Dans la foulée des législations anti-hijab et face à la montée mondiale de l’islamophobie, la chercheuse féministe, Liza Hammar, interroge l’obsession politique autour du hijab dans un livre qui vient de paraître. En puisant dans son expérience personnelle et dans la littérature féministe musulmane, elle propose d’appréhender le port du hijab comme une condition collective marquée par des violences matérielles et spirituelles.
Au cours des six derniers mois, Québec a adopté deux projets de loi (PL 94 et PL 9) ayant pour effet d’élargir l’interdiction du port de signes religieux introduite par la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21) en 2019. Bien que ces législations s’appliquent à toutes les religions, elles ont bafoué de manière disproportionnée les droits et libertés des femmes musulmanes portant le hijab, en plus d’intensifier l’islamophobie dans la société québécoise. Depuis sept ans, plusieurs individus et organismes de défense des droits contestent la loi 21, et ce, jusqu’à la Cour suprême du Canada.
C’est dans ce contexte que la chercheuse féministe, Liza Hammar, a publié au début du mois d’avril son livre Le hijab, leur obsession et nous, qui interroge cette obsession politique sur le hijab.
Née dans un village kabyle en Algérie, Liza Hammar a immigré en France avec sa famille à sept ans, avant de partir au Québec en 2022 pour y poursuivre ses études supérieures. Elle est aujourd’hui doctorante en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal.
Durant sa jeunesse, Liza Hammar s’intéressait à la littérature religieuse. À quatorze ans, elle a commencé à pratiquer cette tradition islamique qu’est le port du hijab, alors qu’aucune femme de sa famille ne le portait et que ses parents la dissuadaient de le porter, redoutant les violences islamophobes auxquelles cela l’exposerait.
En 2004, la France a adopté une loi interdisant aux élèves des écoles publiques de porter des signes religieux, au nom de la laïcité. Dès lors, Liza Hammar raconte une adolescence marquée par l’humiliation d’être forcée d’enlever son hijab pour avoir accès à l’éducation.
Elle a vite réalisé que cette islamophobie institutionnelle ne s’arrêtait pas au milieu scolaire, elle imprégnait tous les recoins de la société et dépassait les frontières. Les humiliations, les discriminations et les exclusions qu’elle a vécues au quotidien l’ont amenée à réfléchir partout et tout le temps au sens du hijab, ainsi qu’aux conséquences et aux origines de cette islamophobie dans les contextes français et québécois. Entre récit personnel et essai académique, Le hijab, leur obsession et nous est le fruit de ces réflexions.

Se réapproprier le sens du hijab
L’autrice soutient que le geste de couvrance s’inscrit dans l’appel du Coran à la pudeur corporelle et au respect de l’intimité, mais que dans les sociétés contemporaines, les hommes ont monopolisé l’interprétation des textes religieux pour que le voilement serve à exclure les femmes des espaces publics et politiques, à maintenir ainsi le patriarcat.
Cependant, elle souligne que la signification du hijab, tout comme d’autres pratiques et traditions, « se façonne et se négocie au gré des contextes et des volontés collectives ».
« Y compris au niveau individuel, les raisons derrière le port du hijab sont très mouvantes, à la fois spirituelles, psychologiques, culturelles et politiques », explique-t-elle en entrevue.
Liza Hammar se souvient qu’elle a commencé à porter le hijab parce qu’elle se sentait mal à l’aise avec les transformations de son corps d’adolescente et la sexualisation dont elle a d’emblée fait l’objet. Ce geste, vu rétrospectivement par elle-même, était un moyen de se protéger dans une société patriarcale et de se soustraire à un regard sexualisant. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles de nombreuses femmes portent le hijab, comme le confirment plusieurs recherches menées sur le sujet.
« Il n’y a rien de très spécial ou de très mythique là-dedans », dit-elle en souriant, « c’est ce que font les femmes depuis toujours, c’est-à-dire de se présenter au monde d’une façon ou d’une autre, de jouer avec les codes du patriarcat. De manière générale, je dirais que les groupes dominés font ça depuis toujours, pour pouvoir survivre. Pour moi, le hijab s’inscrit là-dedans ».
L’important est de mettre de l’avant « la subjectivité politique des femmes qui le portent et qui œuvrent, par-delà les significations assignées, par des détournements et des subversions, à créer le sens qui est le leur », écrit-elle dans le livre.
Pour l’autrice, porter le hijab est une subversion de l’hétérosexualité, exprimant que « les corps des femmes ne sont pas des objets de désir à la disposition des hommes », tout comme porter des vêtements peu couvrants en affirmant que la nudité des femmes n’est pas une invitation, il s’agit de « deux stratégies différentes qu’il serait absurde d’opposer ».
« Au contraire, les deux visent à faire signifier autrement la présence physique des femmes et des minorités dans l’espace public », poursuit-elle.
Dépasser l’individuel
Liza Hammar souligne que l’un des plus grands préjugés par rapport aux femmes portant le hijab est qu’elles sont toutes forcées par un père, un frère ou un mari, au point que les débats sur leur libre arbitre dominent toutes les réflexions sur le hijab.
« Je crois fermement que la question du choix, du libre arbitre, est un cul-de-sac intellectuel, politique et spirituel. Elle nous enferme dans une réflexion interminable et fondamentalement individuelle », écrit l’autrice dans le livre.
Elle reconnaît que cette question a été nécessaire et pertinente pendant un certain temps, mais qu’elle empêche d’appréhender le port du hijab comme une condition collective, marquée notamment par les conséquences matérielles des législations qui restreignent cette pratique.
« Il s’agit d’une précarisation d’abord matérielle », avance-t-elle en entrevue. « Pour moi, les mesures anti-hijab, c’est avant tout une attaque contre les travailleuses qui portent le hijab. Le nerf de la guerre, c’est l’accès à l’emploi, à un salaire décent et à des conditions de travail décentes ».
Suite à l’adoption du PL 94 et du PL 9, qui interdisent le port de signes religieux au personnel des centres de services scolaires, des CPE et des garderies subventionnées, de nombreuses femmes portant le hijab ont perdu leur emploi.
D’ailleurs, en réponse à ces pertes d’emploi collectives, l’ancien ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, qui a présenté le PL 94, a publiquement déclaré que ces femmes « ont fait le choix de perdre leur emploi ».
« Je crois fermement que la question du choix, du libre arbitre, est un cul-de-sac intellectuel, politique et spirituel. Elle nous enferme dans une réflexion interminable et fondamentalement individuelle. »
Liza Hammar
Liza Hammar ajoute que ces précarisations systémiques ont pour effet de pousser davantage les femmes portant le hijab dans le travail reproductif, comme le travail du care et le travail domestique, qui est invisibilisé et fortement exploité par le capitalisme et le patriarcat.
Il s’agit ainsi d’« une question matérielle qui touche à l’enjeu fondamental de l’organisation du travail reproductif ; en cela, il s’agit d’un enjeu qui concerne, stratégiquement, toutes les femmes, voire tout le monde, ou à tout le moins celleux qui aspirent à un monde plus juste », tranche l’autrice dans le livre.
Féminismes musulmans à l’intersection des luttes
Liza Hammar souligne que les législations interdisant le port du hijab sont non seulement anti-féministes, mais aussi racistes, issues d’une histoire coloniale, impérialiste et suprémaciste blanche.
Dans son livre, elle soutient que la Loi sur la laïcité de l’État du Québec s’inscrit dans ce que la sociologue Sara Farris définit comme le « fémonationalisme », qui désigne l’instrumentalisation des causes féministes par des nationalistes pour faire avancer des agendas politiques racistes, xénophobes et impérialistes.
Les projets de loi visant à renforcer la laïcité se justifient tous par l’égalité entre les hommes et les femmes comme étant l’une des valeurs fondamentales de la nation québécoise, un argument invoqué à maintes reprises par les élu·es de la CAQ.
D’après Liza Hammar, ces législations reposent sur l’idée erronée selon laquelle l’Islam serait intrinsèquement sexiste ainsi qu’une menace à la civilisation occidentale. Elles se défendent ainsi au nom de la libération des femmes musulmanes et de la protection des femmes non musulmanes.
Parallèlement, l’autrice dénonce également le fait que les hommes musulmans tendent à étouffer les revendications des femmes de leur communauté au nom de la lutte contre le racisme et l’impérialisme, le féminisme étant vu comme un rapprochement avec l’Occident. Les deux idéologies s’affrontent ainsi « sur le terrain du contrôle des corps des femmes musulmanes ».
Face à de multiples forces oppressives, les féministes musulmanes tracent leur propre voie. Elles réfléchissent d’un côté « à la transformation des interprétations des traditions et des pratiques religieuses au sein de l’Islam, c’est-à-dire de remettre en question les interprétations patriarcales, s’approprier les textes religieux », explique Liza Hammar. « De l’autre côté, il y a le fait de défendre les droits et libertés individuels et collectifs des personnes musulmanes et plus précisément, des femmes et des minorités de genre. »
Elle précise cependant que les féminismes musulmans sont pluriels et ont des priorités nuancées dépendamment de leurs contextes culturel, social et politique.
Elle ajoute également qu’il n’y a pas de contradiction entre les convictions religieuses des féministes musulmanes et les luttes politiques qui leur tiennent à cœur, contrairement aux préjugés de la majorité non religieuse. « C’est en puisant dans les traditions et les textes islamiques qu’on trouve des ressources pour alimenter notre vision du féminisme et notre vision de la société, qui doit tendre vers davantage de justice. »
Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.

