Quentin Müller Journaliste indépendant
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Depuis leur prise de pouvoir militaire fin 2014, à Sana’a, la capitale, les Houthis ont progressivement étendu leur contrôle au nord-ouest du Yémen. Dans leur guerre contre les forces gouvernementales et, à partir de 2015, contre la coalition menée par l’Arabie saoudite, des milliers d’enfants ont été recrutés de force au fil des années, certains étant ensuite envoyés sur les lignes de front.

« C’était en 2018, j’avais six ans quand les Houthis ont fait irruption dans ma classe. Ils nous ont demandé de les suivre pour avaler leur idéologie. Ils parlaient beaucoup d’Abdel-Malek al-Houthi, leur chef. Mon oncle est la personne qui m’a fait venir ici en payant un contrebandier pour m’exfiltrer », raconte Rashed Abou Sayed, quatorze ans, assis dans un conteneur tapissé d’un revêtement rouge abîmé par la poussière.

Au-dessus de son abri de fortune, des lignes à haute tension s’érigent dans un environnement volcanique de fin du monde. Celles-ci ont été dressées par la municipalité de Marib, région sous contrôle du gouvernement légitime située dans le centre-ouest du pays, pour apporter l’électricité à presque deux millions de déplacé·es. Le camp de Suweyda abrite des milliers de nécessiteux·ses. Il s’est construit en périphérie de la ville, là où le sol de lave tranchant ne permet à aucun arbre de pousser. L’écrasante majorité des familles n’a pas fui les bombardements saoudiens ou les combats de haute intensité, mais l’embrigadement forcé des garçons par le groupe rebelle.

L’idéologie houthie, portée par le mouvement politico-religieux Ansar Allah, combine un zaydisme, branche du chiisme historiquement implantée au Yémen, avec un discours politique révolutionnaire et populiste opposé à l’influence d’Israël et des États-Unis, ainsi qu’à celle de leurs alliés régionaux. Elle associe un nationalisme yéménite à des conceptions religieuses et politiques sectaires du pouvoir, et s’inscrit dans une dynamique régionale marquée par ses liens avec l’Iran, tout en ayant des racines et des intérêts propres au contexte yéménite.

« Après mon départ, presque tous mes camarades de classe ont été engagés de force par les Houthis et ont été lobotomisés par leur propagande », raconte l’adolescent fluet devant une vieille télévision grise. « Je l’ai vu de mes propres yeux, ils recrutent des enfants de cinq ans! Après les cours d’idéologie, tu passes par une formation militaire d’un mois ou deux. Certains enfants étaient tellement petits qu’ils se déboitaient l’épaule quand on les obligeait à tirer. D’autres étaient paralysés, tétanisés par le bruit des armes. Je connais beaucoup de familles dont les enfants ne sont jamais revenus de ces “camps d’été” », assure-t-il. Ces structures appelées ainsi par les rebelles auraient enrôlé plus d’un million d’enfants en 2025, selon leurs propres statistiques.

Si Rashed a pu quitter et rejoindre les zones tenues par le gouvernement légitime sans encombre, d’autres enfants n’ont pas eu cette chance.

« Vous êtes désormais des moudjahidines »

Dans les dédales du camp de Suweyda, des enfants munis d’armes en plastique s’y promènent en djellaba, les visages poussiéreux. Faits des tôles, de toiles et d’amoncellements de terres cuites, les abris rôtissent sous un soleil déchirant l’azur. Arafat Subairi, ancien chef du camp, nous guide chez une famille dont la chaumière est dissimulée par une dense forêt de cahutes. Pendant des années, au contact des familles, l’homme a appris à connaître chaque ex-enfant soldat du camp.

Dans une pièce battue par les vents s’engouffrant via des trappes percées dans les murs, deux hommes fument, assis par terre, le regard éteint. Les deux portent des prothèses de bois, visiblement meurtris par des mines antipersonnel que les Houthis ont plantées dans le désert de Marib, tout le long des lignes de front ouest. 

Mechaal Mohammed Abdallah fait irruption dans la pièce en débardeur blanc. Le jeune homme porte quelques petites cicatrices au visage et aux jambes, sombres souvenirs de son expérience de soldat esclave à la solde des rebelles. En 2022, alors âgé de seize ans, il est kidnappé par les Houthis dans son champ où il travaille avec son ami Yacob. « Ils nous ont promis une distribution d’eau et de nourriture », renseigne Mechaal. 

Pour ces deux adolescents, la précarité ne laisse guère de place au choix. Ils acceptent de monter à bord du véhicule, sans savoir où celui-ci les emmène. Après plusieurs heures de trajet, ils sont acheminés vers un lieu où sont retenus d’autres enfants, eux aussi kidnappés. Ils y restent enfermés pendant deux jours. Puis, sans explication, ils sont acheminés de force, les yeux bandés, jusqu’à une zone située près de la ligne de front. Laquelle? Mechaal ne connaît pas la réponse. « Je crois qu’on a traversé un désert. Une fois arrivés, on nous a retiré nos liens. On s’est alors retrouvés dans une base, au pied d’une montagne. Quand on a demandé où nous étions, un instructeur houthi nous a répondu : “Vous êtes désormais des moudjahidines et vous accomplirez désormais le jihad pour Dieu.” »

Là, l’adolescent affirme avoir été regroupé avec de nombreux enfants plus jeunes que lui. Les Houthis enseignent aux adolescents l’idéologie du groupe. En plus de devoir respecter Abdel-Malek al-Houthi, telle une figure suprême, les rebelles usent de références politiques anti-impérialistes, complotistes et glorificatrices de la Révolution islamique iranienne de 1979. Le sacrifice au nom de la cause est également sanctifié. On promet aux enfants un rôle social valorisé, des armes, des responsabilités, un salaire et de la nourriture à profusion.

Dans un pays où, près de deux habitant·es sur trois ont besoin d’une assistance humanitaire, les promesses de la milice font écho. Mais Mechaal, qui a réussi à s’enfuir via un passeur, se rappelle des pleurs des plus petits kidnappés ou arrachés à leurs familles. D’autres acceptent, par désespoir, leur destin face à la dureté des instructeurs. « Au Yémen, la situation humanitaire empire année après année, donc certains enfants n’avaient pas le choix et acceptaient leur sort. Ils savaient que c’était la mauvaise voie, mais au moins ils pouvaient aider leurs familles. » Certains adhèrent à la propagande intensive. « À eux, quand on leur demandait “qui sont ton père ou ta mère?”, ils répondaient : “le sayyid (maître) Abdel-Malek al-Houthi.” »

Mechaal affirme également que les Houthis leur donnaient des pilules qu’ils appelaient « haboob » – en réalité du captagon, un stimulant dont le trafic alimente les coffres de guerre des Houthis – une fois sur les lignes de front. « J’ai vu des garçons devenir incroyablement durs, prêts à tout pour Abdel-Malek al-Houthi ». 

Code pour le paradis

Après plusieurs mois de formation, Mechaal est envoyé sur une base arrière, au pied d’une montagne où a été disposée la première ligne. « Un jour, ça tapait fort. Les Houthis nous ont ordonné de monter avec le matériel. J’ai refusé et mon ami Yacob aussi. Alors ils nous ont braqués. Soit on obéissait, soit on était descendus sur place. Donc on est montés, en pleurant. Dès qu’on est arrivés dans la tranchée, un mortier a soudainement frappé à côté de nous. J’ai vu la jambe de Yacob voler dans les airs. Après ça, j’ai perdu connaissance. »

Par miracle, à l’hôpital, Mechaal croisera son oncle et sera exfiltré de justesse vers Marib. « Je n’ai jamais su ce qu’il est advenu de mon ami Yacob », admet le jeune homme, visiblement triste. Son père et son grand frère, présents dans la salle, ont écouté sans un mot l’histoire de Mechaal, comme anesthésiés par la colère et la douleur.

Face à l’arrivée d’enfants traumatisés dans les camps ou capturés sur les lignes de front par les forces gouvernementales, l’Arabie saoudite avait mis en place, par l’intermédiaire de la Fondation Roi Salmane, un centre de réhabilitation. Ouvert de 2017 à 2025, le dispositif a accueilli près de 1 000 garçons, pris en charge pendant trois mois.

Mohammed a suivi une de ces thérapies pour calmer ses traumatismes, ses cauchemars et ses colères. Il a onze ans quand il est envoyé en première ligne pour libérer son père, emprisonné depuis un an et six mois et « pour éviter que les Houthis ne l’exécutent ». Forcé de rejoindre le front, il est formé au maniement des armes, apprenant de manière frénétique à démonter des Kalachnikovs, à les nettoyer et à tirer dans des cibles. En 2018, l’enfant est dépêché sur le front montagneux de Nihm, à 40 km à l’est de Sana’a. « Les ennemis étaient si proches, et nous, les enfants, étions placés en première ligne. Il y avait beaucoup de bombardements d’avions, et des morts partout… Je me souviens du bruit des explosions. Beaucoup de mes amis ont été tués, dont un juste en face de moi. » 

Le garçon pose alors son arme et déserte le champ de bataille pour traîner le corps inerte de son ami sur plusieurs centaines de mètres. Une fois retrouvé par ses instructeurs, il sera sévèrement puni, emprisonné dans un trou pendant des jours. Mohammed finira par fuir ce calvaire. Il montre une gourmette qu’il a conservée. Un matricule y est gravé, destiné à permettre l’identification des corps. Mais aux enfants, leurs instructeurs racontent une toute autre histoire : ce numéro serait en réalité un code leur permettant d’entrer au paradis.

Dr Mayboub al-Mekhlafi, homme au sourire doux et communicatif, a travaillé pendant huit ans dans le centre de réhabilitation ayant récemment fermé ses portes. Il avoue être toujours en contact avec les garçons et leurs familles en cas de besoin. « Nous avons aidé 2000 enfants. La structure a depuis fermé, mais nous travaillons sur un nouveau projet qui vise à prévenir le recrutement des enfants dans des corps armés. Car sur l’année 2025 et les six premiers mois de 2026, nous avons constaté que le recrutement d’enfants a repris de manière exponentielle, et cette fois des deux côtés du conflit », révèle-t-il. Au Yémen, la reprise du conflit à haute intensité fait à nouveau peser de lourdes menaces sur les enfants.

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