Depuis notre naissance, certaines sonorités nous accompagnent, rythmant nos journées et nous procurant un sentiment de régularité et de paix. L’animation des marchés, les rires des enfants, l’appel à la prière résonnant dans la ville, et même le fracas des vagues sur le rivage : ce n’était pas de simples sons, mais des symboles de la vie à Gaza.
Avant la guerre, cette vie sonore se prolongeait dans les mariages, qui faisaient partie intégrante du rythme social à Gaza. Les célébrations occupaient une place centrale dans la vie des familles, mêlant traditions, musique et rassemblements sur plusieurs jours. Chaque maison entrait progressivement dans une dynamique collective, entièrement tournée vers l’événement. La cérémonie du henné, les soirées de jeunes, les chants traditionnels et les grandes réunions familiales structuraient ces moments, où le mariage dépassait le cadre privé pour devenir une fête partagée.
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Les mariages avant la guerre
Avant le 7 octobre 2023, la vie à Gaza n’a jamais été idéale : les restrictions imposées par l’occupation israélienne étaient présentes dans tous les aspects de la vie, du contrôle des points de passage frontaliers aux attaques répétées. Quant aux mariages, ils étaient de grands événements sociaux, souvent étalés sur plusieurs jours. Ils occupaient une place centrale dans la vie familiale et communautaire, réunissant proches, voisin·es et ami·es autour de célébrations mêlant musique, traditions et repas partagés.
Les préparatifs d’un mariage à Gaza commençaient généralement plusieurs semaines avant la date fixée. Entre le choix des tenues, les invitations et le choix de la salle de fête, les mariés et leur famille discutaient méthodiquement de l’organisation du mariage, en fonction des moyens financiers de chaque famille. Les salles de mariage sont particulièrement nombreuses le long de la rue Al-Rashid, en bord de mer; elles proposent différents styles et capacités, adaptés aux budgets variés des familles, et constituent un espace central des célébrations avant la guerre.
Le henné
Le henné est une tradition profondément ancrée dans les mariages palestiniens, difficile à effacer
Il n’existe pratiquement pas de mariage à Gaza sans qu’il soit précédé, un ou deux jours avant, de célébrations distinctes : une soirée dédiée au marié, animée par les jeunes hommes, et une autre consacrée à la mariée en présence des femmes et des jeunes filles.

La soirée du henné, consacré à la réalisation de diverses motifs au henné sur les mains de la mariée, est perçue par de nombreuses mariées comme un moment mémorable de leur mariage. Le henné provient d’une plante largement connue en Palestine. Ses feuilles sont séchées puis utilisées à la fois comme teinture naturelle pour les cheveux et comme matière pour les motifs appliqués sur les mains. Son fruit, parfois appelé localement « datte de henné », est reconnaissable par son parfum caractéristique.
“ سبل عيونه ومد إيده يحنوله غزال صغير وبالمنديل يلفونه “
Ce passage d’une chanson populaire résonne au milieu des percussions et des youyous, tandis que la mère du marié porte un plateau de henné dont s’échappe une odeur ancestrale, décorée de romarin, de roses et de fleurs qui accompagnent le rituel. Durant cette célébration, de nombreuses femmes portent le Thobe palestinien brodé, chacune selon sa région d’origine, la broderie de la mariée étant la plus remarquable. Ces tenues colorées et richement décorées reflètent la diversité du patrimoine culturel palestinien et ajoutent une dimension visuelle forte à la célébration.
La soirée du henné est un rituel profondément enraciné dans les mariages palestiniens, transmis de génération en génération. Elle est marquée par une ambiance festive où se mêlent chants traditionnels, percussions et danses populaires. La soirée du henné occupe une place importante dans le cœur des femmes palestiniennes, en raison des souvenirs et des émotions qu’elle laisse derrière elle. Cette célébration reste associée à des moments de joie partagée et de transmission entre générations. La soirée est également marquée par des plats traditionnels, tels que la knafeh et le plat de saqamiya. Partagés entre familles et voisin·es, ils renforcent l’atmosphère de convivialité et deviennent un moment d’échanges, où la nourriture participe elle aussi à la continuité des liens sociaux.

Le jour du mariage, la communauté joue un rôle important dans les préparatifs. Dans de nombreux cas, les habitant·es du quartier ou du village participent à l’organisation, notamment pour la préparation d’un grand repas de fête, souvent à base de viande, destiné à accueillir les invités. Les amis du marié l’accompagnent dès le début de la journée. Ils l’aident à se préparer, à s’habiller et à se parfumer. À sa sortie, un groupe de jeunes l’attend pour l’escorter avec des chants traditionnels qui mettent en avant sa beauté : « طلع الزين من الحمام، الله واسم الله عليه ».
Le cortège est ensuite accompagné par une troupe musicale, connue localement sous le nom de fadaous, composée de percussionnistes et de joueurs de mizmar. Ils animent la procession en interprétant des chants traditionnels dédiés aux familles des mariés. Le convoi accompagne le marié tout au long de la journée, jusqu’à son arrivée au lieu où se trouve la mariée. Les voitures, décorées de fleurs, avancent en klaxonnant, entourées des proches. À l’arrivée, la mariée est conduite vers le marié par son père, ses frères et les membres de sa famille. Ensemble, ils rejoignent le lieu de la célébration dans le même cortège. La fête se poursuit ensuite jusqu’à tard dans la nuit, rythmée par la musique et les chants.
J’essaie de retrouver le goût de la vie
Depuis le 7 octobre 2023, la guerre a modifié en profondeur la vie à Gaza, y compris ses traditions et ses moments de célébration.
De nombreux couples fiancés avant la guerre ont dû renoncer à leurs projets de mariage. Les salles qu’ils avaient réservées ont été détruites ou fermées, et les économies destinées à la cérémonie ont été perdues ou utilisées pour faire face aux besoins essentiels. Certain·es ont néanmoins choisi de se marier pendant la guerre, mais dans des conditions extrêmement limitées, sans véritable célébration, en raison des bombardements incessants, des déplacements forcés et de l’effondrement économique. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, les mariages ont progressivement recommencé à Gaza, mais sous des formes beaucoup plus simples et modestes. Ils ne ressemblent plus à ceux d’avant, mais restent, pour beaucoup, une manière de continuer à vivre malgré tout.

Ibrahim Al-Masri, 26 ans, ne lui reste aujourd’hui que sa fiancée, Alaa. Sa famille a été entièrement décimée pendant la guerre. Avant la guerre, il travaillait dans une pharmacie et préparait son appartement en vue de son mariage. Mais sa maison et son lieu de travail ont été détruits, et il vit désormais avec très peu de ressources, dépendant de l’aide humanitaire.
Il faisait partie des 300 couples qui se sont mariés lors d’un mariage collectif organisé à Deir al-Balah le vendredi 24 avril.
« Ce n’est pas le mariage que j’avais imaginé », dit-il. « Mais il ne reste plus que cela pour avancer. »
L’histoire d’Ibrahim n’est pas unique; beaucoup d’autres couples vivent des situations similaires à Gaza.
Parmi eux, mon amie Baraa Fawra, 24 ans, s’était fiancée à Mohammed Al-Ar’ar, 28 ans, avant le début de la guerre. Elle avait eu l’opportunité de quitter Gaza avant la fermeture des passages, tandis que son fiancé est resté dans l’enclave, attendant leur union. Après la réouverture du point de passage, Baraa est revenue à Gaza, retrouvant son fiancé après trois années de séparation. Le couple prévoit désormais de se marier dans quelques semaines. Ils ont toutefois décidé de ne pas organiser de célébration dans une salle de fête. Mohammed a perdu trois de ses frères lors des frappes aériennes israéliennes pendant la guerre, une perte qui a profondément marqué leur décision. « Il n’y a pas de goût à la joie sans eux », dit-il.
Au-delà du deuil, les difficultés économiques pèsent également sur leurs préparatifs. Baraa souligne que les coûts liés au mariage restent élevés, même pour une cérémonie modeste, rendant l’organisation encore plus difficile.
Ayman, 27 ans, ingénieur civil, travaillait avant la guerre dans son propre bureau. Aujourd’hui, il a dû changer complètement de métier et vend des vêtements, après la destruction de son lieu de travail. Il a décidé de se marier avec sa fiancée, Mona, également ingénieure, rencontré à l’université. Le couple s’était fiancé avant la guerre et a longtemps attendu la fin de la guerre pour célébrer son mariage.

« Mon mariage a été reporté plusieurs fois à cause de la guerre et des pertes familiales », dit-il. « La guerre a imposé un sentiment dur, celui selon lequel la joie est devenue une responsabilité lourde, surtout quand ceux et celles qui nous entourent sont soit des martyr·es, soit des déplacé·es. » Après plusieurs reports, ils ont finalement célébré leur union à la mi-janvier, dans une cérémonie très simple, sans fête de jeunes ni banquet.
Reda, le père de la mariée Mona, exprime à la fois de la tristesse et de l’espoir. « J’aurais souhaité voir ma fille faire une grande célébration digne d’elle, comme ses frères, et comme nous le faisions autrefois. Mais la réalité a changé, Gaza a changé », dit-il. Il explique que la famille a choisi d’organiser un mariage simple, par respect pour la douleur des autres et parce que la situation économique ne permet pas davantage. « Malgré tout, le simple fait que ma fille commence sa vie malgré toute cette destruction reste une forme de joie et un message clair : la guerre n’a pas réussi à nous voler l’espoir. »
Les grandes célébrations de rue, autrefois accompagnées de spectacles et de musique populaire, ont largement disparu. Aujourd’hui, seules de petites réunions discrètes ont lieu, dans un contexte marqué par le deuil et le déplacement.
Maintenant, Mona et Ayman vivent dans une tente. Ils ont réussi à être ensemble, mais leur avenir reste incertain.
Dans le reste du monde, se marier signifie commencer un nouveau chapitre heureux et stable. Pour les Gazaoui·es, chaque mois n’est que la prolongation du deuil et de l’instabilité. À Gaza, les femmes palestiniennes voient leurs rêves de mariage ensevelis sous les décombres et le chagrin, tandis que des marié·es et des fiancé·es sont tués. Les bagues de fiançailles, les robes et les célébrations sont devenues des symboles tragiques de vies et d’avenirs arrachés avant même d’avoir commencé.
Gaza a changé, et ses sons aussi. De nombreuses voix qui remplissaient autrefois l’air ont disparu à jamais. La guerre ne tue pas seulement, elle vole les voix, elle efface les sons, laissant derrière elle un silence impossible à combler. Gaza tente de retrouver sa voix, mais résonnera-t-elle un jour comme avant? Ou ce silence laissé par la guerre continuera-t-il de peser sur les vies pour toujours?

