Boulet contre les syndicats : saper la démocratie et faire l’innocent

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Boulet contre les syndicats : saper la démocratie et faire l’innocent

Pendant que les médias s’insurgent des paroles de la présidente de la FTQ, le ministre du Travail démantèle ce qui reste des contre-pouvoirs de la société civile.

La présidente de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) a fait grand bruit dans les médias cette semaine à la suite de son intervention pendant la commission parlementaire qui étudie le projet de loi 3, la fameuse « réforme syndicale » qui vise principalement à paralyser la capacité d’action politique des syndicats.

Magali Picard a fait scandale pour avoir soulevé la possibilité que le ministre du Travail, Jean Boulet, soit « innocent ou fasse l’innocent » et qu’il soit un « slow learner » étant donné son apparente incompréhension des syndicats après sept ans à son poste.

Le scandale est aussi surprenant qu’épuisant, puisque l’analyse proposée par la syndicaliste est d’une générosité remarquable étant donné le parcours du responsable à la lutte contre les travailleur·euses au sein du gouvernement Legault.

Disons simplement qu’il y a des gens pour qui c’est plus simple d’être élu que de se trouver une job.

Définancer, déstructurer, délégitimer, dominer

Le projet de loi en question n’est ni plus ni moins qu’une version plus sournoise de la loi du cadenas qui permettait au gouvernement de Duplessis de restreindre physiquement l’accès à leurs locaux à des organisations accusée de « communisme ».

La loi Boulet rendrait facultative la part des cotisations syndicales utilisée par les syndicats pour les activités « politiques ou la participation à des mouvements sociaux » et forcerait la tenue d’un vote annuel sur le maintien d’une telle cotisation. Pour illustrer son point, le ministre cite en exemple la poursuite judiciaire intentée par la Fédération autonome de l’enseignement contre la loi 21 sur la « laïcité », poursuite qui vise pourtant précisément à protéger les droits des employé·es de l’État face à leur employeur.

La réforme imposerait aussi certaines règles, décrétées par le ministre, que les syndicats seraient forcés d’inclure dans leurs statuts et règlements et de faire réadopter par les membres aux cinq ans. Et enfin, les syndicats devraient produire des états financiers vérifiés qui diffèrent des normes comptables habituelles, ce qui coûterait certainement une petite fortune. Tout ça au nom de la démocratie et de la transparence.

À l’ère du télétravail et du libéralisme autoritaire, le gouvernement choisit donc de saisir la bourse et de contrôler par la bureaucratie pour lutter contre toute forme de participation politique, quelle qu’elle soit.

Le projet de loi n’est ni plus ni moins qu’une version plus sournoise de la loi du cadenas de Duplessis.

Rien de nouveau sous le soleil, vous dites? Je ne dis pas le contraire, puisque c’est exactement ce qu’ils ont fait déjà avec le milieu communautaire autonome, épuisé et croulant sous les exigences bureaucratiques.

Le pouvoir a l’habitude de démanteler la société civile, mais c’est franchement plus facile quand ses institutions sont financées en partie par l’État : les politicien·nes coupent ici et là, rajoutent une tonne de paperasse et bingo! Les employé·es n’arrivent plus à organiser leur communauté et remplissent constamment des formulaires entre deux épuisements professionnels.

Rajoutez une crise du logement, une pandémie, une récession et la classe politique n’a plus qu’à saupoudrer quelques attaques contre des groupes vulnérables pour créer une crise et exalter le sentiment d’impuissance.

Une société civile impuissante se révolte quand même de temps en temps, mais elle ne s’organise pas et ne forme pas de contre-pouvoir à la classe politique.

Démanteler la capacité d’agir des syndicats, c’est une autre paire de manches, principalement en raison de leur indépendance financière. Mais le gouvernement choisit le même modus operandi : limitation financière et bureaucratie.

Et aussi une large dose de mauvaise foi.

Une question de pouvoir

La tentation autoritaire n’épargne pas les analystes politiques, toujours au poste pour normaliser la dérive, toujours prêt·es à réduire des luttes de pouvoirs et d’intérêts à des jeux de langages ou de vagues prises de position personnelles.

Les expert·es en opinion déplorent le manque de civilité de Magali Picard tout en passant sous silence la violence du projet de loi 3.

Le scandale est aussi surprenant qu’épuisant, puisque l’analyse proposée par la syndicaliste est d’une générosité remarquable.

Comme si la parole et les gestes d’un ministre pouvaient être évalués comme n’importe quel commentaire sur les réseaux sociaux. Ou si le ton employé par une syndicaliste demandait à être justifié au grand public.

Tout le monde a droit à son opinion, mais doit-on vraiment rappeler que tout le monde n’exerce pas unilatéralement le pouvoir d’État contre les autres?

Les politicien·nes nous écrasent, pillent nos ressources collectives, nous font taire à coup de matraque et de gaz, puis quand illes viennent pour détruire ce qu’il reste de rapport de pouvoir au peuple, on devrait rester poli?

Excusez mon français, mais illes peuvent bien manger de la marde.

Le respect, ça va dans les deux sens.

La démocratie au centre du débat

Au-delà du projet de loi 3, c’est la démocratie elle-même qui subit les assauts de la classe politique depuis un bon moment.

Illes ne s’attaquent pas aux élections ou au système parlementaire qui leur profitent, on s’entend, mais à l’organisation générale du pouvoir au sein de la société québécoise.

Il n’y a pas si longtemps, les politicien·nes étaient conscient·es de leur déficit de légitimité et s’appuyaient sur la société civile pour justifier leurs décisions.

On pouvait espérer que les élu·es du gouvernement nous ouvrent leur porte quand on travaillait dans sa communauté, quand on bâtissait son expertise en côtoyant les problèmes sociaux et par la recherche, quand on organisait démocratiquement les personnes opprimées dans l’articulation de leurs besoins et de leur vision politique. Même sans garantie d’être écouté·e, on s’attendait quand même à être entendu·e.

Mais c’est fini, ce temps-là.

Avec de la chance, on peut espérer recevoir des phrases creuses du personnel politique. « Votre contribution est essentielle, mais nous ne donnerons pas suite à votre demande. »

***

Leur arrogance est choquante. Jean Boulet, par exemple, est un rare élu à avoir reçu la majorité des voix en 2022, avec 50,81 % des votes exprimés dans sa circonscription de Trois-Rivières. Ça représente 18 859 votes sur l’ensemble des 54 728 personnes inscrites, soit environ un·e électeur·trice sur trois.

Le premier gouvernement de la CAQ était majoritaire avec moins de 40 % du vote général exprimé. On ne parle pas d’un vaste mandat populaire. Pas du genre qui autoriserait à écrire une constitution en cachette, en tous cas.

En l’absence totale de séparation des pouvoirs ou de contre-pouvoirs au sein de l’État, on se retrouve face à rien de moins qu’une dictature par la minorité. Une minorité graissée de capital et enorgueillie par le monopole de la violence légitime.

Quand la classe politique nous fait des leçons de démocratie, elle lance des roches dans une maison en verre.

Et devant une telle arrogance, on en vient à se demander s’illes croient à leur bullshit.

Dans tous les cas la question se pose : les politiciens sont-ils innocent·es, ou bien font-ils les innocent·es?