Avi Lewis est un communicateur exceptionnel. Il est media trained comme un documentariste qui a été journaliste à la CBC et à Al Jazeera. Il connaît bien ses dossiers, il est éloquent et est visiblement intelligent. Je l’ai regardé aller depuis un bout et je ne doute pas de sa capacité à porter sa plateforme sur le plan électoral.
C’est précisément pour ça que je devais le rencontrer. Pour lui poser mes questions évidemment, mais aussi pour les moments qui entourent l’entrevue.
C’est seulement dans l’échange off the record qu’on peut réellement jauger un politicien comme ça. Surtout quand c’est un socialiste démocratique qu’on découvre à travers le prisme des médias de masse.
J’ai donc passé une heure avec lui lundi dernier alors qu’il terminait son mois d’immersion en français.
Je ne sais pas comment le dire autrement, mais après cette rencontre Avi m’a laissé l’impression d’être un camarade.
Lui et moi ne sommes pas de la même teinte de rouge, mais nous partageons plusieurs éléments d’analyse et une vision politique fondée sur la loyauté envers la classe ouvrière, la solidarité internationale et le respect de la dignité.
Je l’avais accueilli en français même avant le début de l’entrevue – sa plus longue jusque-là dans la langue de Meunier – alors je lui ai offert mon accent de Milton pour discuter ensemble en rejoignant une borne de Bixi juste après.
Dans ces moments de candeur, le nouveau chef du NPD se laisse aller à ses inquiétudes.
Aucune ne concerne sa capacité à remporter une élection.
Ce qui occupe ses méninges, c’est la construction d’un mouvement de masse. Il ne cherche pas une simple victoire électorale, mais un mandat clair de transformation économique et politique. Le contraire de la confusion qu’entretient Carney.
Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu une telle ambition dans la gauche parlementaire et je ne crois pas que l’establishment politique et médiatique comprenne ce qui va lui tomber dessus.
Voici l’essentiel de la discussion que j’ai eue avec lui, légèrement éditée pour en faciliter la lecture. Les passages où il s’est exprimé en anglais ont été conservés pour souligner son niveau d’aisance en français.
***
Judith Lefebvre : Tu as été élu récemment comme chef du NPD, à la suite de la dernière élection fédérale qui a mené à un effondrement de votre nombre de députés. Et ça, c’est malgré un mandat qui avait livré l’assurance dentaire – dont je suis très heureuse (rires) – et un moment politique où il y avait une grande colère contre les libéraux. Qu’est-il arrivé?
Avi Lewis : Je pense que la dernière élection était celle de la peur et vraiment les gens ont voté par peur de Trump, qui s’est reportée sur Poilièvre.
On espère que c’était une élection unique. Personnellement, j’ai cogné à 10 000 portes à Vancouver. On a eu un ground game [travail de terrain] très fort et c’était très clair pour nous qu’on allait gagner jusqu’à la vague de peur, les menaces d’annexion, les tarifs.
Mais je pense que les gens ne comprennent pas encore à quel point le virage à droite fait par Carney après l’élection est extrême. Parce que présentement le gouvernement attaque les droits des peuples autochtones et démantèle toutes les politiques climatiques. C’est même possible qu’il revoie le Code du travail et attaque le droit de grève.
C’est une attaque sur tous les fronts : il est all in on AI avec sa politique d’IA sans réglementation, il embrasse les combustibles fossiles et pas seulement le pipeline, et il fait aussi des investissements historiques dans l’armement et la guerre.
Cet agenda, ce sont les priorités de Trump en fait, mais ce n’est pas l’histoire racontée par les grands médias et en fin de compte les électeur·ices ne savent pas exactement ce qui se passe avec Carney. On est à un moment historique lourd de conséquences et il va falloir faire de l’éducation politique.
Carney lui-même a dit face à la caméra il y a trois semaines […] que la stratégie qu’emploie l’administration Trump qu’ils appellent flood the zone [inonder les médias avec des communications controversées] pouvait être très utile pour lui. Il dit the quiet part out loud.
JL : Le portrait que tu dresses, moi la lecture que j’en fais c’est que la fracture politique se fait de moins en moins entre conservateurs et libéraux et davantage autour de l’attitude à prendre face à l’effondrement impérial.
Est-ce que tu as à peu près la même lecture? Est-ce qu’il y a cette fracture-là qui se creuse entre une vision de l’État au service de l’empire et une d’un État au service des besoins de la population?
AL : Très intéressant. Clairement Carney cherche une place aux côtés de l’empire, ça c’est clair. De l’autre côté, il doit toujours présenter une forme de confrontation avec Trump même si depuis le début il lui donne des cadeaux sans rien en retour.
Mais Carney est surtout un banquier qui comprend les grands mouvements d’argent et il cherche une voie dans cette direction. Sa piste est celle du profit maximum pour les grandes entreprises, mais en général il suit la direction du vent. Et en ce moment, les grands mouvements d’argent se font dans l’IA, la guerre, le génocide, la surveillance et le contrôle social.
Donc pour Carney la question de l’empire n’est pas une priorité, mais d’aller où va l’argent.
JL : Mark Carney, justement, était à Ankara dernièrement pour le sommet de l’OTAN et a annoncé l’achat de sous-marins dont le contrat est estimé à plus de 100 G$. De l’autre côté, la constitution de la Banque de défense, de la sécurité et de la résilience (DSR) avance tranquillement. Ce modèle-là, c’est une financiarisation de la guerre, non?
AL : Je pense que c’est plus que ça. C’est comme le modèle annoncé avec les combustibles fossiles et l’accord avec Danielle Smith. Carney parle toujours de « catalyser » des investissements privés avec de l’argent public, mais dans les faits il s’agit d’investissements publics dans des biens privés. La banque de la guerre [Banque DSR], c’est la même chose, c’est une excuse pour donner des ressources énormes au secteur de l’armement.
C’est ce qui est déjà en place aux États-Unis avec le Defense Act : on donne les ressources publiques au complexe militaro-industriel.
JL : On traverse présentement un état de crise…
AL : De polycrise?
JL : De polycrise, exact. Il y a donc ce problème de militarisation, le génocide qui continue à Gaza et qui se prolonge en Cisjordanie avec l’extension très agressive des colonies en ce moment, le gouvernement du Canada réorganise se alliances autour de dictateurs […] on vend des armes à ces pays-là [Émirats Arabes Unis et États-Unis] qui se retrouvent au Soudan ou en Palestine.
Et donc dans un espace comme celui-là, la seule force de stabilité en termes géopolitique qui me semble pertinente à l’heure actuelle, c’est la Chine. Quelle attitude devrait adopter le Canada à l’égard de la Chine selon toi, surtout considérant leur leadership dans la transition énergétique?
AL : Ça me fait rire parce que c’est une question que je n’aurais pas reçue des grands médias, de la droite ou du centre et de répondre en français c’est à la limite de mon vocabulaire.
JL : Tu peux passer à l’anglais, il n’y a pas de problème.
AL : I think that it is un peu dangereux d’être naïf par rapport à la Chine. It’s also an empire. It has a very different tone, and you’re right that it works more methodically, and that the empire of China is less chaotic, less random, more incremental. But it’s an empire as well and it works on a massive exploitation of resources and people just the same on an extractive logic and projection of force.
[C’est aussi un empire. Il a un ton très différent et tu as raison qu’il fonctionne plus méthodiquement, et que l’empire de Chine est moins chaotique, moins aléatoire, plus progressif. Mais ça demeure un empire qui fonctionne par l’exploitation massive des ressources et des personnes dans une logique extractiviste et par la projection de force.]
Mais la question plus intéressante pour moi c’est de comprendre le rôle du Canada dans une période comme ça. Est-ce que c’est possible d’avoir une politique indépendante des États-Unis et de la Chine? En ce moment ça implique de dénoncer toutes les aventures impériales, tous les génocides, toutes les guerres, l’Iran, le Liban et tout ce que fait Trump sans non plus romancer le rôle des autres empires.
China is enjoying the show because the United States are out of control, Israel is out of control, and they are lashing around like a dinosaur’s tail doing untold damage to people and the planet and I think China is waiting to pick up the pieces afterwards.
[La chine apprécie le spectacle parce que les États-Unis sont hors de contrôle, Israël est hors de contrôle, et ils s’agitent comme la queue d’un dinosaure en infligeant des dommages inouïs aux gens et à la planète et je pense que la Chine attend pour ramasser les morceaux.]
Donc c’est un défi de répondre à la situation actuelle et de se préparer pour l’avenir aussi. Ce qui est intéressant pour moi c’est d’imaginer une politique globale pour un pays de 40 millions de personnes juste à côté d’un empire whose death throes are hurting [dont l’agonie fait souffrir]les peuples et la planète.
C’est une question énorme que j’apprécie, j’espère que je n’ai pas l’air de vouloir l’éviter.
JL : Non pas du tout. En fait je te la pose en partie parce qu’elle a été posée un peu différemment à Naomi en entrevue à Novara Media.
Parlant de Naomi Klein, qui est ton épouse et possiblement plus connue que toi, au Québec et dans le monde. Est-ce qu’elle va faire campagne pour Avi Lewis?
AL : Oui, mais le problème pour nous c’est que Naomi a écrit un autre livre pendant la campagne à la chefferie et il sera lancé en septembre quand je reviendrai à Ottawa. Et nous avons un fils de 14 ans, alors nous échangeons de places pour voyager et faire les choses.
C’est un avantage incroyable d’avoir le cerveau de Naomi Klein dans notre éternelle conversation pour réfléchir le message et le cadre. Sa grande capacité c’est de nous donner un cadre pour comprendre le monde et son travail est toujours a couple of years ahead of where everyone’s at [en avance sur son temps].
JL : Vous avez gagné la chefferie, Niall Ricardo a remporté la présidence, vous et votre équipe avez réussi à amener les socialistes au niveau du leadership, mais l’infrastructure demeure largement entre les mains de centristes, non? Comment allez-vous faire pour les rallier à la ligne socialiste?
AL : Je pense que c’est une erreur d’analyse. Parce que dans la situation actuelle du parti où on a perdu le statut officiel, on a perdu la majorité des staffers [de son personnel politique] de centre et la base du parti était toujours à la gauche de la chefferie. Alors maintenant on a une base unie et une infrastructure détruite qu’il faut rebâtir de pratiquement zéro. Ce qu’on a c’est plutôt une opportunité de rebâtir quelque chose de différent et il n’y a pas de grand débat dans le parti, la voie est claire.
Le parti n’est jamais une seule chose, mais de ce que j’ai vu comme chef, il n’y a pas de barrière interne en ce moment. Il y a une diversité d’idéologies, il y a des personnes plus centristes, mais ils se tiennent à nos côtés pour le succès du parti. Ils veulent qu’on retrouve notre statut officiel, qu’on retrouve des sièges et beaucoup plus de ressources.
Il n’y a pas de grande bataille dans le parti. Il y a beaucoup de travail à faire par contre! Il y a des dizaines de milliers de nouveaux membres qu’il faut mobiliser, il y a des élections partielles. Mais le plus important c’est de préparer la terre pour les prochaines élections générales. […] Il y a beaucoup d’espoir et de possibilités et les défis seront matériels.
JL : Pour le Québec. J’ai l’impression que le NPD a de la chance en quelque sorte parce qu’il y a quatre élections partielles qui s’en viennent, mais les deux grosses circonscriptions pour vous, ça va être Rosemont et Laurier-Sainte-Marie plus tard cet automne. Ça se prend, ça!
AL : Je faisais du porte-à-porte dans Laurier-Saint-Marie et le nom de Nimâ est très connu. Après la flottille et son expérience là-bas, les gens apprécient Nimâ profondément, je pense, et elle a de très bonnes chances.
Pierre Céré c’est une personne intéressante aussi, avec un nom connu, très aligné dans ses valeurs, spécialisé dans les questions de chômage et c’est plus pertinent que jamais maintenant malheureusement. Puis, il fait le travail! Ce n’est pas commencé l’élection partielle, mais il est sur le porte-à-porte.
C’est possible que ce soient les deux circonscriptions les plus à gauche du pays. Avec Steven Guilbeault qui a démissionné en raison du pipeline et des reculs sur les politiques climatiques, c’est clair que les gens de Laurier-Sainte-Marie ne veulent pas de ça. Les gens ne veulent pas d’un gouvernement conservateur alors on a une forte opportunité dans les deux cas.
JL : C’est quoi les dossiers prioritaires pour les partielles? Allez-vous parler de logement?
AL : J’étais surpris d’entendre que les enjeux du génocide et du climat sont si prioritaires pour les gens. Avec la crise du coût de la vie, on pourrait croire que c’est la première chose qui vient à l’esprit, mais ce n’est pas mon expérience aux portes.
Pour nous, l’oligarchie est à l’origine du coût de la vie, de la crise climatique et de la guerre, donc c’est très aligné sur les préoccupations des électeur·ices.
JL : C’est intéressant, parce que politiquement, si le génocide en Palestine est un enjeu pour l’électorat, ça signifie qu’il n’y a pas d’alternative au NPD.
AL : Clairement. Nous avons eu une réunion avec la cheffe d’organisation de Zohran [Mamdani, maire de New-York] et quelqu’un a demandé à quel moment elle avait compris le potentiel de croissance exponentielle de la campagne. Elle a dit que c’était pendant le premier porte-à-porte dans des logements publics avec une pétition pour instaurer un plafond de loyer. Mais du moment qu’ils disaient « we’re here with the Zohran Mamdani campaign » [on est avec la campagne de Zohran], l’enjeu c’était « il a une position claire sur le génocide », donne-moi ton clipboard [ta planchette à pince], je vais signer ». Alors, personne ne pense à la guerre et au génocide comme un enjeu électoral, parce que l’enjeu est trop fixé dans la classe médiatique et politique. Mais pour beaucoup de gens, c’est une blessure morale, c’est un moment traumatisant pour tout le monde qui est témoin de cet événement. Je pense que les médias et les politiciens they will not see it coming [ne le verrons pas venir]. Il y a des enjeux moraux que personne dans les élites ne comprend.
JL : Ton père avait travaillé avec Brian Mulroney à l’époque [pour sanctionner diplomatiquement le gouvernement d’apartheid en Afrique du Sud]. Si cette tâche morale là est effectivement un enjeu pour les Canadien-nes, est-ce que tu penses que tu serais capable de réaliser ce genre de tour de force avec Mark Carney contre Israël?
AL : Je ne pense pas. C’était un moment différent et un personnage différent. Je pense que Mulroney a vraiment été ému face à l’apartheid en Afrique du Sud et je ne pense pas que ce soit le cas pour Mark Carney de ce que j’ai vu jusqu’à présent.
C’est aussi pour ça qu’on cherche le pouvoir et pas seulement un rôle dans un gouvernement minoritaire. L’assurance dentaire c’était important […] mais ce n’est pas comparable à nos victoires des années 60 pour la santé publique. Il faut viser plus haut pour la gauche électorale au Canada.
Il y a une seule exception pour moi et c’est la réforme électorale. Ça serait quelque chose que j’accepterais comme contrôle sur un gouvernement minoritaire parce que ça permettrait de changer le jeu.
En ce moment de polycrise, avec le bouleversement climatique nous n’avons plus le temps pour les petites victoires, il faut changer le système. C’est un gros travail, il faut cibler quelque chose de plus grand. On ne peut pas se permettre les petits espoirs.
JL : Pour conclure, tu as évoqué à quelques reprises l’intelligence artificielle et je comprends que c’est une priorité. Est-ce qu’on peut en savoir davantage?
AL : Les libéraux ont un enthousiasme incroyable pour cette industrie, les conservateurs n’en disent presque rien parce qu’ils sont du même avis. Dans mon expérience à voyager à travers le pays depuis un an, que ce soit dans les communautés rurales de la Saskatchewan, à Montréal ou Toronto, partout on s’inquiète de l’IA.
Il y a les centres de données, la question de l’eau, de l’énergie, de la pollution, du bruit. Mais aussi, la promesse de rentabilité de ces investissements fous tient sur le fait de détruire des milliers d’emplois, sans parler des effets sur nos cerveaux, notre capacité de penser. C’est trop. Et c’est une inquiétude partagée dans la population à laquelle personne n’apporte de critique sauf nous.
[…]
Il y a des choses à faire avec cette technologie. Le terme intelligence artificielle lui-même sert à obscurcir les différences entre les outils qui ont été développés. On peut utiliser l’apprentissage machine sur des bases de données beaucoup plus petites qui n’impliquent pas le vol des artistes. Il est possible d’utiliser ces technologies d’une manière beaucoup plus saine, mais ce n’est pas la situation actuelle. Alors, ça prend une pause et un vrai débat et des limites.
JL : Merci beaucoup Avi Lewis.
AL : Merci.