Cet article est d’abord paru en anglais chez The Rover.
« Ce sont des criminels. »
C’est ce qu’un agent de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) aurait dit à un bénévole d’une banque alimentaire de Parc-Extension au printemps dernier, lors d’une tentative de rafle de personnes migrantes sous mesure de renvoi.
Le bénévole était en train de charger un camion avec des livraisons destinées à des personnes âgées lorsque trois agent·es de l’ASFC l’ont approché, en civil et avec un véhicule banalisé. L’un d’elleux lui aurait montré huit photos de personnes sous mesure de renvoi, raconte-t-il à The Rover.
« Ça ne me regarde pas », a-t-il répondu aux agent·es.
Il souligne que c’est la première fois que des agent·es de l’ASFC se présentent à la banque alimentaire du parc Howard depuis vingt ans qu’il y travaille.
Il souhaite garder l’anonymat afin de protéger son identité.
Afrique au féminin, un organisme à but non lucratif basé à Parc-Extension qui vient en aide aux femmes immigrantes, gère la banque alimentaire où des agent·es de l’ASFC se seraient présenté·es.
« [L’ASFC] a encore redoublé d’ardeur », dit Rose Ngo Ndjel, directrice d’Afrique au féminin. « [Les agent·es] ne sont pas en uniforme. Iels sont habillé·es exactement comme vous et moi. Iels n’ont même pas un véhicule de fonction. Il faut le voir pour le croire. »
Interrogée à ce sujet, Karine Martel, porte-parole de l’ASFC, répond par écrit que l’Agence « n’a aucun dossier indiquant la conduite récente d’opérations de contrôle de l’immigration dans des banques alimentaires, des institutions religieuses ou des écoles à Montréal ».
Elle écrit que l’ASFC dispose de lignes directrices régissant les comportements des agent·es « dans des institutions fondamentales canadiennes, y compris les lieux de culte, les écoles, etc., afin de s’assurer que les droits de chacun ne soient pas bafoués ».
La porte-parole n’a pas précisé si les banques alimentaires étaient considérées comme des institutions fondamentales canadiennes. Elle a toutefois affirmé qu’il n’y avait « aucune restriction légale empêchant l’ASFC de mener des opérations de contrôle nécessaires dans des institutions publiques (par exemple, les lieux de culte, les écoles primaires, les banques alimentaires) » et que « l’autorisation de la direction de l’ASFC est requise pour exercer les pouvoirs [prévus par la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés] dans certains contextes ».
Au sujet des signalements concernant des agent·es en civil, elle écrit que « contrairement aux agent·es des services frontaliers en uniforme qui travaillent aux points d’entrée, les agent·es chargé·es de l’exécution de la loi à l’intérieur du Canada qui mènent des enquêtes au pays ne portent pas d’uniforme ».
Ces agent·es sont chargé·es de procéder aux expulsions. Iels peuvent arrêter directement les migrant·es et travaillent en collaboration avec la police de Montréal (SPVM).
« Au cours des derniers mois, on entend régulièrement des témoignages indiquant que les pratiques de l’ASFC sont devenues beaucoup plus intrusives », dit Gwendolyn Muir, avocate spécialisée en droit de l’immigration et des réfugié·es. « Avec le projet de loi C-12, le budget de l’ASFC va connaître une augmentation massive. Ils vont recruter plus d’agent·es. Ils vont tenter d’expulser plus de personnes que jamais. »
Le projet de loi C-12, intitulé Loi visant à renforcer le système d’immigration et la frontière du Canada, a été adopté par le Parlement le 26 mars 2026. Les groupes de défense des droits des migrant·es l’ont dénoncé, avertissant que le projet de loi « exposera des milliers de personnes à des risques de persécution, de violence et de précarité ».
La législation confère au gouvernement fédéral le pouvoir d’annuler en masse des demandes d’immigration. Son adoption est survenue quelques mois après qu’Ottawa ait annoncé qu’il allait consacrer 617,7 millions $ à la sécurité aux frontières, ce qui comprend la formation de 1 000 nouveaux·elles agent·es de l’ASFC.
L’année dernière, l’ASFC a procédé à plus de 23 000 expulsions, un record dans l’histoire du Canada. La même année, le Québec a enregistré une hausse de 52 % et a connu plus d’expulsions que toute autre province. L’ASFC a déporté 10 628 migrant·es au Québec, tandis que l’Ontario en a compté 8 692. Par habitant, le Québec a vu plus du double du nombre d’expulsions par rapport à l’Ontario.
« C’est le seul organe de type policier au Canada qui ne dispose pas d’un comité de surveillance indépendant », dit Muir.
Lorsqu’une demande d’asile est rejetée, l’ASFC convoque le demandeur ou la demandeuse à un entretien et recueille des informations telles que son adresse de domicile et son lieu de travail, selon Muir.
D’après des sources, lorsque les personnes sans papier font l’objet d’une mesure de renvoi, elles quittent généralement leur domicile et leur emploi. Elles sont contraintes de se cacher. « [Les agent·es] pourraient se présenter chez vous à tout moment. C’est pourquoi vous devez partir », explique Ngo Ndjel.
« On commence à constater une intensification des tactiques de harcèlement de l’ASFC dans le quartier », remarque Amy Darwish, coordonnatrice au Comité d’action de Parc-Extension.
« J’ai entendu dire que des agent·es de l’ASFC se présentaient à un gurdwara pour tenter de trouver des personnes sans papiers. » Un gurdwara est un temple sikh. Beaucoup d’entre eux offrent des repas gratuits à la communauté dans le cadre de la pratique sikhe du Langar.
« Ça a poussé des personnes à fréquenter un autre gurdwara, voire à ne plus y aller du tout. Ça compromet l’accès de ces personnes à la sécurité alimentaire, alors qu’elles se trouvent déjà dans une situation très précaire », déplore Darwish.
En 2017, le conseil municipal a déclaré Montréal « ville sanctuaire » dans le contexte de la vague de contestation par rapport à la répression de l’immigration par l’administration Trump à travers les États-Unis. Concrètement, une « ville sanctuaire » signifiait que les personnes pouvaient accéder aux services municipaux sans craindre d’être expulsées.
Mais la mairesse de l’époque, Valérie Plante, a abrogé cette décision l’année suivante, arguant que Montréal ne pouvait légalement ignorer les mandats d’arrêt émis par l’agence fédérale. Les agent·es de l’ASFC sont habilité·es à opérer à Montréal, où iels peuvent rechercher des migrant·es dans les écoles, les banques alimentaires et d’autres services essentiels. L’Agence collabore également avec la police de Montréal dans les enquêtes.
Contactée pour commenter cette affaire, une porte-parole de la mairesse Soraya Martinez Ferrada déclare que les activités de l’ASFC ne relèvent pas de la compétence de la Ville. Elle ajoute que les protocoles de la police de Montréal sont principalement régis par le ministre de la Sécurité intérieure du Québec.