
La cheffe d’Ensemble Montréal, Soraya Martinez Ferrada, participe à des événements organisés par des propriétaires immobiliers et a déjà reçu des dons de certains d’entre eux. Mais elle n’a toujours pas rencontré les groupes de locataires qui l’ont contactée pour ce faire. La candidate à la mairie de la métropole, qui est aussi propriétaire d’un logement locatif, veut augmenter l’offre de logements, notamment abordables, mais sans trop serrer la vis aux promoteurs immobiliers ni aux petits propriétaires qui souhaitent recourir à Airbnb.
Cette enquête est publiée en collaboration avec The Rover, qui publie la version originale anglaise.
Alors que 63 % de la population montréalaise habite un logement locatif, les organisations de défense des droits des locataires s’interrogent sur les relations de la cheffe du parti Ensemble Montréal, Soraya Martinez Ferrada, avec les promoteurs et les ultra-riches.
Le 30 septembre, le promoteur et donateur conservateur Ian Quint a organisé un cocktail mettant en vedette Soraya Martinez Ferrada, sur le toit de l’ancien bâtiment Holt Renfrew. L’entreprise de Ian Quint, Brasswater, détient et gère treize millions de pieds carrés de propriétés commerciales à travers le Québec.
Ce soir-là, Soraya Martinez Ferrada a été présentée par le milliardaire Stephen Bronfman et l’événement a attiré une foule réunissant nombre de personnes influentes du milieu des affaires montréalais.

En juin, la politicienne était aussi invitée au 45e anniversaire de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), en compagnie de son collègue et conseiller municipal Julien Hénault-Ratelle.
La CORPIQ s’oppose à l’instauration d’un registre des loyers au Québec et fait pression pour la légalisation de dépôts de garantie, une pratique illégale, mais à laquelle s’adonnent néanmoins de nombreux propriétaires.
Soraya Martinez Ferrada souhaite pour sa part la création d’un registre des loyers, qui nécessiterait la participation du gouvernement provincial.
En mai, le Journal de Montréal avait révélé que Soraya Martinez Ferrada avait elle-même demandé à ses locataires un dépôt de 2850 $ lors de la location d’une maison lui appartenant. Elle avait réagi en affirmant qu’elle n’avait perçu que 1000 $ et que la situation était entièrement due à un agent immobilier à qui elle avait fait confiance. Elle assure avoir remboursé l’argent.
« J’ai rencontré beaucoup de développeurs immobiliers, effectivement, durant toute ma vie. »
Soraya Martinez Ferrada
Par ailleurs, les recherches de The Rover montrent que, pendant son mandat de députée libérale fédérale (2019-2025), Soraya Martinez Ferrada a accepté des dons de promoteurs dont les projets ont contribué à la hausse des loyers commerciaux à Montréal.
Il y a deux ans, Stephen Shiller, un magnat de l’immobilier, a fait un don de 850 $ à l’élue. Son entreprise, Shiller-Lavy, a utilisé des augmentations de loyer pour expulser des petites entreprises de ses propriétés du Mile End, puis a revendu les bâtiments et réalisé un bénéfice considérable.
Pendant qu’elle était secrétaire parlementaire du ministre du Logement dans le cabinet Trudeau, Soraya Martinez Ferrada a aussi reçu des contributions à sa campagne électorale de la part de Labid Aljundi et de Majd Al Jundy. L’entreprise de ces derniers a construit la tour Fides, un ensemble de condominiums de luxe de 300 unités dans le Quartier des spectacles de Montréal.
L’an dernier, Labid Aljundi a dénoncé l’absence de vision de la Ville après avoir échoué à obtenir l’autorisation de construire un complexe de six étages à côté de la station du REM à Pierrefonds-Roxboro.
Interrogée sur ses liens avec des promoteurs et sa présence à leurs événements, Soraya Martinez Ferrada s’est défendue. « Je pense que c’est une erreur de penser qu’on ne peut pas rencontrer des développeurs immobiliers », a-t-elle déclaré.
« On n’a pas l’impression que Mme Martinez Ferrada s’intéresse vraiment aux préoccupations des locataires », réagit quant à elle Véronique Laflamme, porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).
« Est-ce que si elle est élue mairesse, elle va travailler pour ceux qui font du profit avec le logement, ou pour la population montréalaise qui, rappelons-le, est formée majoritairement de locataires? »
Des relations étroites avec les promoteurs, mais peu avec les locataires
Pendant ce temps, Soraya Martinez Ferrada n’a pas rencontré les groupes de locataires affiliés aux deux grands regroupements de la province, le FRAPRU et le Regroupement des comités logement et des associations de locataires du Québec (RCLALQ).
Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU, rapporte que son organisation a fait parvenir deux lettres à Ensemble Montréal pour suggérer une réunion afin de « présenter ses préoccupations et ses priorités », mais n’a reçu aucune réponse.
« Nous n’avons pas eu de rencontre avec Ensemble Montréal. »
Véronique Laflamme, FRAPRU
Un représentant du RCLALQ a confirmé avoir reçu une réponse à une lettre envoyée pour rencontrer Soraya Martinez Ferrada, mais aucune réunion officielle n’a eu lieu ni n’a été programmée.
Interrogée sur ses rencontres avec des organisations de défense des droits, Soraya Martinez Ferrada assure avoir discuté avec des groupes qui se concentrent spécifiquement sur l’itinérance.
The Rover lui a demandé si elle avait pris connaissance de la lettre écrite par le FRAPRU et ses membres.
« Probablement qu’on les a vus, je ne peux pas dire si on a répondu ou pas », dit-elle. « Je sais que les membres de mon équipe ont rencontré aussi le FRAPRU, dont Benoît Langevin, et d’autres. »
Véronique Laflamme affirme que cela est totalement faux. « Nous n’avons pas eu de rencontre avec Ensemble Montréal, certainement pas depuis que Mme Martinez Ferrada est cheffe. »
Début octobre, Soraya Martinez Ferrada a souligné qu’« il rest[ait] encore 28 jours à la campagne » électorale. « Ça me fait plaisir de les rencontrer », a-t-elle assuré.
Compter sur le privé pour construire
Le logement est l’enjeu principal de l’élection du 2 novembre, 48 % des électeur·trices l’ayant identifié comme étant leur priorité. L’itinérance, deuxième enjeu majeur, est aussi directement liée à la crise du logement.
En effet, les prix des loyers ont presque doublé à Montréal au cours des dix dernières années, ce qui a entraîné une augmentation du nombre de personnes sans domicile fixe et la prolifération de campements dans les quartiers centraux. Pendant ce temps, 85 % des Canadien·nes vivent d’une paie à l’autre et seuls 10 % estiment que leur salaire couvre leurs dépenses de base. L’endettement des consommateurs atteint des sommets inquiétants.
Nous avons interrogé Soraya Martinez Ferrada sur la façon dont son administration allait réaliser les objectifs ambitieux de 50 000 nouveaux logements à Montréal au cours des quatre prochaines années, dont 10 000 logements sociaux, 6 000 logements familiaux, 2 000 logements étudiants et 6 000 logements abordables – tel qu’indiqué sur le site Web de son parti au moment de notre entrevue et de la parution de cet article.
Soraya Martinez Ferrada n’avait pas connaissance de ces chiffres. « En fait, je ne sais même pas où tu as pris les chiffres, parce que moi je ne les ai même pas à Ensemble », a-t-elle réagi. « Ce que j’ai annoncé, c’est 2000 logements de transition. »
Les recherches de The Rover ont montré que le site Web d’Ensemble Montréal affichait l’ancienne plateforme du parti, et la page a été supprimée après la parution de cet article.
La nouvelle plateforme d’Ensemble Montréal, dévoilée jeudi, ne contient plus de tels objectifs. Elle propose actuellement des objectifs de réduction des coûts par la construction de nombreux logements, sociaux et privés, au moyen de mesures de simplification administrative, sans chiffres précis ni objectifs spécifiques et atteignables.
« Je crois beaucoup qu’on peut penser différemment à comment on peut construire à Montréal. »
Soraya Martinez Ferrada
Est-il raisonnable de croire que la collaboration avec l’industrie immobilière permettra de construire un grand nombre de logements sociaux, abordables et familiaux? Un spécialiste du logement exprime des doutes.
« Autrefois, les gouvernements avaient la capacité et la volonté de s’opposer au privé », affirme Ricardo Tranjan, auteur du livre La Classe locataire et chercheur au Centre canadien de politiques alternatives. « Mais, aujourd’hui, ils négocient projet par projet, essayant de grappiller un peu de retombées pour la communauté ici et là. »
Soraya Martinez Ferrada estime que des règlements municipaux, comme le Règlement pour une métropole mixte (RMM), aussi connu sous le nom de « 20-20-20 », ne fonctionnent pas, car les contraintes qu’ils imposent incitent les promoteurs à construire des logements en dehors de Montréal. Elle a promis d’abolir le RMM, sans proposer de le remplacer.
En vertu du règlement « 20-20-20 », dans les grands projets de construction immobilière, au moins 20 % des logements doivent être des logements sociaux, 20 % des logements abordables et 20 % des logements familiaux – c’est-à-dire des unités de trois chambres ou plus. Si ces règles ne sont pas respectées, les promoteurs sont tenus de payer des pénalités relativement modestes.
La loi n’a donné lieu qu’à la construction d’un nombre très limité de logements abordables ou sociaux, la quasi-totalité des promoteurs immobiliers ayant préféré payer une compensation.
« J’ai rencontré beaucoup de développeurs immobiliers, effectivement, durant toute ma vie », dit Soraya Martinez Ferrada. « J’ai fait ça parce que, d’une part, j’ai moi-même travaillé à mettre sur pied trois coopératives dans ma vie, parce que j’ai habité avec ma famille dans un logement qui n’était pas adapté à mon frère, qui est handicapé. »
« Je crois beaucoup qu’on peut penser différemment à comment on peut construire à Montréal. »
« Autrefois, les gouvernements avaient la capacité et la volonté de s’opposer au privé. »
Ricardo Tranjan, CCPA
Les collaborations avec des entreprises privées ne sont pas une innovation dans le monde politique canadien.
Depuis les années 1980, sous l’impulsion de Brian Mulroney, les partenariats public-privé (PPP) sont devenus la méthode privilégiée pour la réalisation d’infrastructures à travers tout le pays.
Ricardo Tranjan souligne que l’expérience gouvernementale a ainsi évolué, passant d’une maîtrise de la gestion, de la coordination et du financement de projets complexes à la mise en place de PPP.
« Toute une génération d’élu·es et de fonctionnaires se sont engagé·es dans les PPP tout au long de leur carrière. Et donc c’est comme ça qu’ils travaillent », explique-t-il.
Notons que de nombreuses études démontrent que la privatisation entraîne souvent l’utilisation de matériaux de construction de qualité inférieure, tout en étant significativement plus coûteuse.
Biens immobiliers et ancrage montréalais
En consultant les déclarations de conflits d’intérêts remplies par Soraya Martinez Ferrada alors qu’elle était députée fédérale, nous avons pu déterminer le nombre de propriétés qu’elle possédait. Nous avons confirmé ces informations auprès de la politicienne, qui a parlé ouvertement de ses investissements.
Soraya Martinez Ferrada possédait deux logements locatifs, l’un dans Hochelaga, l’autre dans Saint-Michel, à Montréal. Ses biens immobiliers personnels comprenaient sa résidence ainsi qu’un chalet à Montpellier.
Elle explique avoir récemment vendu l’appartement d’Hochelaga et chercher à vendre son chalet.
Ses locataires actuel·les dans Saint-Michel sont une famille avec trois enfants qui paient environ 2850 $ par mois pour l’ensemble de la maison, et qui n’ont pas connu d’augmentation de loyer depuis leur emménagement, selon ses dires. La famille réside dans l’immeuble depuis trois ans.
« Je suis contre la commercialisation d’un logement, sur le dos de la crise du logement, par des entreprises et des investisseurs privés. »
Soraya Martinez Ferrada
Soraya Martinez Ferrada a généralement habité Montréal depuis son arrivée au pays avec sa famille lorsqu’elle était enfant. Les recherches de The Rover ont toutefois révélé que sa résidence principale était, jusqu’à tout récemment, située à Longueuil. Son nom ne figurait pas initialement sur la liste électorale de Montréal, ce qui suggère qu’elle est récemment revenue sur l’île.
Lorsque nous lui avons demandé si elle avait déménagé à Montréal uniquement pour se présenter à l’élection municipale, Soraya Martinez Ferrada a défendu qu’elle est une véritable Montréalaise.
« Je suis tombée amoureuse de quelqu’un, qui a un enfant qui finit l’école. Je [ne voulais pas le sortir] de son milieu, alors j’ai emménagé avec lui », explique-t-elle.
Elle ajoute qu’elle n’a vécu à Longueuil que pendant un an et que lorsqu’elle a décidé de se lancer dans la course à la mairie de Montréal, elle est revenue dans la ville.
« Personne n’a jamais douté que je suis montréalaise », a-t-elle assuré.
Limiter Airbnb, mais pas trop
La candidate et propriétaire a également fait l’objet de critiques concernant sa position sur Airbnb, malgré ses affirmations selon lesquelles la couverture médiatique de ses propos était trompeuse.
Selon ses propos rapportés dans les médias, elle souhaiterait limiter l’utilisation de l’immobilier résidentiel à des fins de location de courte durée, mais sans pénaliser les citoyen·nes qui cherchent à arrondir leurs fins de mois.
« Je suis contre la commercialisation d’un logement, sur le dos de la crise du logement, par des entreprises et des investisseurs privés », précise-t-elle à The Rover. « Il ne faut pas juste l’interdire, il faut être capable d’appliquer le règlement. »
Soraya Martinez Ferrada a exprimé son opposition à la réglementation instaurée par l’administration de Projet Montréal, la décrivant comme une « manœuvre de relations publiques » plutôt que comme un véritable règlement visant à réglementer la location de courte durée.
La solution qu’elle propose est toutefois très similaire à celle de Projet Montréal, mais elle affirme qu’elle réduirait le nombre de jours pendant lesquels les propriétaires peuvent louer à court terme leur résidence principale de 93 à 90 jours – consécutifs ou non – et qu’elle augmenterait à 50 le nombre d’inspecteurs chargés de faire respecter l’interdiction pour les deux prochaines années.
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Le logement est un sujet clé dans cette campagne électorale, alors que les préoccupations liées aux loyers et à l’abordabilité ne cessent de croître à travers le Canada.
« Je veux éviter que d’autres tombent dans l’itinérance », déclare la cheffe d’Ensemble Montréal. « Les lois sont dures : si quelqu’un a un coup dur, il peut tout perdre. »
Elle se positionne comme « la mairesse de l’habitation ».
Le 2 novembre, les électeur·trices trancheront.
Mise à jour : L’article a été mis à jour après sa parution pour mieux tenir compte de la plateforme d’Ensemble Montréal, dévoilée jeudi. (17-10-2025)



