Claire Ross Journaliste membre · Pivot
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Un rassemblement organisé par le groupe nationaliste identitaire Nouvelle Alliance à l’occasion de la Journée nationale des Patriotes a eu lieu lundi à Montréal, sous forte présence policière. Une contre-manifestation antifasciste avait lieu au même moment pour dénoncer le « nationalisme d’exclusion » porté par le groupe.

L’ambiance était plutôt festive, malgré le temps pluvieux et une indignation palpable, du côté des contre-manifestant·es, invité·es à se rassembler dès 10 h 30 par le Front antifasciste populaire.

À l’arrivée de Pivot, la chanson « Bella ciao », grand classique des rassemblements contre l’extrême droite, jouait depuis un système de son installé sous un abri, à côté des sandwichs et des salades offerts à ceux et celles venu·es manifester en ce jour férié. La petite foule réunissait aussi bien des personnes masqué·es que des mascottes bigarrées et quelques enfants.

En plus de la musique, des trompettes et des sifflets, cette « grande fête du bruit contre la haine » était l’occasion de scander des slogans marquant une opposition ferme au nationalisme de droite dure. « Pas de quartiers pour les fachos, pas de fachos dans nos quartiers », pouvait-on notamment entendre.

En face, au pied du monument à Dollard des Ormeaux dans le parc La Fontaine, ceux – surtout des jeunes hommes – ayant répondu à l’appel de Nouvelle Alliance (NA) brandissaient des drapeaux du Québec ou des Patriotes ornés du « vieux de “37 ».

Sur une banderole, on pouvait lire : « Sujet national – Le cosmopolitisme est la culture du capitalisme ».

Les manifestants de NA étaient quelques dizaines, tandis que leurs vis-à-vis étaient environ trois ou quatre fois plus nombreux.

Entre les deux groupes, une importante présence policière et un cordon de sécurité assuraient le bon déroulement du rassemblement nationaliste.

« La police au service des riches et des fascistes », ont ainsi scandé des contre-manifestant·es.

Un nationalisme identitaire

L’événement organisé par Nouvelle Alliance se voulait une célébration de la mémoire des « ancêtres, qu’ils aient été Patriotes ou, auprès de Dollard des Ormeaux, sentinelles de la Nouvelle-France », afin de « transmettre la mémoire et […] poursuivre notre destin national ».

« Ils viennent chaque année se recueillir devant la statue de Dollard [parce qu’] ils le voient comme un patriote et un vrai Québécois, mais eux, ce sont des nationalistes d’exclusion », explique en entrevue Argos, du Front pop. « Ils détestent plein de monde […] comme les immigrants. »

« Ils ont des valeurs qui ne sont pas du tout patriotes. »

Rappelons que Nouvelle Alliance, qui s’affiche comme un groupe indépendantiste « unitaire », défend aussi ouvertement un nationalisme identitaire et aspire à la primauté de l’ethnie canadienne-française au Québec. Ses membres cherchent à susciter une « pulsion de vie » chez les jeunes qui s’inquiètent par exemple d’une immigration qui menacerait l’existence même de la nation québécoise.

Certains des fondateurs de NA sont issus du Front canadien-français, un groupe catholique traditionaliste aujourd’hui inactif. Si le groupe se disait initialement « ni de gauche ni de droite », il assume depuis un certain temps être campé à droite.

« Moi je suis indépendantiste, je trippe sur le Québec », lance une femme venue s’opposer à Nouvelle Alliance. « Avant, c’est moi qui tenais mon drapeau, mais eux, ils me font honte. »

« C’est facile de dire qu’on aime le Québec et qu’on veut le défendre, c’est ça que je veux. Mais eux, ce n’est pas vraiment ça qu’ils veulent », ajoute la manifestante. Elle dit s’inquiéter des postures radicales et intolérantes qui semblent se cacher derrière les discours en apparence rassembleurs portés lors de tels événements par des groupes comme Nouvelle Alliance.

« Ils ont une idéologie du passé canadien-français glorieux », remarque quant à lui Argos, « mais il y avait des Premières Nations bien avant. Si on fouille un peu l’histoire, Dollard n’a pas un passé très reluisant. »

Rappelons qu’Adam Dollard des Ormeaux est connu pour avoir péri en 1660 en affrontant des combattants autochtones de la confédération haudenosaunee, dans le cadre de la guerre qui les opposait alors aux forces coloniales françaises. La légende veut que Dollard des Ormeaux ait trouvé la mort en tentant de lancer un baril de poudre sur ses adversaires. Il été érigé en martyr et héros national au 19e siècle, mais les historien·nes ont depuis mis en évidence l’appât du gain derrière ses motivations et nuancé l’importance de ses actes.

Pour Argos, il est important de se faire entendre lorsque l’extrême droite tente d’occuper l’espace public, avant qu’elle ne prenne racine et qu’il ne soit trop tard et que la société ne tombe dans la violence. « L’idée de l’antifascisme, c’est d’arrêter le discours tout de suite. Tu ne leur donnes pas de plateforme. »

« On ne peut pas tolérer l’intolérance. »

Un défilé sous protection policière

Un peu après 11 h 30, des leaders de Nouvelle Alliance ont pris la parole pour honorer la mémoire des Patriotes s’étant soulevés contre le régime britannique lors des rébellions de 1837-1838.

Les discours étaient toutefois rendus quasiment inaudibles par les cris et les chants des contre-manifestant·es.

En plus des noms de « ceux qui périrent pour que vive la Nouvelle-France » et des patriotes « morts au champ d’honneur », les membres de NA ont évoqué de nombreux moments de l’histoire québécoise, du rapport Durham au scandale des commandites, en passant par la crise de la conscription lors de la Première Guerre mondiale.

« L’idée de l’antifascisme, c’est d’arrêter le discours tout de suite. Tu ne leur donnes pas de plateforme. »

Argos, Front pop

« Nous devons répondre aux menaces et à l’intimidation des ennemis du Québec », a aussi lancé un orateur, sous les clameurs de ses congénères.

Vers 12 h 10, le cortège s’est mis en marche pour s’engager sur la rue voisine.

Les contre-manifestant·es se sont mis·es en mouvement pour les suivre, mais les forces policières se sont rapidement interposées en grand nombre, coupant le chemin de la mobilisation antifasciste.

Les nationalistes ont poursuivi leur marche sur la rue Rachel tandis que la contre-mobilisation entonnait des chants de protestation. Les « siamo tutti antifascisti » (« nous sommes tous antifascistes » ont résonné quelque temps avant que la foule se disperse graduellement.

Pour Argos, la lutte continue. « Il ne faut pas se laisser envahir par les idées racistes. Il faut être vigilant face à ces personnes-là.

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