Prolifération de saluts nazis dans nos écoles

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
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Prolifération de saluts nazis dans nos écoles

Les gestes d’identification au fascisme posés par certains jeunes sont loin d’être anodins.

Une recherche menée en partenariat avec la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) au sujet des élèves sexistes, homophobes et transphobes, et dont Pivot avait parlé en soulignant la problématique des joueurs des équipes scolaires de hockey a aussi permis de mettre en lumière l’étrange épidémie de saluts nazis dans nos écoles. Les directives sanitaires encouragent à bien se laver les mains, et non pas à bien lever la droite, à ne pas confondre…

Les médias d’ici ont d’ailleurs récemment rapporté deux affaires à ce sujet. En 2023, six élèves de l’école secondaire des Chutes, à Rawdon, s’étaient levés sur leur chaise en pleine classe pour faire le salut nazi au son de la musique d’Erika, célèbre marche militaire des SS (voir la scène captée sur vidéo). L’année suivante, des adolescents de Rimouski se sont filmés effectuant le même geste, et ont diffusé ces images sur les médias sociaux.

Pour revenir à la recherche de la FAE, c’est lors d’une discussion de groupe (focus group) dans les Laurentides qu’une enseignante a évoqué ce problème. Au total, 13 des 34 membres du corps enseignant ayant répondu à un questionnaire (38 %) ont confirmé que des élèves font des saluts nazis dans leur école, sans compter les graffitis de croix gammées. La députée Ruba Ghazal, qui a mentionné cette recherche à l’Assemblée nationale, confiait avoir reçu le témoignage d’une enseignante qui voit « des enfants de 10 à 12 ans faire des saluts nazis en classe ».

Pardonnez leur car ils ne savent pas ce qu’ils font

L’explication la plus généreuse consiste à dire qu’il ne s’agit que d’un geste provocateur pour rigoler et faire tourner les adultes en bourrique. Une enseignante de la région de Québec a ainsi partagé dans un des groupes de discussion ses réflexions sur le sujet : « j’ai eu personnellement droit à des saluts nazis cette année dans mes classes. Des garçons qui sont à fond dans les stéréotypes de genre et la masculinité toxique. Leur justification, c’est qu’Elon Musk l’a fait [lors d’un rassemblement trumpiste à Washington, en janvier 2025]. Quand je leur demande s’ils connaissent la signification profonde de ce signe, ils ne le savent pas. Ils savent que c’est provocateur, mais ne comprennent pas toutes les significations et implications du geste. »

Des cas exceptionnels nous indiquent d’ailleurs qu’il est possible pour des ados d’être réellement nazis.

C’est évidemment tout à fait possible, surtout qu’on n’a plus aujourd’hui des groupes de skinheads néo-nazis comme dans les années 1990, dans lesquels s’engageaient des jeunes en adoptant un code vestimentaire et des gouts musicaux, et en se bagarrant dans les polyvalentes avec des punks et des Haïtiens.

Et si c’était plus sérieux ?

Or selon d’autres témoignages recueillis pendant la recherche, ces gestes ne sont pas si anodins, comme le soulignait une enseignante des Laurentides : « c’est exacerbé depuis que [Elon] Musk l’a fait, mais ça fait un an que je le remarque. Je sais que les thèmes [de la recherche] c’est surtout la transphobie et tout ça, mais c’est tout interrelié ». Pour une autre enseignante, ce sont des « garçons blancs » et pour la plupart des « gamers [qui] aiment les masculinistes sur les médias sociaux. » Pour un autre enseignant du secondaire en Montérégie, il s’agit « toujours de jeunes hommes blancs, majoritairement avant le secondaire 4, là où on parle plus en détail de l’Holocauste dans les cours d’histoire, qui sont dans une équipe sportive ou dans les cadets [programme de la Défense nationale pour les 12 ans et plus] ou qui avait un cercle social majoritairement masculin. L’école ne fait strictement rien ».

Ce n’est peut-être pas un hasard si ce ne sont pas les élèves féministes, queers, écologistes ou anarchistes qui s’amuseraient à faire des saluts nazis…

Bref, ce n’est peut-être pas un hasard si ce ne sont pas les élèves féministes, queers, écologistes ou anarchistes qui s’amuseraient à faire des saluts nazis… En plus d’être blancs, masculinistes et transphobes, il s’agit aussi d’admirateurs déclarés de Donald Trump et d’Elon Musk, l’homme le plus riche du monde qui déverse sur les médias sociaux un flot de commentaires racistes. Ce peut même être, comme le souligne un enseignant, « des groupes d’élèves qui sont fans d’Hitler […] ils vont faire des saluts nazis, des croix gammées, ils vont même trouver des chants nazis de l’époque et chanter ça dans le corridor ».

Une autre enseignante précise :

« Oui, il y a des élèves qui font ouvertement le salut nazi. Le profil ? Des jeunes garçons blancs, plus ou moins populaires, gamers. Ces jeunes aiment les masculinistes sur les médias sociaux. Des exemples ? Lorsqu’une personne “racisée” et “populaire” passe devant un petit groupe de garçons blancs, et qu’elle passe un commentaire pour niaiser ce petit groupe, l’un des garçons blancs pourrait faire un salut nazi, dans son dos. […] Plusieurs croix gammées nazies sont dessinées sur les murs des classes, les bureaux et les casiers. Un élève avait fait une croix sur le casier d’un jeune noir. »

Tout cela ne signifie pas que ces jeunes maitrisent tous les éléments de l’idéologie nazie, ni qu’ils poursuivront sur leur lancée à l’âge adulte. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ce geste n’a aucune signification politique parce que c’est un adolescent qui le fait. De même, des ados peuvent être féministes, souverainistes, écologistes, anarchistes et même — oui, oui — antifascistes à 14, 15 ou 16 ans. On ne remet pas en cause le sérieux de leur engagement même si ces jeunes n’ont pas lu tous les livres de Simone de Beauvoir, Pierre Vallières, Hubert Reeves, Michel Bakounine ou Mark Bray. Pourquoi alors tant d’hésitation à prendre au sérieux les jeunes qui font des saluts nazis ?

Tout cela ne signifie pas que ces jeunes maitrisent tous les éléments de l’idéologie nazie, ni qu’ils poursuivront sur leur lancée à l’âge adulte. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ce geste n’a aucune signification politique parce que c’est un adolescent qui le fait. 

Des cas exceptionnels nous indiquent d’ailleurs qu’il est possible pour des ados d’être réellement nazis. En 2023, un élève qui a relayé sur ses médias sociaux un appel à manifester contre l’exposition Unique en son genre, dédiée à la diversité de genre, au Musée de la Civilisation de Québec, s’identifiait comme « un patriote blanc », « fièrement et absolument » partisan du « national-socialisme », le parti nazi d’Adolf Hitler. À 13 ans, il animait déjà une chaîne web « identitaire » de propagande néonazie, antisémite et xénophobe. Il y a quelques jours commençait à Québec le procès d’un autre jeune accusé d’avoir relayé de la propagande du groupe nazi des États-Unis Division Atomwaffen, qualifié de terroriste par le gouvernement canadien.

Enfin, une enseignante a informé les parents d’un de ses élèves qu’il faisait des saluts nazis à l’école. « Oh ! il n’est pas comme ça à la maison », lui a-t-on répondu pour évacuer le problème. Et l’enseignant de conclure : « J’espère bien qu’il ne fait pas des défilés dans son salon ! »

Si, dans votre école, des élèves font des saluts nazis, j’apprécierais recueillir votre témoignage, que je traiterais de manière anonyme et confidentielle.

Merci de me préciser le niveau scolaire, la date approximative, le lieu (la municipalité et aussi l’école, que je ne nommerai pas, mais pour identifier des témoignages qui se recouperaient), le contexte et – si vous le savez – de quels types d’élèves il s’agit et quelles sont leurs motivations.

Vous pouvez m’écrire à mon adresse de boomer : francisdupuisderi@hotmail.com.