
Alors qu’Israël vient d’intercepter des dizaines de navires civils qui tentaient de briser le blocus illégal imposé à la bande de Gaza pour y livrer du matériel humanitaire, une nouvelle vague de bateaux s’apprête déjà à prendre la mer pour rejoindre la population assiégée. Entretien avec Nimâ Machouf, qui est à bord du Conscience.
Dans la nuit de mercredi à jeudi, l’ensemble des embarcations de la Global Sumud Flotilla, la plus importante mobilisation civile visant à briser le siège de la bande Gaza et à livrer du matériel humanitaire, ont été illégalement arrêtées et saisies par la marine israélienne.
Au moment des premières interceptions, la flottille se trouvait à près de 130 km de l’enclave, toujours en eaux internationales. Le droit international ne permet pas aux États d’intercepter des navires au-delà de leurs eaux territoriales, soit à plus de 22 km de leurs rives.
La flottille rassemblait environ 45 navires et près de 500 participant·es de plus de 40 nationalités différentes. Ces dernier·es sont présumément détenu·es au port d’Ashdod en territoire israélien.
Ce n’est pas la première fois qu’Israël intercepte illégalement en eaux internationales des embarcations visant à livrer du matériel humanitaire à Gaza. Plus tôt cette année, le Madleen et le Handala avaient été stoppés par la marine israélienne.
Plusieurs initiatives civiles ont tenté de mettre un terme au siège de Gaza, qui constitue une violation du droit international, même avant le début du génocide en octobre 2023. En 2010, l’équipage d’un navire turc avait été tué par l’armée israélienne.
Les prochains à tenter le coup : une dizaine de bateaux sous la bannière de la Freedom Flotilla, la Flottille de la Liberté, naviguent actuellement au large de Crête, à quatre jours de navigation de Gaza.
Pivot s’est entretenu jeudi avec la professeure épidémiologiste et activiste québécoise Nimâ Machouf, qui se trouve actuellement parmi cette flottille à bord du Conscience, qui transporte environ 90 personnes et du matériel médical.
Pivot : Nimâ Machouf, vous êtes à bord du Conscience, une embarcation qui transporte à peu près 90 personnes, notamment du personnel de la santé, des travailleur·euses humanitaires, des journalistes. On est au lendemain de l’interception illégale de plusieurs embarcations de la Global Sumud Flotilla par la marine israélienne. Quelle est l’ambiance en ce moment à bord du Conscience alors que vous vous dirigez exactement là où étaient vos collègues de la Sumud?
Nimâ Machouf : À part la mer qui nous brasse beaucoup et qui incommode certains, le moral est excellent. Les gens sont plus déterminés que jamais, nous avons mis le cap sur Gaza et nous continuons à naviguer.
Pivot : Par le passé, des personnes ont été tuées par l’armée israélienne en mer. À l’heure où on se parle, vos collègues de la Sumud sont présumément détenu·es par l’armée israélienne. Il y a énormément de risques à ce que vous faites : pourquoi est-ce que c’est important de prendre ces risques malgré tout?
Nimâ Machouf : C’est absolument nécessaire parce que le travail que nous faisons actuellement, ce sont les gouvernements qui devraient le faire, et étant donné que les gouvernements ne le font pas, on est obligé nous, humanitaires, personnel de santé, et journalistes, de le faire et de s’aventurer en mer pour éventuellement pouvoir briser le siège de Gaza et amener le matériel qu’on transporte, le matériel médical qu’on transporte pour les gens de Gaza.
Pivot : C’est énormément important le matériel humanitaire qui est transporté, mais ça a aussi une valeur symbolique, ce que vous faites présentement?
Nimâ Machouf : Oui, le matériel qu’on amène est absolument dérisoire par rapport aux besoins de la population de Gaza, mais l’importance de notre mission, c’est de briser le siège de Gaza. Une fois que le siège de Gaza serait brisé, il y aurait un corridor de transport d’aide humanitaire qui serait ouvert et à ce moment-là, les gens n’auraient plus besoin de nous.
Les Gazaoui·es, vous savez, ça fait 18 ans qu’ils sont sous siège. Ce n’est pas depuis le 7 octobre, ça fait 18 ans que Gaza est sous siège, que tout ce qui entre et qui sort de Gaza est contrôlé par l’armée israélienne. Alors ce que demandent les Gazaoui·es, c’est de pouvoir avoir un corridor sécuritaire où ils peuvent recevoir le matériel dont ils ont besoin et à ce moment-là, nous, on aurait plus besoin de faire une flottille pour leur acheminer cette aide-là, parce que ce qu’on amène est absolument dérisoire. Ça prend beaucoup, beaucoup plus que ce que nous avons à bord.
Pivot : La mobilisation actuelle est la plus importante qu’on ait jamais vue. Il y a eu beaucoup de protection de différents pays pendant un certain temps : l’Espagne, l’Italie, la Grèce ou la Turquie ont déployé des navires pour protéger la flottille. Qu’est-ce qui fait en sorte que ce moment est critique et que c’est important d’envoyer des navires vers Gaza?
Nimâ Machouf : Comme vous l’avez mentionné, cette mobilisation est la plus grande mobilisation civile face à l’agression israélienne en Palestine et je pense que, depuis les deux dernières années où Israël a intensifié son agression sur la bande de Gaza, ça a beaucoup réveillé les populations à travers le monde entier et de plus en plus de gens se mobilisent et demandent à leur gouvernement de faire pression sur Israël pour cesser le génocide.
Alors, la mobilisation citoyenne a certainement été extrêmement importante pour amener les pays à prendre position. Ne serait-ce que la reconnaissance de la Palestine, même si nous trouvons que cette reconnaissance est extrêmement timide et que nous devons aller au-delà de ce qui a été mentionné par le Canada, ou par les États européens qui ont reconnu la Palestine.
Et maintenant, Israël, avec son agressivité envers la population de Gaza… Vous savez, il ne reste presque plus d’hôpitaux. On a des collègues médecins qui sont avec nous, à bord du Conscience, qui ont fait des missions à Gaza à plusieurs reprises. L’appareil hospitalier de Gaza était presque inexistant. Tout est défaillant, le matériel manque, les hôpitaux ont été bombardés, les médecins ont été ciblés – pas tués accidentellement, ils ont été ciblés! Donc ce sont vraiment des crimes de guerre qui ont été commis et les gens l’ont vu.
Les gens maintenant réalisent à quel point l’agressivité d’Israël est en train de détruire la Palestine et il ne reste presque plus rien de Gaza. Alors, avant que Gaza soit rasé complètement et que Netanyahou arrive à exécuter son plan de commencer à faire des colonies dans Gaza – ils ont même commencé à vendre les terres, vous imaginez? –, c’est important de briser le siège maintenant et surtout de forcer nos gouvernements à forcer Israël à cesser sa politique d’agression et de colonisation. Et l’occupation doit prendre fin.
Le fait que Netanyahou quand il se présente devant l’Assemblée nationale de l’ONU parle devant une salle vide, le fait que [le président colombien] Gustavo Petro parle de l’échec de la diplomatie au niveau international et dise que « maintenant on doit aller un pas en avant » et parle d’armée internationale pour faire face à l’agression de Netanyahou, tout ça veut dire que le monde commence à être beaucoup plus prêt maintenant à cesser l’occupation de la Palestine et à forcer Israël à sortir des territoires qu’il a occupés. Un peu comme le moment où, en Afrique du Sud, on est arrivé à briser l’apartheid.
Pivot : Israël est de plus en plus isolé sur le plan international et vous appelez notamment le gouvernement canadien à être plus sévère envers Israël. On sait par exemple qu’il y a un navire canadien qui est actuellement déployé près de la Méditerranée : est-ce que vous appelez les autorités canadiennes à déployer ce navire-là pour vous protéger, par exemple, dans votre voyage vers Gaza?
Nimâ Machouf : Je ne savais même pas qu’il y avait un navire canadien en Méditerranée. Merci de me l’apprendre! S’ils sont là, on leur demande de venir soutenir la flottille parce que, premièrement, la population canadienne le veut, et, deuxièmement, le Parlement canadien a voté pour que le Canada cesse de vendre des armes à Israël, ce que le Canada ne fait même pas. Et aussi, le Canada a déjà dit que, si la Palestine a besoin d’aide humanitaire, il faut créer un corridor d’aide humanitaire sécuritaire. Alors, nous, on est absolument dans la même voie que ce [ma ministre des Affaires étrangères, Anita] Anand dit, et alors il faudrait qu[e ce navire canadien] vienne nous soutenir!
Lorsqu’on amène de l’aide humanitaire, on ne dérange personne, on est pacifique, on est non armé, et il n’y a aucune raison pour qu’Israël nous attaque. Sauf que, quand tous les pays laissent Israël agresser les Palestiniens, les pays voisins, les flottilles, tout le monde – alors eux, ils se permettent de le faire.
Pivot : Nimâ, s’il advenait que vous vous fassiez intercepter illégalement par l’armée israélienne dans les prochains jours, ce qui, si on se fie à ce qui s’est passé pour vos collègues de la Sumud, même du Madleen et du Handala avant vous, est très probable, est-ce que vous avez un message à envoyer au reste du monde, aux autorités canadiennes? Qu’est-ce que vous aimeriez que les gens?
Nimâ Machouf : Notre objectif est d’arriver à Gaza. Les associations humanitaires qui sont là-bas nous attendent et on aimerait pouvoir briser le siège et leur apporter le matériel.
Mais, comme vous l’avez mentionné, il y a aussi cette possibilité qui est quand même très grande qu’Israël nous intercepte, nous arrête, nous attaque, etc. Alors, si jamais ils nous arrêtent, ce que je demanderais à la population canadienne, c’est premièrement de prendre le téléphone, de vous mettre à vos claviers pour écrire à vos députés fédéraux pour qu’ils demandent [au premier ministre Mark] Carney d’intervenir pour qu’ils nous libèrent le plus rapidement possible. Et deuxièmement, qu’il condamne cette agression et cette arrestation.
Nous sommes des humanitaires, du personnel de la santé et des journalistes à bord, avec du matériel médical et des médicaments. Nous sommes non armés, nous sommes non violents et nous sommes dans notre droit. Donc c’est à Israël de cesser son agression. Israël a violé toutes les lois internationales qui protègent les populations, dont les populations en zone de guerre.
Le Canada devrait nous protéger. Le Canada est un signataire de la Convention sur le génocide et ça, ça veut dire qu’il doit, quand il y a une alarme qui a été sonnée par quelqu’un, le Canada a obligation de prévenir le génocide. Alors, même si M. Carney n’est pas capable de prononcer ce mot et d’accepter que ce qui se fait à Gaza est un génocide – peu importe comment il veut l’appeler, l’important c’est qu’il doit prévenir le génocide. Et pour ça, il faut qu’il cesse de vendre des armes à Israël, et qu’il force Israël à se retirer, à cesser l’occupation, à cesser de tuer les gens, et aussi à ouvrir la frontière, pour que les gens puissent recevoir l’aide dont ils ont besoin.
N’attendez pas que les gens nous attaquent, parce que l’heure est grave. La situation est enflammée. Nous sommes à quatre jours de Gaza. Appelez maintenant, allez à vos claviers maintenant pour faire pression sur le gouvernement canadien. Déjà, hier soir [mercredi], quand les bateaux de la Sumud ont été attaqués, dans beaucoup de villes dans le monde, les gens sont descendus dans les rues, il y a eu beaucoup d’énormes manifestations – à Montréal aussi, je sais qu’il y a eu une manifestation.
Continuez à mettre de la pression pour qu’ils interviennent avant que le Conscience ne soit attaqué.
* Cette entrevue a été éditée afin de faciliter la lecture.



