Violence liée au genre : que fait la police?

Alexandre Popovic Chroniqueur · Pivot
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Violence liée au genre : que fait la police?

Plusieurs flics la perpétuent tandis que d’autres se montrent tragiquement inefficaces à l’affronter

Le mois dernier, CBC révélait les résultats de son enquête sur la violence liée au genre à la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Il s’agit probablement de l’enquête la plus exhaustive jamais menée au Canada sur la violence liée au genre perpétrée par la police. Les journalistes ont eu accès aux dossiers disciplinaires de la GRC ouverts entre janvier 2014 et mai 2025.

On découvre que, durant cette période, pas moins de 973 allégations de violence liée au genre ont été formulées contre des gendarmes et membres civils de la GRC. Près de la moitié étaient classées comme inconduite sexuelle, tandis qu’une sur quatre était qualifiée de violence conjugale et une sur six, d’agression sexuelle.

Ces allégations ont donné lieu à 639 procédures disciplinaires.

Rendu là, on est plus proche de l’épidémie que des faits isolés, comme en témoigne l’existence d’un groupe privé sur les réseaux sociaux rassemblant des centaines d’épouses ou d’ex-conjointes de la GRC qui ont survécu à ces abus.

Selon deux universitaires, interviewées dans le cadre de l’enquête, qui ont analysé les données obtenues par CBC, c’est juste la pointe de l’iceberg.

Il n’est en effet pas rare que les appels au 911 pour violence conjugale se transforment en accusations d’introduction par effraction ou de vandalisme, ce qui fait dire à l’une des universitaires que les dossiers disciplinaires pourraient probablement cacher des centaines d’autres histoires d’horreur littéralement passées sous le radar.

Pas de quoi fouetter un flic

Il n’est pas plus rassurant de connaître le sort des allégations de violence liée au genre formulées contre des membres de la GRC.

Dans le tiers des cas, le dossier disciplinaire est fermé pour cause de « perte de juridiction », laquelle survient quand le flic démissionne ou prend sa retraite ou encore lorsque l’enquête disciplinaire n’est pas terminée à l’intérieur du délai prévu. Quoi de mieux pour enterrer une affaire?

On est plus proche de l’épidémie que des faits isolés.

Quant aux sanctions disciplinaires, rien de bien dissuasif ici. Notons qu’elles sont imposées par des arbitres qui sont eux-mêmes des ex de la GRC.

L’enquête de CBC révèle que 170 membres de la GRC coupables de violence liée au genre ont reçu une mutation ou une rétrogradation. Comme si l’arbitre de la GRC avait mis un gant de velours pour administrer sa petite tape sur les doigts.

Seuls treize membres de la GRC ont été licenciés.

C’est minuscule, statistiquement.

À quand une enquête pareille au Québec?

Pas la peine de se comparer

Au Québec, on a le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI).

L’Assemblée nationale n’a pas cru bon de lui confier le mandat dans la loi d’enquêter sur les cas de violence conjugale impliquant un flic.

C’est pourtant ce que font les organismes équivalents au BEI en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba, en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve-et-Labrador.

Alors, au Québec, ça reste la police qui enquête sur la police dans les cas de violence conjugale impliquant la police.

Sinon, il y a toujours la déontologie policière.

L’an dernier, six flics de Trois-Rivières ont été cités par le Commissaire à la déontologie policière pour des manquements en lien avec un drame conjugal survenu six ans plus tôt.

Au Québec, ça reste la police qui enquête sur la police dans les cas de violence conjugale impliquant la police.

On leur reproche de ne pas avoir donné suite aux plaintes formulées par une femme contre son ex-conjoint hyper-possessif. Celui-ci finira par tuer son nouveau conjoint, avant de s’enlever lui-même la vie.

L’agent Marc-André St-Amand doit aussi répondre d’abus d’autorité pour avoir menacé la femme de l’accuser d’entrave. La cause n’a pas encore été entendue.

Notons que ce même flic a participé au tabassage d’Alexis Vadeboncoeur, en février 2013, dont les images avaient fait le tour du monde à l’époque.

Il a été acquitté, tant en déontologie qu’au criminel, pour cette affaire.

Négligence impardonnable

À quoi s’attendre de la déontologie quand on sait qu’elle a aussi blanchi deux flics de la Régie intermunicipale de police Richelieu–Saint-Laurent qui n’ont pas su protéger Daphné Huard-Boudreault?

La jeune femme était âgée de seulement 18 ans lorsqu’elle a été poignardée à mort à Mont-Saint-Hilaire, en 2017, par son ex-copain, que les flics avaient auparavant refusé d’arrêter en minimisant son comportement malgré son harcèlement et ses antécédents de violence. La famille poursuit maintenant la police au civil.

Parlons aussi de Marta Altagracia Dorval.

Âgée de 28 ans, la mère de trois enfants a été poignardée à mort par son ex-conjoint à Montréal-Nord, en 2010, six jours après avoir porté plainte contre celui-ci au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Les cinq flics du SPVM cités en déontologie pour ne pas avoir prévenu cette tragédie ont tous été acquittés.

De son côté, la famille de la victime a dû se rendre jusqu’en Cour suprême du Canada pour obtenir le simple droit de poursuivre la ville de Montréal.

Pour les proches des victimes, la recherche de justice ressemble trop souvent à une course à obstacles.

Ça ne fait pas sérieux

Le gouvernement de la CAQ verse des dizaines de millions $ à la police au nom de la lutte contre la violence conjugale et les féminicides continuent de s’additionner au Québec.

Je ne dis pas que la police n’arrête jamais d’abuseurs.

Je suis juste déçu de constater que pas plus tard que l’an dernier, le plus important corps policier québécois, la Sûreté du Québec (SQ), a été critiqué par un coroner pour n’avoir « pas été en mesure de considérer les facteurs de risque présents afin de mieux évaluer la dangerosité de la situation » à laquelle faisait face Josée Barriault, 48 ans, assassinée par son ex-conjoint à Sainte-Julienne, en 2023.

Franchement, ça fait dur.

Le gouvernement de la CAQ verse des dizaines millions à la police au nom de la lutte contre la violence conjugale et les féminicides continuent de s’additionner au Québec.

Dans une réponse datée de décembre 2025 à une demande d’accès à l’information que je lui ai adressé, la SQ affirme offrir des séances de formation sur la violence conjugale, mais se dit incapable d’indiquer le « nombre total » de ses membres qui en ont reçu une.

Impossible, donc, de savoir si la SQ fait des progrès ou non dans ce domaine.

Dans sa réponse, la SQ avoue aussi ne pas offrir de formation continue sur la violence conjugale. C’est pourtant essentiel à la mise à jour des connaissances professionnelles.

Pendant ce temps, le gouvernement caquiste émet des lignes directrices obligeant tous les flics du Québec à se qualifier annuellement pour l’utilisation de l’arme à feu.

Visiblement, la CAQ préfère avoir des flics qui savent comment enlever une vie plutôt que d’en sauver une.

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