Plusieurs organismes ont pour mission la prévention des violences à caractère sexuel en milieu festif, et offrent des services d’intervention à cet effet. Pour comprendre l’ampleur du problème, et les solutions qu’ils envisagent, Pivot est allé à leur rencontre.
Alexandrine Beauvais Lamoureux, consternée par l’absence de ressources dans le milieu festif pour les victimes d’agressions sexuelles, a cofondé Scène et Sauve en 2022 pour y remédier. Son organisme offre maintenant des services d’interventions et de prévention des violences à caractère sexuel (VACS) pour des festivals comme Aire Commune et le Village au Pied du Courant, mais aussi pour des événements privés, tels que des initiations universitaires.
Le Groupe de Recherche et d’intervention psychosociale (GRIP) a une initiative similaire, le volet Spotlight. Aube Pelletier-Bravo, responsable du projet, souligne la présence de l’organisme lors de nombreux événements majeurs à Montréal, notamment Piknik Électronik, Osheaga, le Festival international de Jazz et les Francofolies.
Ces deux organisations misent sur la sensibilisation en milieu festif pour outiller les personnes dans la foule à reconnaître des comportements problématiques et intervenir.
Aube Pelletier-Bravo rappelle qu’elle sont « peut-être une quinzaine [d’intervenant·es] à des festivals où il peut y avoir jusqu’à 30 000 personnes. On ne peut pas s’occuper de tout le monde, donc on a besoin de l’aide de tous et toutes pour faire notre travail avec nous».
Les intervenant·es de Spotlight et Scène et Sauve font aussi du repérage dans la foule pour assurer la sécurité des participant·es. Elles restent à l’affût de la consommation des festivalier·ères car elle affecte leur capacité d’intervention. Alexandrine Beauvais Lamoureux explique que « les endroits où l’alcool est consommé en plus grande quantité sont plus à risque de situations de violences à caractère sexuel».
Des comportements problématiques
Les problèmes qu’Aube Pelletier-Bravo rencontre le plus souvent sont « les commentaires dégradants», « les insistances à boire», «les personnes qui se font suivre », et « beaucoup de touchers sans consentement. » Elle mentionne aussi le « frotteurisme », soit le fait de se frotter à quelqu’un dans une foule sans son consentement, parfois sous prétexte de vouloir se faufiler dans la foule. « C’est quelque chose qui est extrêmement récurrent, mais qui est très normalisé, » dit-elle.
Pour mieux comprendre la perspective des festivalières, Pivot s’est rendu au parc Jean-Drapeau lors d’un Piknik Électronik particulièrement ensoleillé. Jasmine, une festivalière habituée, a accepté de répondre à nos questions alors que la musique électronique vibrait au loin. Lorsqu’interrogée sur les comportements problématiques qu’elle remarque fréquemment, elle mentionne justement de manière banale ce phénomène de frotteurisme. « Un peu de frottage, le classique, dit-elle. C’est triste, mais malheureusement, ça arrive. »
« Je me suis déjà fait frapper parce que je ne voulais pas danser avec quelqu’un, affirme-t-elle. Ça peut être dangereux quand même d’être une femme dans un environnement comme ça.»
Danika
Camilla, une autre festivalière, concède aussi s’y être habituée. « Tu le banalises en disant qu’ils font juste passer dans la foule, mais ça peut arriver quand même souvent, » dit-elle. Son amie Aisha mentionne aussi les violences verbales qu’elles reçoivent de la part d’hommes dans la foule. « Quand tu rejettes leurs avances, même si tu le fais poliment, ça touche l’égo, ils vont être plus portés à t’insulter. Dès que tu refuses, ça peut arriver. »
Danika, une autre festivalière interpellée, partage son avis. « Je me suis déjà fait frapper parce que je ne voulais pas danser avec quelqu’un, affirme-t-elle. Ça peut être dangereux quand même d’être une femme dans un environnement comme ça.» Maintenant, elle s’assure d’être bien accompagnée, par souci de sécurité. « Je ne viens jamais sans un homme ou quelqu’un avec qui je me sens vraiment en sécurité, je ne suis jamais toute seule, ça fait une grosse différence. »
Les intervenant·es ne sont pas à l’abri
En plus des violences vécues par les participant·es, Aube Pelletier-Bravo affirme que les intervenant·es vivent aussi du harcèlement et de la violence dans le contexte de leur travail, même si elles sont « moins dans l’extrême que pour le monde dans la foule. » Elle se désole du manque de respect que certains festivaliers peuvent avoir envers leur métier, notamment à travers des commentaires dégradants, des conversations non sollicitées sur leurs pratiques sexuelles et des blagues en lien avec les condoms qu’ils offrent gratuitement.
Pour la cofondatrice de Scène et Sauve, Alexandrine Beauvais Lamoureux, ce sont plutôt des commentaires associés aux discours masculinistes qu’elle entend le plus souvent. « Dans la dernière année, de plus en plus de personnes nous répètent des phrases qui ont été dites par Andrew Tate pour décrédibiliser les efforts de prévention des violences sexuelles, » explique-t-elle. Elle précise que ces commentaires portent généralement sur la manière dont les femmes s’habillent, ou la pertinence d’interventions pour protéger les femmes. « On voit vraiment une corrélation directe entre les discours masculinistes et la banalisation des violences sexuelles, » confie-t-elle.
Comment s’y attaquer?
Malgré ces défis, Aube Pelletier-Bravo et Alexandrine Beauvais Lamoureux estiment que les initiatives comme Scène et Sauve et Spotlight sont prises de plus en plus sérieusement dans le milieu festif. D’ailleurs, Alexandrine Beauvais Lamoureux souligne que les festivals et les autres événements festifs ne sont pas obligés par la loi d’avoir des mesures de préventions des violences sexuelles, donc « celles et ceux qui le font, c’est par volonté et non pas parce qu’ils sont obligés ».
Pour elle, ça ne suffit pas. Elle souhaiterait l’ajout d’un volet sur les violences à caractère sexuel dans la formation requise pour devenir un agent de sécurité. Elle dénonce que ce ne soit pas déjà le cas, « alors que ce sont souvent les agents qui sont amenés à venir intervenir dans ce type de situation là au quotidien ».
« Dans la dernière année, de plus en plus de personnes nous répètent des phrases qui ont été dites par Andrew Tate pour décrédibiliser les efforts de prévention des violences sexuelles. »
Alexandrine Beauvais Lamoureux
De plus, le milieu festif bénéficie de certaines exemptions dans la Loi sur la sécurité privée permettant aux festivals d’embaucher des agents de sécurité sans qu’ils aient à passer cette formation. « Non seulement la formation que les agents reçoivent n’est pas suffisante pour être des acteurs de prévention de violences sexuelles, selon nous, mais en plus, il y en a beaucoup qui n’ont même pas cette formation de base, » dénonce Alexandrine Beauvais Lamoureux. En dépit de ces obstacles, la cofondatrice de Scène et Sauve est rassurée que le milieu festif commence à évoluer. Cependant, elle demeure prudente : « encore aujourd’hui, la majorité des événements n’ont aucune mesure de prévention des violences sexuelles, » rappelle