Dimanche dernier, un panel pour souligner la Journée des prisonniers palestiniens s’est tenu à Montréal. Deux prisonniers politiques libérés et exilés à l’étranger ont témoigné de leur vécu depuis l’Égypte et la France, devant plus de 250 Montréalais·es de tous âges, solidaires de la Palestine. Ils dénoncent la torture sans précédent dans les prisons israéliennes et sèment l’esprit du mouvement des prisonniers palestiniens au sein de la communauté.
Organisé par la branche montréalaise du Mouvement de la jeunesse palestinienne (PYM Montréal), le panel vise d’abord à sensibiliser le public à l’escalade de la torture infligée par l’État d’Israël aux prisonnier·ères palestinien·nes depuis le début de la guerre actuelle en octobre 2023, que beaucoup qualifient de « génocide derrière les barreaux ».
D’après WAFA, agence de presse officielle de l’Autorité nationale palestinienne, au moins 9 600 Palestinien·nes étaient détenu·es dans des prisons israéliennes en date du début avril 2026. En tout, plus de 23 000 arrestations ont été recensées. Parmi les personnes arrêtées figurent plus de 700 femmes, 1 800 enfants et 240 journalistes.
Selon les données obtenues par l’organisme israélien de défense des droits humains B’Tselem, la plupart des prisonnier·ères palestinien·nes sont détenu·es sans inculpation ni procès.
Les arrestations ont eu lieu partout : lors de perquisitions dans des maisons, des refuges et des hôpitaux, aux postes de contrôle ainsi que dans les sites de distribution d’aide, constate la rapporteuse spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, dans son dernier rapport publié en mars.
Témoignages de survivants
En plus des arrestations massives, Israël inflige des actes de torture sans précédent aux Palestinien·nes détenu·es, y compris aux femmes et aux enfants.
« C’est quelque chose qu’on a jamais vu, que ce soit dans les camps de concentration de l’Allemagne nazie ou sous le régime de l’apartheid en Afrique du Sud », lance Mahmood*, un ex-prisonnier palestinien, libéré lors d’un échange de prisonniers en octobre 2025 et désormais exilé en Égypte. « Israël a franchi toutes les limites et fait tout ce qu’il veut depuis octobre 2023. »
Rapidement, il a énuméré diverses méthodes de torture, telles que la privation de nourriture, la négligence médicale, ainsi que des violences physiques et sexuelles, « toutes visant à détruire le corps et l’esprit des Palestinien·nes ».
« Des abus sexuels se produisent à chaque fois que les détenu·es sont fouillé·es à nu. »
« De hauts responsables israéliens ont pris des photos de prisonnier·ères dénudé·es et s’en sont vantés. »
« On a été forcé d’agir comme des animaux. »
« Ils laissent les maladies se propager et refusent de nous traiter. »
« Il s’agit d’un camp de concentration dont l’objectif n’est pas simplement de tuer les Palestiniens, mais de semer la peur dans le cœur de quiconque ose dire non à l’occupation », dénonce en entrevue Zeyad Saab, l’un des organisateur·trices du panel. « C’est un moyen d’accomplir le projet sioniste, qui est la normalisation de l’occupation de la Palestine. »
Le fait d’en témoigner publiquement n’est cependant pas évident pour les survivant·es. Selon les témoignages recueillis par B’Tselem, les autorités israéliennes ont menacé d’arrêter de nouveau toute personne qui parlerait ouvertement de son expérience en prison.
« Le mouvement des prisonniers palestiniens parvient à son plus sombre moment, mais les prisonnier·ères sont toujours déterminé·es à lutter, même si cela peut leur coûter la vie. »
Mahmood, un ex-prisonnier palestinien
L’autre panéliste, Salah*, un avocat franco-palestinien qui a passé dix dans des prisons israéliennes, affirme avoir été poursuivi et harcelé par des sionistes même après être libéré et déporté en France en 2022.
Les organisateur·trices du panel dénoncent également les pressions exercées par des organisations sionistes au Canada voulant empêcher la tenue de l’événement. Iels prennent de grandes précautions pour protéger l’identité des panélistes.
Zeyad Saab s’inquiète également du nouveau projet de loi adopté par le parlement israélien le 30 mars dernier, qui prévoit la peine de mort par pendaison comme sanction par défaut pour les Palestinien·nes reconnu·es coupables de meurtre à caractère « terroriste » par les tribunaux militaires d’Israël. Cette nouvelle législation jugée inconstitutionnelle et discriminatoire est actuellement contestée devant la Cour suprême du pays.
B’Tselem a rappelé dans un communiqué que ces procès militaires affichent « un taux de condamnation d’environ 96 %, reposant en grande partie sur des “aveux” obtenus sous la contrainte ou la torture lors des interrogatoires ».
La torture comme moyen de génocide
Les témoignages des panélistes réaffirment les constats de plusieurs rapports publiés dans les derniers mois.
Dans son dernier rapport, la rapporteuse spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, conclut que la torture en détention a été utilisée à des fins de vengeance collective par l’État d’Israël. Elle constitue ainsi un élément structurel du génocide en cours et de l’apartheid colonial, son objectif ultime étant l’expulsion forcée des Palestinien·nes pour faciliter l’annexion de leur territoire.
« Il s’agit d’un camp de concentration dont l’objectif n’est pas simplement de tuer les Palestiniens, mais de semer la peur dans le cœur de quiconque ose dire non à l’occupation. »
Zeyad Saab, PYM Montréal
« La torture est considérée comme un crime international à part entière, une violation grave du droit international humanitaire, un crime de guerre lorsqu’elle est commise pendant un conflit armé et un crime contre l’humanité lorsqu’elle est perpétrée dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre des civils », rappelle la rapporteuse.
Le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, avait publiquement déclaré que la détérioration des conditions de détention figurait parmi ses plus grands objectifs. Il a ordonné une réduction drastique de l’apport calorique aux détenu·es et s’est engagé à ne leur fournir que le strict minimum. Une stratégie faisant écho à la famine orchestrée à Gaza.
Selon plusieurs rapports d’organismes de défense des droits humains opérant dans la région, les détenu·es sont souvent privé·es des conditions de détention les plus élémentaires, exposé·es au froid, entassé·es dans des cellules surpeuplées, menotté·es et enchaîné·es presque en tout temps, en plus de se faire bander les yeux, dénuder et exhiber par les gardiens.
Iels subissent au quotidien des insultes verbales dégradantes visant leur identité et leurs croyances religieuses, ainsi que des violences physiques sévères, y compris des décharges électriques, des attaques aux gaz lacrymogènes et aux grenades assourdissantes, des agressions de chiens, des brûlures par cigarettes et par liquides bouillants.
Les multiples brûlures et blessures sur le corps d’un bébé de 18 mois récemment libéré confirment que même les enfants qui ne savent pas encore parler ne sont pas épargnés par ces tortures.
Les violences sexuelles sévissent également, y compris des viols, des attaques aux parties génitales et des pénétrations forcées à l’aide de divers objets, à l’encontre des hommes, femmes et mineurs.
Les refus et les retards systématiques de soins médicaux, ensemble avec les violences et les conditions de vie nuisibles, ont causé des maladies chroniques et des séquelles irréversibles allant de l’amputation de membres à la perte de l’ouïe ou de la vue, voire des décès.
Le mouvement des prisonniers palestiniens
Le panel organisé par PYM Montréal a également mis en lumière le mouvement des prisonniers palestiniens, qui a toujours été considéré comme la boussole morale et politique de la lutte nationale pour la libération de la Palestine.
« Ça touche la mémoire collective et l’identité du peuple », souligne Salah.
Aujourd’hui comme par le passé, les prisonnier·ères palestinien·nes détenu·es par Israël sont vu·es comme des porteur·euses d’espoir pour la Palestine. Iels sont en grande partie des figures politiques, des médecins, des défenseur·euses des droits humains et des journalistes, particulièrement visé·es par les autorités israéliennes.
Dès les premiers jours de l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza en 1967, les prisonnier·ères s’étaient mobilisé·es et avaient fait preuve de leadership politique. Des déclarations et des directives élaborées derrière les barreaux, ainsi que des prisonnier·ères libéré·es, ont joué un rôle important dans la première intifada (soulèvement populaire des Palestinien·nes contre l’occupation israélienne).
Les prisonnier·ères de l’époque ont également lutté pour leurs droits à l’éducation dans les prisons. Iels faisaient entrer clandestinement des livres, échangeaient leurs connaissances par des messages codés et organisaient des cours pour s’enseigner l’histoire, le féminisme, le droit international, etc.
Aujourd’hui, « le mouvement des prisonniers palestiniens parvient à son plus sombre moment, mais les prisonnier·ères sont toujours déterminé·es à lutter, même si cela peut leur coûter la vie », affirme Mahmood.
En entrevue, Zeyad Saab souligne l’importance de mettre en lumière ce mouvement qui demeure moins connu de la résistance palestinienne.
« La raison pour laquelle on a invité ces prisonniers libérés à parler est, d’une part, de montrer au monde le vrai visage du sionisme » et, d’autre part, « de développer ici, dans la diaspora, une communauté et un mouvement politique pro-palestinien plus fort, qui maintient un lien direct avec la patrie et le peuple palestinien », explique l’organisateur issu de la jeunesse arabo-montréalaise.
« Grâce à ce mouvement plus fort, nous pourrons exercer davantage de pression sur le gouvernement [canadien] » pour qu’il agisse à mettre fin au génocide, à Gaza, en Cisjordanie, comme dans les prisons, poursuit Zeyad Saab.
Et ce, à commencer par imposer un embargo complet sur les échanges d’armes avec Israël et des sanctions contre l’État sioniste, en plus de désinvestir des compagnies d’armement et de technologie qui ont contribué à l’occupation illégale du territoire palestinien, explique-t-il.
*Pivot a accordé l’anonymat aux prisonniers libérés qui ont témoigné lors du panel pour des raisons de sécurité.
Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.
