À la fin du mois de mars, je quitterai mes fonctions à la rédaction-chef de Pivot. Je reste membre de la coopérative et continuerai de prêter main-forte d’une manière ou d’une autre, mais je ne coordonnerai plus le travail quotidien de l’équipe journalistique.
J’aurai assuré cette responsabilité pendant quatre ans, après avoir participé à la fondation du média en 2021, puis y avoir travaillé comme journaliste à l’actualité durant la première année.
Je suis on ne peut plus fière de ce que nous avons accompli au cours des cinq dernières années, et j’ai amplement confiance que Pivot est entre bonnes mains pour la suite des choses.
FAIRE un journalisme nouveau
Depuis la création de Pivot, et en misant sur ce que Ricochet avait accompli auparavant, nous avons établi un modèle d’information quasi unique au Québec, conjuguant une rigueur journalistique sans concession et un engagement ferme envers les grands principes progressistes et démocratiques.
C’est pour donner corps à cette ambition que j’ai composé, avec le soutien de mes collègues, une Politique éditoriale et déontologique détaillée qui, pour l’essentiel, s’inspire des normes les plus exigeantes du métier, mais qui vise aussi à résoudre concrètement certaines contradictions criantes dans les pratiques journalistiques dominantes, concernant en particulier la question de la « neutralité » et de la pluralité des points de vue. C’est une des réalisations de Pivot dont je suis le plus fière, et j’espère qu’elle pourra inspirer d’autres journalistes ou d’autres médias qui aspirent à renouveler l’information.
Porté·es par cette vision commune, nous avons publié au fil des années plus de 1200 articles d’information, près de 750 chroniques et lettres d’opinion, un peu moins de 150 reportages vidéo et environ le même nombre d’épisodes de balado.
Parmi les projets marquants auxquels j’ai eu la chance de participer, je retiens en particulier des enquêtes comme celles sur les biais pro-israéliens dans la couverture du génocide à Gaza, notre dossier sur les nationalistes chrétiens s’attaquant aux droits LGBTQ+ au Canada, nos révélations continues sur Ado-Actif, cette entreprise qui fait travailler des enfants à la commission, et de manière générale l’attention constante portée aux questions du logement, que ce soit du côté des combats entre locataires et propriétaires ou des tractations politiques à l’avantage de ces derniers.
Je suis un peu étourdie de penser que tous ces textes, mais aussi la grande majorité des articles et des vidéos produits par Pivot sont passés par mon bureau, pour que j’en fasse une relecture attentive, vérifiant jour après jour autant la qualité des informations que la clarté des propos et même la langue. Mes collègues vous diront que je ne me suis pas rendu la tâche facile en me cassant la tête sur chaque phrase et le moindre point médian. J’ose quand même espérer que mon excès de zèle aura contribué à établir un certain standard pour l’information progressiste.
Faire face au pouvoir
C’est qu’en effet, quand on propose quelque chose d’un peu nouveau, les regards réfractaires nous scrutent avec une telle intensité qu’il faut bien souvent s’imposer des critères encore plus serrés que ceux avec lesquels les gros joueurs bien établis se donnent quelques permissions.
Mener le combat que nous menons – définir un journalisme aussi rigoureux que critique –, c’est une véritable histoire de David contre Goliath, et je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine fatigue quand je pense à tout ce qui se dresse devant les médias comme Pivot et tout ce qui reste à accomplir.
Ces grands médias évoluent si près du pouvoir qu’ils en parlent la langue et en singent les manières. Qu’il soit question d’inégalités économiques, de violences policières ou de guerres impérialistes, cela est plus évident que jamais et nombreux·euses sont celles et ceux qui ne se laissent plus berner.
Pour dépasser cette crise de confiance, mais aussi pour faire face à la progression de l’extrême droite et pour renverser le sabotage de la démocratie par les élites, l’information a plus que jamais besoin d’être repensée, quoi qu’en disent les éditeurs adjoints de ce monde. J’espère avoir pu y être utile.
Faire équipe
Des médias comme Pivot, des journalistes comme mes collègues, nous en avons besoin en grand nombre.
J’ai d’ailleurs tellement appris en collaborant avec les infatigables journalistes qui font vivre d’autres projets comme le nôtre un peu partout au pays, principalement en anglais. Je pense à Ricochet, évidemment, mais aussi à PressProgress, The Rover ou The Breach. Andrea, Ethan, Luke, Rumneek, Chris, Savannah, Martin : thank you so much, it’s been a real honour. Entre nous, c’est la solidarité, et jamais la concurrence, qui permet à tous de s’élever.
Chez nous, à Pivot, j’ai eu le plaisir de compter sur une équipe certes petite, mais réunissant tant d’intelligence et de volonté qu’elle semble tout pouvoir accomplir.
Vous pourrez encore profiter des magnifiques reportages vidéo d’Oona Barrett, qui placent l’humanité au centre de l’information et qui m’ont souvent émue alors que je pensais avoir tout vu. Léa Beaulieu-Kratchanov poursuivra son inlassable travail d’enquête, jonglant avec une impressionnante pile de sujets tous plus complexes les uns que les autres et remplissant des demandes d’accès à l’information plus vite que quiconque. Francis Hébert Bernier continuera de couvrir les angles morts de l’actualité, toujours à la recherche du sujet ou de l’angle obscur, mais crucial, que les autres journaux ont laissé dans l’ombre. Et tandis qu’on perd le fil des attaques répétées des gouvernements contre les communautés racisées et immigrantes, de même que contre les nations autochtones, vous pourrez compter sur les reportages toujours précieux de Bifan Sun, qui font sens du désordre. Si Sam Harper a délaissé les enquêtes, son essentiel travail de vigilance à l’égard de l’extrême droite se poursuit dans le balado Le Bruit des bottes.
Dans l’ombre, toute une série d’autres personnes s’active encore pour faire vivre ce projet insensé. Laurie-Anne Hédon, responsable de la diffusion, s’assure que tout ce que nous créons trouve une place dans le monde : sa présence assurée nous rassure tou·tes que ne travaillons pas en vain. Co-fondatrice de Ricochet puis de Pivot, Gabrielle Brassard-Lecours a joué tous les rôles – administratrice, productrice de balados, éminence grise, etc. – dans cette aventure depuis plus de dix ans, et le monde de l’information indépendante et progressiste ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans elle. De même, sans Cloé Poncet, notre tenace responsable au développement des affaires qui rattrape tout ce que nous oublions ou négligeons, et sans Paolo Miriello, notre secrétaire-trésorier, gestionnaire et développeur Web à l’humour bien particulier, nous serions tou·tes à la rue – ou pire, employé·es d’un grand conglomérat médiatique. Mille mercis, camarades.
Pivot, c’est aussi une équipe de chroniqueur·euses à la plume acérée, qui m’ont constamment impressionnée avec leurs analyses lucides et informées de l’actualité. Les nombreux·euses journalistes indépendant·es avec qui j’ai pu œuvrer m’ont tout autant appris, et je leur dois – Pivot leur doit – beaucoup plus qu’elles et ils ne le soupçonnent. Chapeau à vous tou·tes.
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C’est parce que nous avons réuni une telle équipe que je sais que je peux m’éloigner sans crainte. Il faut le répéter, Pivot est une coopérative de solidarité, organisée de manière horizontale et démocratique, où l’autonomie de chacun·e est valorisée, et où tou·tes s’investissent dans les décisions importantes, depuis les choix de couverture à la planification stratégique. C’est ce qui fait la beauté de notre organisation, mais aussi sa résilience.
Ainsi, pour les prochains temps, c’est l’ensemble de l’équipe journalistique qui se partagera les responsabilités que j’ai assurées jusqu’ici, assurant l’édition des articles et la coordination de la rédaction en collégialité. Cette façon de faire correspond pleinement à la vision coopérative de Pivot.
Pivot a toujours été une aventure collective. C’est un honneur d’y contribuer.
