Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
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À Montréal, les élu·es municipaux ont adopté récemment une résolution pour souligner l’engagement de la Ville et de son service de police dans la lutte contre l’antisémitisme. Cette prise de position s’est toutefois accompagnée de la dénonciation de plusieurs manifestations critiques d’Israël ou en soutien avec le peuple palestinien.

Le 27 août, le conseil d’agglomération de Montréal a adopté à l’unanimité la Résolution pour la paix civile, la sécurité publique et la cohésion sociale, portée par le maire de Côte-Saint-Luc, David Tordjman, et appuyée par le maire de Westmount, Michael Stern. Le texte adopté dresse une longue liste d’incidents qualifiés d’antisémites survenus à Montréal depuis le 7 octobre 2023. 

Si une part des incidents répertoriés constituent des gestes haineux visant la communauté juive, plusieurs autres sont en fait des manifestations qui dénonçaient les crimes commis par Israël à l’encontre du peuple palestinien.

Pivot a dressé une liste de ces actions, souvent organisées par des membres de la communauté juive qui soutiennent la Palestine.

« Pas de terres volées dans nos synagogues »

Dans l’énumération d’« incidents antisémites » inclus dans la résolution, on retrouve la mention de « marches devant la synagogue Spanish & Portuguese » en mars 2024. Mais ce que la résolution omet de dire, c’est que cette marche était en fait une manifestation organisée en réaction à une foire immobilière israélienne qui se tenait à l’intérieur de l’édifice.

Pivot s’était infiltré à cet événement, dévoilant qu’on y proposait à la vente des propriétés situées dans des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée, considérées comme illégales au regard du droit international.

Devant la synagogue, des manifestant·es rassemblé·es à l’invitation de Voix juives indépendantes (VJI) et du Mouvement de la jeunesse palestinienne (PYM) dénonçaient la vente de ces terres. 

Le mot d’ordre de la manifestation : « Pas de terres volées dans nos synagogues. » 

Zev Saltiel, membre de VJI, se souvient très bien de ce jour-là. Lui-même de confession juive, il avait manifesté devant l’événement.

« Mes parents se sont mariés dans cette synagogue, elle fait vraiment partie de ma vie », confie-t-il. « La violence est contraire à notre religion, il n’y a aucune place dans la Torah où on dit que c’est correct de tuer, d’utiliser les armes ou de voler. »

Une conférence de réservistes israéliens

La résolution évoque aussi le « blocage de participantes et participants à un événement juif » au siège de la Fédération CJA, à Côte-des-Neiges, qualifiant du même souffle l’incident d’antisémite.

Pivot a aussi documenté cet épisode qui a eu lieu le 4 mars 2024, la veille de la foire immobilière israélienne. L’« événement juif » en question était une conférence intitulée La perspective israélienne prend vie, donnée par trois réservistes de l’armée israélienne, et organisée au siège de la Fédération CJA, un lobby pro-israélien. 

Une centaine de manifestant·es s’y étaient réuni·es pour dénoncer les violences en cours à Gaza et tenter de bloquer l’accès au bâtiment. Le rassemblement, d’abord pacifique, a dégénéré : des contre-manifestant·es pro-Israël auraient traversé la rue pour s’en prendre physiquement aux manifestant·es. 

Là encore, la résolution passe sous silence la nature de ce qui était contesté : non pas un rassemblement religieux, mais une conférence donnée par des individus associés à une armée qui risquait déjà, aux yeux de la Cour internationale de justice, de commettre un génocide à Gaza. 

« Je pense que ce sont des évènements comme ça qui promeuvent l’antisémitisme, quand on dit que le judaïsme est représenté par une armée violente, tu ne peux pas être surpris après quand les gens n’apprécient pas », mentionne Zev Saltiel.

Campements en soutien à la Palestine à McGill

La résolution évoque aussi, « les campements illégaux à l’Université McGill et l’explosion de l’antisémitisme sur les campus », sans détailler aucun incident précis.

Depuis octobre 2023, des étudiant·es de l’Université McGill ont organisé plusieurs mobilisations en soutien à la Palestine, dont un campement qui avait été maintenu sur la pelouse de l’Université, des manifestations ponctuelles, et des motions de boycott académique. Ces actions visaient à faire pression sur l’administration de McGill afin que l’université mette fin à ses investissements dans des fabricants d’armes et des compagnies israéliennes, et coupe les ponts avec des universités israéliennes. 

Pivot a démontré comment une grande partie de ces mobilisations s’est retrouvée devant les tribunaux, dans le cadre de poursuites civiles intentées par des lobbys pro-Israël. La grande majorité de ces recours, principalement des demandes d’injonction qui argumentaient, tout comme la résolution de la Ville, que les actions des étudiant·es étaient antisémites, ont été rejetés par les tribunaux.

« Les juges ont dit très clairement que ce n’était pas antisémite, ils ont laissé les campements exister parce que c’était des façons légitimes de manifester et que c’était dans nos droits de garder ces campements-là, » dit Zev Saltiel, qui a lui-même participé au campement sur le campus de McGill.

« On a fait beaucoup de Shabbat et on a fait un Roch Hachana dans le camp, il y avait une très grande présence juive, c’était un espace très accueillant », ajoute-t-il. 

Le campement avait été démantelé par McGill, qui avait fait appel à une firme de sécurité privée, après avoir vu sa demande d’injonction rejetée en Cour d’appel. L’Université avait porté la décision en appel, mais n’a pas attendu que la cause soit entendue afin de procéder à la destruction du camp.

Manifestation en soutien à la flottille 

La résolution évoque aussi une « pendaison d’effigies représentant des personnes juives » en mai 2026. Ce passage fait référence à une manifestation organisée par le groupe Montreal4Palestine le 24 mai 2026 en soutien à la flottille pour Gaza, où trois marionnettes représentant le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, son ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir et le président américain Donald Trump, pendues à des nœuds coulants, ont défilé dans les rues de Montréal.

Le geste faisait référence à l’adoption récente par le parlement israélien d’une loi autorisant la peine de mort, exclusivement pour les palestinien·nes emprisonné·es pour avoir tué des personnes israéliennes. 

Pendant le processus législatif, le ministre et les partisans de la loi portaient une épinglette montrant un nœud coulant. Il avait aussi célébré l’adoption de la loi en offrant un gâteau sur lequel une image de nœud coulant avait été dessinée. 

« C’est nécessaire de séparer le peuple juif d’un État qui commet un génocide, si on veut diminuer l’antisémitisme. »

Zev Saltiel, VJI

À la suite de cette manifestation, le Service de police de Montréal (SPVM) avait ouvert une enquête pour crime haineux, et la mairesse Soraya Martinez Ferrada avait personnellement dénoncé l’événement sur les réseaux sociaux, qualifiant les mises en scène de « symboles de haine » et de « mises en scène d’intimidation ».

Le groupe Montreal4Palestine a défendu son geste comme une expression symbolique et non violente visant des dirigeants politiques et leurs actions envers les Palestinien·nes.

Appui de la mairesse 

Le 24 août dernier, quelques jours avant l’adoption de la résolution de la Ville, la mairesse a conféré son appui devant le conseil municipal en résumant à son tour les incidents cités dans le texte, sans jamais différencier les gestes haineux des cas, relevés par Pivot, qui constituent des mobilisations politiques visant Israël et ses dirigeant·es. 

« Lorsque des lieux de culte, des écoles, des commerces ou des institutions sont visés, c’est notre vivre-ensemble qui est complètement ébranlé », dit-elle. « C’est aussi défendre quelque chose de très concret. Le droit de chaque personne de marcher dans son quartier, d’entrer dans une école, de fréquenter un lieu de culte […] sans avoir peur d’être ciblée pour ce qu’elle est. »

Le 27 août, le jour de l’adoption, une citoyenne, Malek Haddad, a questionné la mairesse sur la nature des deux événements de mars 2024 mentionnés plus haut, soit la foire immobilière devant la Synagogue espagnole et portugaise de Montréal, et la conférence donnée par des réservistes de l’armée israélienne. 

« Je ne peux malheureusement pas vous donner plus de détails sur l’événement dont vous faites question », a répondu la mairesse. 

La citoyenne a alors précisé la nature du rassemblement devant la synagogue avant de demander en quoi la dénonciation d’un tel événement serait antisémite. 

En réponse, la mairesse a réitéré l’importance de manifester « dans le respect » des institutions et des lieux de culte, sans revenir sur le fond de la question. Pressé par Pivot, le cabinet de la mairesse n’a pas fait suite aux demandes d’explications. 

Le maire de Côte-Saint-Luc, à l’origine de la résolution, a répondu à notre sollicitation par courriel, mais n’a répondu à aucune de nos questions. Il a toutefois ajouté espérer que cet article ne fera pas de « mise en accusation des Québécois juifs pour la haine qui les vise. Aucune autre communauté n’est sommée de rendre compte de sa propre persécution. Les Québécois juifs ne devraient pas l’être non plus. »

Dans un communiqué publié sur leurs réseaux sociaux, le groupe, Voix juives indépendantes, avait encouragé les élu·es à voter contre le texte, dénonçant un amalgame dangereux entre critique d’Israël et antisémitisme, et citant explicitement la manifestation à la synagogue comme exemples mal qualifiés. 

Cet amalgame s’inscrit dans une définition de l’antisémitisme qui est portée par le gouvernement israélien actuel, bon nombre d’organisations israéliennes de droite, ainsi que des lobbys pro-Israël au Canada. Elle est dénoncée par des juristes et des organisations de défense des droits, et elle ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté juive, rappelle Zev Saltiel.

« C’est nécessaire de séparer le peuple juif d’un État qui commet un génocide, si on veut diminuer l’antisémitisme », explique-t-il.

Le Mouvement de la jeunesse palestinienne a réagi dans le même sens après le vote, y voyant une instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme pour museler la solidarité avec la Palestine.

Motion de solidarité avec le peuple palestinien

Le 24 août dernier, le conseil municipal de Montréal a aussi adopté une motion de solidarité avec le peuple palestinien, présentée par l’opposition officielle, Projet Montréal, mais largement amendée avant son adoption, à la demande d’Ensemble Montréal. 

Les mentions dénonçant un « régime d’apartheid » et un « génocide » en Palestine ont été retirées, tout comme l’appel au boycott et à la suspension immédiate des liens économiques, institutionnels et municipaux de la Ville de Montréal avec Israël. 

« Le conseil municipal n’est pas une cour internationale de justice », a exprimé la mairesse Soraya Martinez Ferrada pendant l’assemblée du conseil municipal, en rappelant les limites du rôle de la Ville en ce qui concerne la dénonciation d’un génocide en Palestine. Pour la mairesse, l’amendement de la motion avait comme objectif de rassembler les opinions plutôt que de les diviser. 

« C’était une motion historique qui était très importante, surtout pour une métropole en Amérique du Nord, de pouvoir nommer avec des mots ce qu’on est en train de voir, » explique Zev Saltiel, qui est aussi membre de Montréal Anti-Apartheid, un mouvement de mobilisation citoyenne qui demande à la Ville de suspendre ses liens avec Israël, à l’image de son engagement historique contre l’apartheid en Afrique du Sud. 

En effet, en 1987, la Ville de Montréal avait adopté des mesures concrètes anti-apartheid, cessant notamment de faire affaire avec des compagnies ayant des intérêts commerciaux en Afrique du Sud.

Montée de l’extrême droite 

Le jour de l’adoption de la motion, des manifestant·es pro-Palestine s’étaient réuni·es avant le vote devant l’hôtel de ville de Montréal.

Selon le média indépendant The Rover, Robert Moisescu, un ex-soldat de l’armée israélienne affichant plus de 60 condamnations criminelles au Canada, a frappé un photographe au visage, lui laissant l’arcade sourcilière en sang, tout en menaçant de tuer des manifestant·es. Il s’en est aussi pris à Zev Saltiel, lui crachant au visage, le traitant de « sale juif » et en lui lançant une insulte homophobe. 

Pour le militant, ce n’est pas le mouvement en soutien à la Palestine qui participerait à une augmentation des incidents antisémites, mais bien la montée de l’extrême droite. 

« Je n’ai jamais vécu de l’antisémitisme ou de l’homophobie au sein du mouvement pro-palestinien alors que je suis ouvertement juif et trans. Au contraire, dès que des groupes sionistes me croisent, je fais face à de l’antisémitisme et de l’homophobie », dit-il.

Zev Saltiel affirme avoir alerté le gouvernement à plusieurs reprises sur la dangerosité des groupes suprématistes blancs ayant des liens étroits avec la mouvance néonazie, qui s’organisent à Montréal – sans jamais obtenir de réponse concrète. 

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