Charline Caro Journaliste indépendante
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Les travailleur·euses du sexe exercent régulièrement dans des conditions violentes, insalubres et précaires, en raison notamment de la criminalisation dont fait l’objet leur travail et du manque de protections légales qui en découle. Le Comité autonome du travail du sexe organise une grève dans quelques semaines, une « première étape » dans la mobilisation d’inspiration syndicale qu’il veut mener pour les droits des travailleur·euses du sexe.

« Nous en avons assez! Il est temps de passer à l’action! » Dans un communiqué diffusé sur son site Web et ses médias sociaux, le Comité autonome du travail du sexe (CATS) appelle ses collègues des clubs de strip-tease et des salons de massage de Montréal à faire grève le 23 mai prochain, pour réclamer de meilleures conditions de travail.

Pendant longtemps, les travailleur·euses du sexe (TDS) ont tu la violence, l’insalubrité et la précarité dans lesquelles iels pratiquent, de peur d’être réprimé·es davantage, témoigne Melina May, travailleuse du sexe indépendante et militante au CATS.

Depuis 2019, le CATS, un espace ouvert à tou·tes les TDS, s’organise pour défendre les droits de la communauté malgré la criminalisation. Après plusieurs années à se rencontrer et à échanger, les membres du CATS se lancent dans une campagne de mobilisation pour leurs droits, dans laquelle s’inscrit notamment la grève à venir.

Le moment choisi pour cette dernière est « particulièrement stratégique », souligne Melina May. Montréal accueille en effet durant cette fin de semaine là le Grand Prix du Canada, soit la période la plus lucrative de l’année pour les propriétaires d’établissements où se pratique le travail du sexe, selon le CATS.

C’est aussi un moment où les « discours abolitionnistes » se multiplient dans les médias, observe Melina May, faisant référence aux groupes qui alertent sur les dangers de l’exploitation sexuelle et qui militent en faveur de l’abolition du travail du sexe en vue de « protéger les femmes ». 

« Je pense que c’est important de comprendre la différence entre la traite humaine et le travail du sexe », estime la militante. « Il y a plein de personnes qui pratiquent le travail du sexe pour des raisons qui leur sont propres, et parce que ça leur apporte une meilleure qualité de vie. »

Si les travailleur·euses du sexe veulent être protégé·es, c’est avec des droits, et non pas avec davantage de répression, défend Adore Goldman, sa camarade au CATS et travailleuse du sexe dans un club.

La grève du 23 mai s’accompagne ainsi de plusieurs revendications à l’intention des employeurs et des gouvernements, parmi lesquelles un statut de salarié·es et la protection qui en découle, ainsi que des mesures pour mettre fin à la violence et à l’insalubrité dans les milieux de travail.

Des conditions de travail décriées

Le travail du sexe étant criminalisé, les TDS travaillent dans des milieux exempts de toute régulation professionnelle. « Les patrons sont vraiment des petits rois, ce sont eux qui font les règles », rapporte Melina May. Dans son Manifeste sur l’organisation dans nos milieux de travail, le CATS évoque des employeurs qui imposent « des shifts plus longs, l’interdiction des pauses à l’extérieur, la fermeture du salon sans préavis, le licenciement arbitraire ou l’installation de micros dans les espaces communs ».

Même si les conditions de travail varient d’un endroit à l’autre, les travailleur·euses sont régulièrement exposé·es à la violence économique, psychologique, physique et sexuelle de la part des clients et des patron·nes, selon une enquête menée par le CATS auprès de quatorze masseur·euses en mars 2025.

L’insalubrité sur les lieux de travail est également courante, avec un manque d’entretien, des infrastructures défaillantes, et parfois des infestations ou des moisissures persistantes, rapporte l’enquête.

Enfin, les TDS ont la plupart du temps un statut de travailleur·euse autonome, tout en étant soumis·es aux exigences de leur employeur. Iels sont ainsi rémunéré·es au service et non à l’heure, et doivent payer une taxe pour pouvoir exercer. « Ça rend nos conditions de travail et nos revenus très instables et précaires », dénonce Aileen Adams, qui travaille dans un club de strip-tease et participe aux activités du CATS.

« Ce sont beaucoup de choses qui ne se produisent pas dans des environnements où les travailleur·euses sont protégé·es », estime-t-elle. Pour le CATS, la criminalisation est la cause principale de ces mauvaises conditions de travail.

Agir par soi-même

Mais plutôt que de militer pour la décriminalisation, le CATS veut « prendre le taureau par les cornes », et réclamer lui-même des droits auprès des employeurs, explique Melina May. « Ça fait trop d’années qu’on attend que les organismes et les politiciens fassent le travail pour nous. À un moment donné, je crois qu’on doit s’organiser et négocier nous-mêmes nos conditions de travail », défend-elle.

Pour faire valoir les droits des travailleur·euses, le CATS s’inspire du modèle syndical, et incite les TDS de chaque établissement à se regrouper, à discuter de leurs conditions, et à formuler des demandes auprès de la direction.

Reprenant cette stratégie, des masseur·euses de Montréal se sont récemment uni·es pour demander l’extermination des punaises de lit sur leur lieu de travail, et des travailleur·euses ont protesté contre des formules de paiement qui leur étaient défavorables, rapporte le CATS. 

Si ces syndicats locaux sont décentralisés et à l’initiative de tou·tes, le CATS agit comme le catalyseur du mouvement, en offrant des contenus d’information et un espace d’échange. Le comité propose des ateliers, des panels, des activités et un magazine, pour permettre aux TDS de partager leurs réalités et de définir des stratégies de lutte.

Des activités spéciales sont notamment organisées pour préparer la grève, comme un atelier sur la manière de mobiliser ses collègues, une assemblée dédiée à l’organisation des masseur·euses, ou la projection du film Live Nude Girls Unite, qui retrace la grève et la syndicalisation des danseuses d’un club de San Francisco en 1997.

« C’est rocket en ce moment », se réjouit Melina May, qui rapporte un engouement important des TDS pour la grève et l’organisation syndicale. « Le nombre de personnes qui viennent au CATS a explosé, tout comme notre visibilité sur les réseaux sociaux », poursuit-elle.

Une première grève  

Le 23 mai prochain, le CATS organise sa première grève, un moyen d’action choisi pour sa capacité à affecter les employeurs sur le plan financier. « Ton patron est totalement impuissant si le “produit” qu’il essaie de vendre est dehors avec une pancarte », écrit le CATS dans son appel à la grève, reprenant le slogan des danseuses en grève à San Francisco en 1997.

Au programme de cette journée, un refus de travailler, mais aussi du tractage et du piquetage devant les établissements, une manifestation et un rave pour collecter des fonds de solidarité.

Pour le moment, les travailleur·euses d’une dizaine de bars et de salons de massage ont prévu de se mobiliser, selon Melina May.

« Ça fait trop d’années qu’on attend que les organismes et les politiciens fassent le travail pour nous. À un moment donné, je crois qu’on doit s’organiser et négocier nous-mêmes nos conditions de travail. »

Melina May, CATS

Le CATS sollicite également le soutien des syndicats et des groupes féministes. Une vingtaine d’organismes ont déjà donné leur appui à la grève, parmi lesquels le Centre de solidarité lesbienne, La Marie Debout, ou le Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STIC-CSN). Le CATS espère encore en convaincre davantage, comme la Confédération des syndicats nationaux (CSN) ou la Table des groupes de femmes de Montréal. Une tâche parfois ardue en raison de la frilosité de certains groupes à se positionner en soutien au travail du sexe, analyse Melina May.

Malgré les pertes de revenus et les risques de renvoi, les TDS rencontrées sont déterminées à faire grève. « J’ai un peu peur de perdre mon emploi, mais c’est 100 % nécessaire de le faire », estime Aileen Adams.

De son côté, Melina May espère que cette grève permettra de faire prendre conscience aux employeurs, aux gouvernements et au public que « des travailleuses s’organisent, et qu’il faudrait les écouter ».

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