Karim Ouellet, les immigrant·es, les itinérant·es et notre vulnérabilité à tou·tes

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
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Karim Ouellet, les immigrant·es, les itinérant·es et notre vulnérabilité à tou·tes

Quatre ans après la mort de Karim Ouellet, nous devons toujours apprendre la solidarité réelle, celle qui soutient la vulnérabilité sous toutes ses formes, au-delà des belles images.

Le 15 novembre marquait la quatrième année depuis la date estimée du décès de l’auteur-compositeur-interprète Karim Ouellet, à l’âge de 36 ans.

Plusieurs textes parus ces derniers jours, dont celui publié dans La Presse le 13 novembre, m’ont ramené à ces questions difficiles que notre société peine encore à affronter. Parce que sa mort – comme celle d’autres, dans des circonstances différentes – continue de nous échapper : comment un homme talentueux, reconnu publiquement, a-t-il pu mourir ainsi, dans la solitude, sans qu’aucune alerte ne se déclenche?

Le rapport du coroner a établi que son corps a été retrouvé dans un studio, près de deux mois après sa mort présumée, la porte intacte, découvert seulement en raison d’odeurs signalées.

Ce détail, à lui seul, devrait nous troubler. Il contredit la fiction d’un tissu social censé empêcher qu’un être humain – et à plus forte raison un artiste célébré – ne meure sans être vu. Que dire d’une société prétendant protéger les plus fragiles, si, concrètement, quelqu’un peut mourir seul dans un studio débarré, sans qu’aucun filet humain ou institutionnel ne se tende, pour qu’ensuite sa musique joue en boucle sur nos ondes, sans qu’on brûle de honte?

La question concerne moins l’intimité d’une vie brisée que notre capacité à reconnaître la solitude silencieuse

Malgré sa notoriété, Karim ne semblait pas, au moment de son décès, entouré d’un réseau structurant et équipé face aux défis particuliers liés à sa condition, comme l’ont rappelé à l’époque quelques voix, dont certaines vivant elles-mêmes avec le diabète de type 1, avec lequel il avait été diagnostiqué.

Ces voix réagissaient d’ailleurs dans un texte sublime, initié par Lizanne Lagarde, chercheuse vivant avec cette maladie, invitant à ce que cesse le blâme porté sur le chanteur lui-même.

Bien que Karim avait effectivement quitté les urgences après avoir signé un refus de traitement, on peut se demander s’il s’agissait d’un refus de traitement ou d’un refus lucide du régime de contrainte lié à la maladie chronique. Le rapport du coroner est avare de mots sur la considération des contextes institutionnels qui ont contribué à la fin tragique du chanteur.

Ainsi, si le rapport du coroner – qui parle d’acidocétose diabétique, de consommation de méthamphétamine, de refus de traitement – a mené à un discours où on semble blâmer la victime pour sa propre mort, cette facilité doit être rejetée.

Il est troublant de laisser poindre un récit qui éclipse le poids démesuré que la maladie peut avoir sur une personne, car l’acceptation d’une maladie aussi complexe et tragique ne va pas de soi, et sa gestion est une « lourde charge mentale quotidienne, sans pause », comme le rappelait le texte de Mme Lagarde. La stigmatisation nuit à la santé mentale.

La question concerne moins l’intimité d’une vie brisée que notre capacité à reconnaître la solitude silencieuse, celle qui se situe hors des radars institutionnels, hors des cadres bureaucratiques, hors des récits rassurants que nous produisons sur nous-mêmes.

La solidarité n’est pas une affaire d’image

C’est précisément dans cette brèche que travaillent des organismes comme le Centre des travailleuses et travailleurs immigrant·es (CTTI), qui fêtait cette fin de semaine son 25e anniversaire.

Le Centre a occupé, pour moi, une place déterminante de trois façons clés. D’abord, dans ces années où je militais, avec plusieurs groupes, contre la double peine et les déportations sous Stephen Harper et son ministre Jason Kenney.

Puis, lorsque l’équipe du CTTI m’a accompagné dans une médiation professionnelle difficile.

Enfin, lorsque le Centre a accepté de parrainer le rapport sur le racisme anti-noir que nous avons soumis à l’Examen périodique universel du Canada à l’ONU en 2023, en collaboration avec la Clinique internationale de défense des droits humains.

La solidarité véritable n’est pas affaire d’image : elle est faite de présence, souvent discrète, qui prévient l’effritement d’une vie.

Le soutien du CTTI n’a jamais été décoratif. Il relève d’une solidarité concrète, sans complaisance, fidèle aux réalités vécues par celles et ceux qu’on appelle « immigrant·es » – un mot qui, dans les faits, désigne bien souvent les personnes non blanches et racisées.

Dans la salle, ce week-end, pour souligner le quart de siècle de l’organisme : des travailleur·euses, des familles, des enfants. Une communauté qui tient, sans caméras, sans gala, sans posture.

Et je n’ai pu m’empêcher de penser que si Karim avait trouvé, autour de lui, un espace comme celui-là – un lieu où se déposer, où être vu, où être accompagné –, peut-être que son histoire aurait pris un autre tournant.

Sa mort nous oblige à repenser ce que nous appelons solidarité. Trop souvent, elle ne s’active que pour les profils qui nous rassurent : l’artiste lumineux, le jeune talent, la figure publique. Or la solidarité véritable n’est pas affaire d’image : elle est faite de présence, souvent discrète, qui prévient l’effritement d’une vie.

Notre vulnérabilité à tou·tes

Toute cette réflexion résonne encore davantage à l’heure où le Québec débat de la possibilité que des gens meurent seuls, en douleur, dans la rue, comme le rapportait La Presse cette fin de semaine dans un dossier sur les soins palliatifs en situation d’itinérance.

Karim ne correspondait pas au profil décrit dans ces reportages. Son corps a été retrouvé dans un studio de musique qu’il louait. Néanmoins, il vivait une réclusion qui le faisait échapper au regard du soin et à la vigilance collective, révélant un angle mort similaire à celui affectant ceux qui meurent dans la rue.

Que fait-on de celles et ceux qui ne cadrent pas dans les catégories administratives de la vulnérabilité?

Que dire d’une société prétendant protéger les plus fragiles si quelqu’un peut mourir seul sans qu’aucun filet humain ou institutionnel ne se tende, pour qu’ensuite sa musique joue en boucle sur nos ondes?

Le Québec s’indigne, à juste titre, à l’idée qu’une personne puisse mourir seule dans la rue. Mais sommes-nous capables d’admettre qu’on ne devrait pas non plus mourir seul dans un studio, sans qu’aucun regard ne se soit posé sur nous? Sommes-nous capables de reconnaître que notre filet social laisse parfois tomber des gens qui ne ressemblent pas à l’idée que nous nous faisons de la vulnérabilité?

Sommes-nous capables, enfin, d’interroger nos angles morts, là où se logent les solitudes fatales, celles que ni les institutions, ni les proches, ni les réseaux professionnels ne détectent?

Ce texte n’est pas une accusation. C’est une invitation : une invitation à regarder là où nous préférons détourner le regard. Parce que si nous voulons réellement empêcher que d’autres meurent seuls, il faut commencer par nommer la solitude qui tue.

Celle qui n’habite pas seulement les trottoirs, mais aussi les studios fermés, les appartements tranquilles, et parfois même les vies publiques qui semblent les mieux remplies.

Il ne s’agit pas seulement de la mort de Karim; il s’agit de nous tout·tes. De notre capacité à tenir les un·es pour les autres. À reconnaître les signes. À construire, autour de chacun·e, un tissu humain qui ne se déchire pas au premier silence.