Depuis juin dernier, un groupe de femmes touchées par les lois sur la laïcité se rassemblent toutes les semaines pour faire entendre leur cause. Elles demandent à rencontrer la première ministre et interpellent tous les partis politiques sur l’injustice causée par ces lois. Pendant ce temps, le Parti québécois s’engage haut et fort à défendre ce qu’il considère comme le « consensus québécois » sur la laïcité en protégeant et en renforçant les lois existantes.
Depuis juin dernier, des femmes musulmanes voilées et leurs allié·es se rassemblent tous les lundis devant le bureau de la première ministre, Christine Fréchette, au centre-ville de Montréal, pour contester les lois sur la laïcité adoptées par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui interdisent le port de signes religieux aux employé·es de l’État considéré·es comme étant en position d’autorité.
Lundi dernier, elles étaient à leur 17e rassemblement, tandis que les portes du bureau étaient fermées depuis quelques semaines, déplore Nora*, membre du collectif Québécoises musulmanes tannées, qui organise ces rassemblements. Le collectif avait demandé à rencontrer la première ministre, mais n’a reçu aucune réponse.
Quant aux autres partis, seul Alexandre Boulerice, candidat de Québec solidaire (QS) et ex-député fédéral du Nouveau Parti démocratique, s’est présenté à un des rassemblements pour montrer son soutien.
Lundi, plusieurs organismes de défense des droits, dont la Ligue des droits et libertés, la Fédération des femmes du Québec et l’Association canadienne des libertés civiles, ont également publié une déclaration pour dénoncer l’instrumentalisation de la laïcité par le gouvernement sortant.
« Nous refusons que la laïcité soit détournée par le gouvernement pour exclure des Québécoises et des Québécois de pans entiers de la vie publique, au premier chef les femmes musulmanes portant un signe religieux », peut-on lire dans la déclaration. Celle-ci était endossée par 146 organismes et près de 2000 individus.
Trois lois en huit ans
Au cours des huit dernières années, la CAQ a rédigé et adopté trois lois sur la laïcité.
En 2019, le gouvernement a adopté le projet de loi 21, sur la laïcité de l’État, qui a établi l’interdiction du port de signes religieux pour les employé·es de l’État en position d’autorité, par exemple, les juges, les policier·ères et les enseignant·es. La loi est actuellement contestée devant la Cour suprême, au motif qu’elle porte atteinte aux droits et libertés des minorités religieuses, surtout des femmes musulmanes portant le hijab.
En octobre 2025, le même gouvernement a fait passer le projet de loi 94, visant notamment à renforcer la laïcité dans le réseau de l’éducation, qui a élargi l’interdiction des signes religieux à l’ensemble du personnel des écoles publiques et des centres de services scolaires, y compris les travailleur·euses contractuel·les et les bénévoles qui fournissent des services aux élèves. Le projet de loi a été déposé en réaction à l’affaire de l’école Bedford, où une dizaine d’enseignant·es, originaires pour la plupart du Maghreb, ont négligé l’enseignement de certaines matières comme les sciences, l’éthique et la culture religieuse, l’éducation à la sexualité, et ont interdit aux filles de jouer au soccer, en plus d’imposer un climat toxique d’intimidation.
En avril dernier, le gouvernement a adopté le projet de loi 9, sur le renforcement de la laïcité, qui a élargi l’interdiction des signes religieux à l’ensemble du personnel des CPE et des garderies subventionnées, ainsi qu’aux personnes fournissant des services aux immigrant·es dans le cadre des programmes ministériels.
Les trois lois ont recours à la clause dérogatoire prévue dans la Charte québécoise et la Charte canadienne, ce qui les protège contre toute contestation judiciaire fondée sur des violations de droits fondamentaux inscrits dans les Chartes.
Le PQ s’engage à renforcer les lois existantes
Dimanche dernier, premier jour du vote par anticipation, le chef du Parti québécois (PQ), Paul St-Pierre Plamondon, a annoncé de nouveaux engagements pour défendre, selon lui, « le consensus québécois sur la laïcité » et la « souveraineté législative » de la province face au fédéral.
Le PQ s’engage à « maintenir les acquis de la Loi sur la laïcité de l’État dans sa forme actuelle, notamment les lois 21 et 94, et à reconduire l’usage de la clause dérogatoire ».
Il souhaite renforcer davantage la laïcité en milieu scolaire pour « éviter d’autres événements comme ceux de l’école Bedford ». À noter qu’aucun·e des enseignant·es accusé·es dans l’affaire Bedford ne portait de signes religieux.
Le PQ propose, entre autres, d’interdire à tous·tes les élèves du primaire de porter des tenues et signes religieux « ostensibles » qui, selon sa définition, rendent leur appartenance religieuse immédiatement reconnaissable.
De plus, si la majorité des Québécois·es défend la laïcité de l’État, les décisions prises et les mesures proposées sont loin de faire consensus. Par exemple, selon un sondage SOM-La Presse sorti en octobre 2025, en amont du dépôt du projet de loi 9, environ 56 % de la population soutenaient l’interdiction des signes religieux pour le personnel des CPE et des garderies subventionnées, et 54 % étaient en faveur de l’extension de cette interdiction aux élèves du primaire.
Dimanche soir, à l’émission Tout le monde en parle, lorsque les chef·fes des cinq principaux partis ont été interrogé·es sur leur position concernant « le port du hijab en public », tous·tes ont voté « pour », sauf le chef péquiste, qui n’a rien répondu.
Ce geste a choqué Nora et d’autres femmes présentes au rassemblement lundi, les amenant à se demander jusqu’où un gouvernement péquiste serait prêt à aller. Elles soutiennent d’ailleurs que la question posée par l’animateur était trop vague pour exposer les positions nuancées des partis concernant les articles jugés discriminatoires dans les lois sur la laïcité.
« On est pour la laïcité, mais contre la discrimination »
À mesure que les lois sur la laïcité élargissent l’interdiction des signes religieux, de plus en plus de femmes musulmanes voilées ont perdu leur travail, sans compter les étudiantes qui n’arrivent pas à effectuer le stage obligatoire pour l’obtention de leur diplôme en raison de leur hijab.
« On est pour la laïcité, mais on n’est pas pour la discrimination, on n’est pas pour l’exclusion », déclare Nora.
Parmi les manifestantes se trouvaient Lina* et Asma*, deux enseignantes hautement éduquées et qualifiées, qui ont perdu leur travail à cause des lois sur la laïcité de l’État, malgré les clauses de droits acquis. Une injustice face à laquelle elles ne peuvent pas se taire.
« Depuis ce jour-là, je suis tombée malade, j’étais en dépression », confie Asma, ajoutant que beaucoup de femmes touchées par ces lois se trouvent dans le même état psychologique.
« Je dois recommencer une vie à l’âge de 45 ans, je dois faire d’autres études, je dois trouver un autre milieu qui ne va pas juger mon apparence, mais plutôt mes compétences », poursuit-elle.
« La direction [de l’école] connaît mes compétences, elle me dit toujours, “tu es un pilier de notre école”, parce que je refuse jamais les demandes [de remplacement] », raconte-t-elle.
« J’ai adoré l’expérience et surtout les témoignages des parents qui étaient très heureux de ma présence », se souvient-elle, plusieurs pleuraient en apprenant son départ, certain·es se sont déplacé·es chez elle pour montrer leur soutien.
« Ce n’est pas un morceau de tissu qui va désigner ma valeur ou ma compétence », souligne-t-elle.

« Les conséquences sont désastreuses sur ma vie », confie aussi Lina.
« Je suis ici depuis plus de 30 ans. Je me considère citoyenne québécoise à part entière. Pourquoi n’aurais-je pas les mêmes droits? », interroge-t-elle. « Je refuse d’être une citoyenne de seconde zone. »
Pour Lina, l’interdiction des signes religieux atteint les droits et libertés individuels, sans pour autant assurer la neutralité de l’État. Elle et d’autres manifestantes contestent également l’affirmation selon laquelle les lois sur la laïcité protègent l’égalité des genres, soulignant le fait que ces lois privent les femmes de leur droit au travail et à la sécurité financière, d’autant plus que « la liberté des femmes, c’est choisir ce qu’elles veulent, porter ce qu’elles veulent, entre autres », ajoute Lina.
Asma dénonce que certains partis fondent leur programme sur « la peur de l’Autre ». « Après, on ne va pas dire pourquoi la xénophobie est devenue décomplexée », critique-t-elle.
Depuis la tenue des rassemblements hebdomadaires, le collectif a été visé par des propos haineux et racistes en ligne et hors ligne. Selon les témoignages, une personne se serait présentée à un des rassemblements et aurait appelé à la violence contre les manifestantes.
Mais la plupart du temps, « les gens cherchent à comprendre, ils nous posent des questions, ils sont solidaires », dit Lina. Un autre objectif de ces rassemblements est de sensibiliser le public aux répercussions concrètes des lois sur les femmes musulmanes voilées, que beaucoup de personnes ignorent encore, selon Nora.
Le 5 octobre, jour du scrutin, le collectif tiendra son dernier rassemblement avant d’organiser d’autres actions auprès du gouvernement qui sera élu. « On ne va pas baisser les bras, parce qu’on sait que notre cause est juste », affirme Asma.
Comment se positionnent les autres partis?
La CAQ a toujours défendu les trois textes législatifs qu’elle a rédigés. Sa nouvelle cheffe, Christine Fréchette, s’est engagée, dès son entrée en fonction, à « défendre la laïcité jusqu’au bout ».
Dimanche dernier, interpellée par une mère bénévole exclue d’une activité scolaire de son enfant en raison de son hijab, Christine Fréchette a avoué que l’objectif initial de la loi 94 était d’établir des règles pour les personnes en position d’autorité et qu’elle n’était pas certaine si ces règles devaient s’appliquer à cette situation. Quelques heures plus tard, elle a déclaré sur les réseaux sociaux que « les mêmes règles de laïcité s’appliquent à tous, sans exception ».
« La Loi 94 a été dûment adoptée par l’Assemblée nationale. Elle vise à garantir à nos élèves un environnement scolaire neutre, exempt de pressions religieuses et conforme à nos valeurs d’égalité entre les femmes et les hommes. Les activités parascolaires et les sorties scolaires sont l’extension du scolaire », a-t-elle écrit sur la plateforme X.
Quant au Parti libéral du Québec (PLQ), son chef, Charles Milliard, maintient que le parti ne ferait pas de changement par rapport aux lois sur la laïcité déjà adoptées par la CAQ.
Sur les ondes de Radio-Canada, il s’est prononcé en faveur de l’interdiction des signes religieux pour les employé·es de l’État en position d’autorité, tout en rappelant que la position traditionnelle du parti est de ne pas renouveler la clause dérogatoire dans la loi 21, qui arrive à échéance en 2029. Il a toutefois gardé une réserve en prévenant que le jugement de la Cour suprême pourrait changer les décisions du parti.
Historiquement, le PLQ a voté contre les projets de loi 21, 94 et 9.
Par courriel, Québec solidaire (QS) répond qu’il retirerait les articles jugés discriminatoires de la loi 21 avant de renouveler la clause dérogatoire. Le parti se dit contre l’interdiction des signes religieux pour les employé·es de l’État ainsi que son élargissement dans les projets de loi 94 et 9.
Le Parti conservateur du Québec (PCQ) répond aussi par écrit qu’il renouvellerait la clause dérogatoire dans la loi 21. « Les employés de l’État exercent leurs fonctions au nom d’une institution qui doit demeurer neutre, dans ses décisions comme dans l’apparence de ses représentants », écrit Cédric Lapointe, directeur des communications et des relations médias du parti.
Le PCQ appuie également les lois 94 et 9. « Nous appuyons l’application [de l’interdiction des signes religieux] à l’ensemble du personnel visé dans les écoles publiques et les garderies subventionnées, y compris le personnel de soutien, ainsi qu’aux bénévoles qui interviennent auprès des enfants. »
*Pivot a accordé l’anonymat pour protéger les personnes de potentielles représailles.
Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.