Les disparu·es de Gaza : des familles toujours sans réponse

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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Les disparu·es de Gaza : des familles toujours sans réponse

À Gaza, certaines familles ne savent toujours pas si elles doivent attendre le retour d’un proche ou commencer à pleurer sa mort.

À Deir al-Balah, Noor Doghmosh vit depuis près de deux ans avec cette incertitude. En décembre 2024, son fils Iyed, âgé de 13 ans, a quitté la tente familiale pour aller chercher de l’eau. Il n’est jamais revenu. Depuis, les informations qui lui parviennent se contredisent. Certains lui disent que l’enfant aurait été tué et que son corps aurait été dévoré par des chiens errants. D’autres affirment qu’il aurait été blessé. La dernière personne à l’avoir vu aurait déclaré qu’il avait été arrêté par l’armée israélienne.

La famille a contacté le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pour tenter de savoir si Iyed avait été détenu ou pour obtenir la moindre information sur son sort. Jusqu’à présent, elle n’a reçu aucune réponse permettant de retrouver sa trace.

À Gaza, le mot « disparu·e » recouvre plusieurs réalités.

Le cas d’Iyed n’est pas isolé. À Gaza, des milliers de familles cherchent encore leurs proches, mais toutes ne sont pas confrontées à la même situation. Certain·es sont présumés enseveli·es sous les décombres, d’autres ont disparu pendant des opérations militaires ou des déplacements, tandis que d’autres encore pourraient être détenu·es sans que leurs familles soient au courant.

Selon le ministère palestinien de la Justice, plus de 11 200 Palestinien·nes sont porté·es disparu·es ou auraient fait l’objet d’une disparition forcée depuis octobre 2023. Ce chiffre rassemble ainsi des situations différentes, dont les contours restent difficiles à établir alors que de nombreuses familles ignorent toujours ce qui est arrivé à leurs proches.

Pour Aseel Abu Salha, l’incertitude concerne son mari et trois de ses fils. Ils ont été arrêtés par les forces israéliennes lors d’une incursion dans la ville de Gaza en décembre 2023. Depuis, elle dit n’avoir reçu aucune information permettant de savoir où ils se trouvent ou ce qui leur est arrivé.            

 « Depuis, je ne sais rien. Je ne sais pas s’ils ont été tués ou emprisonnés », raconte-t-elle. Ses tentatives répétées pour obtenir des informations sont restées sans réponse. Comme d’autres familles de Gaza, Aseel cherche donc à savoir si ses proches sont détenu·es, mort·es ou toujours en vie. « Où sont mes fils et mon mari? C’est le cri que j’envoie du fond de mon cœur », dit-elle.

Ces situations alimentent les inquiétudes autour des disparitions forcées. Le Centre palestinien pour les personnes disparues et victimes de disparition forcée estime que 2 500 à 3 000 personnes pourraient avoir été victimes d’une disparition forcée pendant la guerre. Le chiffre reste une estimation, fondée sur un échantillon de 317 cas, et ne couvre pas l’ensemble des disparitions à Gaza.

Pour la mère de Mahmoud Bassem Matar, 25 ans, l’attente a commencé le 12 mars lorsqu’il a quitté leur maison pendant le mois de Ramadan. Il n’est jamais revenu.

Depuis, sa famille a cherché sa trace dans les hôpitaux et auprès d’organisations qui travaillent sur les cas de personnes disparues. Elle a également contacté le Comité international de la Croix-Rouge, sans succès. Déplacée au camp de réfugiés de Nuseirat, sa mère dit que Mahmoud souffre de troubles psychologiques et a besoin d’une prise en charge particulière. Mais elle ignore toujours s’il est vivant, détenu ou mort.

« Nous ne savons pas s’il est vivant ou mort. Je veux seulement des informations sur Mahmoud », dit-elle.

Pour d’autres familles, l’incertitude prend une autre forme. Elles savent que leurs proches pourraient avoir été tué·es, mais ne peuvent toujours pas récupérer leurs corps, restés sous les décombres des bâtiments détruits. Le Centre palestinien pour les personnes disparues et victimes de disparition forcée estime qu’entre 4 000 et 5 000 personnes pourraient encore se trouver sous les ruines à Gaza. Le ministère de la Santé de Gaza a également signalé à plusieurs reprises la présence de corps sous des bâtiments détruits et dans des zones auxquelles les équipes de secours ne peuvent pas accéder.

Les équipes de la Défense civile travaillent dans des conditions difficiles. Les quantités considérables de débris, le manque d’engins lourds, de carburant et d’équipements spécialisés ralentissent les opérations de recherche et de récupération.

Vivre sans réponse

Pour les familles, l’absence de corps signifie aussi l’absence de certitude. Tant que les dépouilles ne sont pas retrouvées et identifiées, elles restent confrontées à la même question : qu’est-il arrivé à leur proche, et où se trouve-t-il? À Gaza, certaines dépouilles ne sortent des décombres que des années après la destruction des bâtiments.

Le 4 août, les restes de 112 personnes ont été récupérés dans le quartier d’Al-Sabra, à Gaza-ville. Ils appartenaient aux familles Al-Hassayna et Abu Sharia, alors que 308 membres de ces familles auraient été tué·es le 22 novembre 2023, selon les autorités palestiniennes. Près de trois ans après les frappes qui avaient détruit plusieurs bâtiments alors que leurs habitant·es dormaient, les corps retrouvés ont été transportés sur des brancards, enveloppés dans des drapeaux, avant d’être inhumés.

 Le 6 septembre, une autre opération menée dans le quartier d’Al-Zaytoun a permis de récupérer 100 corps et restes humains, dont environ 70 enfants, sous les ruines de maisons et de véhicules détruits pendant la guerre. Pour certaines familles, retrouver les restes d’un proche après des années permet enfin de mettre un terme à l’incertitude. Mais une fois les dépouilles sorties des ruines, une autre étape commence : les identifier et établir à quelle famille elles appartiennent.

Après des mois passés sous les décombres, certains corps sont difficilement reconnaissables. À Gaza, les capacités médico-légales restent limitées pour documenter ces dépouilles et établir leur identité. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) apporte notamment son soutien aux autorités chargées de la gestion et de la documentation des restes humains, ainsi qu’à leur traçabilité et à la gestion des lieux d’inhumation. L’absence de moyens techniques, notamment pour les analyses génétiques, complique encore ce travail. Dans certains cas, les équipes doivent donc documenter les restes récupérés et recueillir autant d’informations que possible avant de pouvoir établir une identification.

Selon la psychologue Ronda Akram, ne pas connaître le sort d’un proche crée ce qu’elle décrit comme une « perte ambiguë » : une situation dans laquelle la famille ne dispose d’aucune certitude sur la mort ou la survie de la personne disparue.

Cette incertitude peut prolonger l’angoisse au quotidien. Les familles restent confrontées aux mêmes questions, sans pouvoir obtenir une réponse qui leur permettrait de comprendre ce qui est arrivé. Selon Ronda Akram, cette attente peut entraîner des troubles du sommeil, un stress persistant et un sentiment d’impuissance, particulièrement dans un contexte de déplacement et de guerre.

Depuis ce jour de décembre 2024, Noor Doghmosh attend toujours de savoir ce qui est arrivé à Iyed. Un enfant est parti chercher de l’eau et n’est jamais revenu. Près de deux ans plus tard, son absence reste sans explication.

Pour sa mère, il ne reste qu’une question, toujours la même : où est son fils?