les jours de congé, les moments libres, c’était vers le port que je me dirigeais pour retrouver mon ami Alaa Al-Nimr dans un petit café surplombant la mer. « C’était un endroit simple, mais il avait un charme particulier. Les pêcheurs passaient avec leurs prises, les enfants jouaient sur la rive, et on parlait pendant des heures de la vie, de l’avenir, de mes articles. » Alaa m’encourageait toujours à écrire. La mer était notre refuge à tous les deux.

Alaa Al-Nimr est tombé en martyr le 20 novembre 2023.

La mer nourrissait Gaza depuis des générations. Aujourd’hui, elle l’enterre.

Il y a vingt ans et huit jours, la famille de Hoda Ghalia était assise sur cette même plage. Un endroit ordinaire, un après-midi ordinaire. Les obus israéliens ont tué son père, sa belle-mère et cinq de ses frères et sœurs devant ses yeux. La scène de cette fillette courant sur le sable en criant « papa, papa » a fait le tour du monde. Gaza n’a jamais oublié.

Vingt ans plus tard, rien n’a changé à part l’ampleur des attaques.

Dans les premiers jours de la guerre, le port de Gaza a été bombardé directement. Des dizaines de bateaux de pêche ont été détruits. Plus tard, les chars israéliens sont entrés dans le port et l’ont délibérément défiguré, un effacement symbolique de l’un des repères les plus précieux de la ville. Le chemin qui menait autrefois au rivage, animé et vivant, est aujourd’hui jonché de décombres et de tentes de déplacés. Les vendeurs ambulants ont disparu. Les traces de la famine et des conditions humanitaires désastreuses se ressentent dans chaque retranchement du lieu.

Le 30 juin 2025, une frappe israélienne a visé le café Al-Buqa’a, sur le front de mer. Des dizaines de personnes ont été tuées – des enfants, des femmes, des étudiants, des journalistes, des sportifs. Leur seul tort : être assis au bord de la mer et être palestinien·nes.

Le 17 juin 2026, une nouvelle frappe a visé la plage de Khan Younès. Deux martyrs et six blessés.

Oum Mohammad, 47 ans, revient parfois s’asseoir face à l’eau. Elle qui venait ici chercher de la joie confie aujourd’hui : « Avant, j’y venais et je ressentais de la joie. Maintenant, quand je m’assieds devant elle, je me souviens de tout ce que j’ai perdu. Je me souviens du jour où nous avons quitté Gaza, quand nous avons marché dans cette rue et que les soldats nous ont arrêtés au checkpoint. Ils ont pris tout mon or, toutes mes affaires. Ils ont tué mon fils devant mes yeux. Je ressens un écrasement que je suis incapable de décrire. »

Elle marque une pause, regarde la mer et ajoute : « Tout dans notre vie est devenu salé à cause de la guerre. »

La mer a changé de visage. Mais elle reste, pour certains, le seul moyen de survivre. C’est le cas des pêcheurs de Gaza.

Sur les eaux de Gaza, chaque sortie peut être la dernière

« La pêche a ses saisons. Il ne nous en reste plus aucune. »

Abdel Jarboue, 41 ans, pêcheur du camp de Shati’, père de cinq enfants. Sa femme est tombée en martyre. Il élève ses enfants seul, et la mer , son seul gagne-pain, lui a été confisquée elle aussi. Avant la guerre, il dirigeait un bateau animé, employait des ouvriers et travaillait avec ses fils. Aujourd’hui, il pêche seul. « On arrive à peine à attraper un seul poisson, pas assez pour nourrir une famille. Et les équipements qu’on achetait avant pour quelques shekels coûtent aujourd’hui des milliers de dollars, quand ils existent. » 

La mer nourrissait Gaza depuis des générations. Aujourd’hui, elle l’enterre.

Jarboue n’est pas le seul. Adel Abu Riala, 38 ans, originaire de Beit Lahiya et déplacé aujourd’hui à Al-Mawasi, père de quatre enfants, pêche depuis treize ans un métier hérité de son père et de son grand-père. Ce que rapporte sa pêche quotidienne suffit à peine à nourrir sa famille.

Mais le manque n’est pas son seul ennemi. « Hier, ils ont blessé mon collègue devant moi, l’ont arrêté et confisqué son bateau. Moi, j’ai échappé à l’arrestation par miracle. L’occupation a détruit mes quatre bateaux et m’en a laissé un seul, en panne , et je ne trouve ni clous ni fibre de verre pour le réparer, car tout est interdit d’entrée. » Il n’a plus accès à un seul mille nautique. La mer qu’il a connue toute sa vie est devenue, dit-il, « un endroit qui sent la mort. »

Les forces d’occupation poursuivent leurs tirs sur les petites embarcations et sur les plages, empêchant les pêcheurs de prendre la mer. Le pêcheur palestinien se retrouve aujourd’hui face à un choix impossible : l’interdiction ou risquer sa vie en mer.

Selon les données du syndicat des pêcheurs, 170 pêcheurs ont été tués depuis le début de la guerre, 40 autres blessés, et 30 arrêtés en pleine mer. Près de 4 000 pêcheurs ont été touchés par ces agressions continues. Les dégâts matériels sont tout aussi dévastateurs : 100 % des embarcations sont détruites dans le nord de Gaza, 95 % dans la ville de Gaza, et 80 % dans le centre, Khan Younès et Rafah.

Khouloud, 33 ans, vit aujourd’hui dans une école transformée en abri dans le camp de Nuseirat. Elle partage cet espace avec des dizaines de familles déplacées, pas d’intimité, pas d’eau courante, pas d’espace pour respirer. Chaque jour ressemble au précédent : l’attente, le bruit, la promiscuité.

Mais ce qui pèse le plus, c’est l’absence d’Omar. Elle venait à la mer avec son fils de 13 ans. Il était aveugle, mais il aimait le son des vagues et la sensation des embruns sur son visage. La mer était son meilleur ami. Omar est mort suite aux attaques israéliennes, faute de soins médicaux.

« L’occupation m’a éloignée de l’endroit où j’avais créé un lien intime avec mon fils. Quand je viens à la mer, les vagues me soufflent encore sa voix. »

À Gaza, on dit : « Si tu te perds, suis la mer, elle te ramènera chez toi. » Mais aujourd’hui, même si tu suis la mer, tu ne trouveras plus ta maison. Les repères ont disparu, les quartiers ont été effacés, et là où il y avait des rues et des souvenirs, il n’y a plus que des décombres. La mer est toujours là. Les maisons, non.

Mon imagination, elle, a déjà quitté Gaza. Je me vois briser le siège et découvrir le monde tel qu’il existe ailleurs. Je m’imagine faire du parachutisme, surfer sur les vagues, assister à des conférences, signer mon premier livre devant un public et dire tout haut ce qu’on a longtemps dit comme si j’étais le personnage d’un roman capable de changer les choses, même un peu. Parfois, je rêve de quelque chose de plus simple : étudier la kinésithérapie dans une université européenne avec une bourse complète, et construire un avenir qui semble impossible depuis l’intérieur de Gaza.

Ces pensées me reviennent chaque fois que je regarde la mer. Ce qui m’effraie le plus, c’est de finir par accepter la vie que je vis aujourd’hui, de vieillir en regardant mes rêves s’effacer, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que des choses auxquelles je croyais autrefois. J’ai peur de me regarder un jour dans un miroir et de voir quelqu’un qui a renoncé. Mais ce qui m’effraie encore plus, c’est de perdre ce sentiment de liberté et de possibilité que j’éprouve quand je fixe l’horizon. Que signifie la mer pour celui qui ne peut pas la quitter?

Je pense encore à Alaa. Lui aussi fixait cet horizon. Lui aussi aimait la mer d’un amour sans fin. Parfois, je l’imagine assis à côté de moi, contemplant les vagues, rêvant avec moi de notre avenir. Il n’est plus là pour la regarder. Alors je regarde pour nous deux.

Je reste debout ici, parfois une heure avant le coucher du soleil, parfois seul, parfois avec des ami·es. Je fixe le point le plus lointain de l’horizon et je tends vers une vie que je n’ai pas encore vécue, vers des expériences que je n’ai pas encore connues, vers des gens que je n’ai pas encore rencontrés.