Je vous écris, d’abord, en tant que femme, comme vous, dont les racines se trouvent au Moyen-Orient, et, comme vous, membre d’une famille déracinée de son pays d’origine – non pas par notre propre choix, mais par les caprices d’une histoire douloureuse. Bien que ma famille n’ait pas connu le même niveau de violence que la vôtre – ce n’est pas un pays colonisateur qui nous a arraché des terres de nos ancêtres – nous partageons les mêmes espoirs anéantis par l’effondrement d’une identité arabe claire, unifiée et démocratique.
Même si je me sens attirée par l’idée de votre candidature, le jour du scrutin, je ne savais pas vous donner mon vote. Même si je me considère comme une historienne engagée dans la lutte contre le fascisme. Même si je suis d’accord avec la plupart de vos politiques et de vos engagements, notamment par rapport à l’environnement et au logement. Même si je reconnais que vous êtes une femme forte, une politicienne d’une intégrité rare et une leader née.
Je vous écris pour vous inviter à penser à nouveau à ce que cela peut signifier aujourd’hui : un véritable mouvement de gauche, prêt à faire face à une croissance mondiale du fascisme.
Je vous invite à réfléchir aux exemples multiples qui nous entourent, que vous citez souvent – parmi eux, surtout, l’exemple de Zohran Mamdani. Québec Solidaire n’hésite jamais à invoquer les politiques du maire de New York comme modèle à suivre. Mais si vous vous en inspirez sincèrement, vous devez prendre en compte l’œuvre de son père, où vous trouverez les semences qui ont poussé dans le succès manifesté par le fils.
Dans son ouvrage, Neither Settler Nor Native [Ni colon ni autochtone], Mamdani-père nous explique, à travers une série d’exemples historiques – y compris la Nakba et la naissance de l’État d’Israël – pourquoi la libération des peuples opprimés ne saurait jamais être atteinte par le moyen d’un État qui se pense « national » en tant que tel.
Selon Mamdani, c’est l’imposition de cette idée forcée de l’État-nation, superposée sur des terrains colonisés, qui avait détourné les rêves de libération postcoloniale, conduisant les États nouvellement indépendants à simplement reproduire les politiques coloniales. La seconde moitié du XXe siècle est marquée par des histoires tristes et violentes où des tentatives de rendre « la nation » (une catégorie arbitraire) équivalente à l’État ont fini par faire couler le sang.
La leçon d’histoire que Mamdani essaie de nous faire comprendre, c’est que la poursuite d’une politique de libération dans le cadre national de l’État est vaine.
C’est un cercle sans fin qui n’aboutit à rien d’autre qu’à la découverte (ou à l’invention) de groupes dits « minoritaires » pour servir à nouveau de cibles de haine et de boucs émissaires contre lesquels « la nation » puisse se définir.
Je suis bien consciente que la politique d’indépendance de QS est le fruit d’une histoire particulière d’alliances et de circonstances électorales. Mais le temps est venu de reconnaître que ces compromis ont conduit à des incohérences intolérables.
De nos jours, il n’est plus possible de se présenter comme un parti « décolonial » dont l’objectif est de bâtir un nouvel État fondé sur une langue apportée par les Européens, sur des terres qui n’ont pas été cédées par les peuples autochtones. Inutile en tout cas de se déclarer solidaire avec la Palestine en même temps. Pas supportable non plus de se décrire comme « antiraciste » puisque votre parti ne se bat pas contre un apartheid islamophobe qui s’est insidieusement installé sous les gouvernements successifs caquiste et péquiste. Si Québec solidaire ne se départit pas de ces paradoxes, il vaudrait mieux renoncer à se réclamer de la gauche.
Quelle nouvelle voie pour QS? C’est encore en lisant Mamdani que vous trouverez des pistes à explorer.
Il faudra un élargissement de notre imagination politique, une nouvelle conception de l’échelle d’agissement, bien au-delà des périmètres limités de l’État national. Comme vous le savez bien, derrière de nombreuses histoires d’immigration, on trouve souvent des histoires de violence coloniale et de déplacements forcés. Mais on y trouve aussi des récits de passages, de traversées, de rencontres culturelles, de résilience et de nouvelles formations politiques.
Une telle sensibilisation nous donnera l’espace nécessaire pour concevoir une valorisation de la langue française à l’aise dans le métissage, plus ouverte aux possibilités, aux solidarités – et aux joies – dans ses vies transnationales et diasporiques. Elle nous libère enfin du labeur exigé pour tenir en place les bordures rigides de « la nation », aussi pénible pour ceux qui se trouvent à l’intérieur qu’à l’extérieur de cette idée encore illusoire.
Voici la route que nous ont tracée non seulement Mamdani (le père et le fils), mais aussi l’écrivaine Leila Slimani, qui défend, en tant qu’ambassadrice de la francophonie, une langue française qui bouge, qui n’appartient pas à aucun État ni à aucune nation, mais à tous ceux qui la parlent.
Elle fait écho aux appels en faveur d’une « nouvelle France » lancés par le leader socialiste Jean-Luc Mélenchon, fondé sur une véritable solidarité entre travailleurs, peu importe leur statut d’immigration. Québec solidaire dispose de nombreux modèles à suivre et d’idées sur lesquelles s’appuyer. J’espère que nous saurons nous repérer sur cette carte, encore en cours d’élaboration, avant les prochaines élections.

