Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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Comme le veut la tradition, François Legault a ouvert la nouvelle session parlementaire en prononçant un discours listant les principales priorités de son gouvernement. Une grande partie de ses propos ont porté sur son désir de rendre l’État plus efficace, notamment avec des coupes massives dans la fonction publique et en limitant le pouvoir des syndicats. Le premier ministre veut aussi limiter la portée des règles environnementales, investir dans la défense, augmenter le pouvoir répressif de l’État et même proposer une constitution québécoise.

L’ouverture d’une nouvelle session parlementaire, mardi à l’Assemblée nationale, était l’occasion pour le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) et premier ministre du Québec, François Legault, de dévoiler les priorités de son gouvernement pour la dernière année de son mandat avant les prochaines élections.

Normalement, ce type de discours ne survient qu’une seule fois par cycle électoral, alors que le gouvernement fraîchement élu entre au parlement. Toutefois, François Legault avait décidé il y a quelques semaines de mettre fin à la session parlementaire en cours depuis le début de son présent mandat pour repousser de quinze jours le retour en chambre des député·es, ce qui force le gouvernement à partir en neuf, comme s’il y avait eu une nouvelle élection.

Une manœuvre inhabituelle, mais pas inédite. Le gouvernement Legault avait d’ailleurs fait de même lors de son premier mandat pour changer ses priorités suivant la pandémie de COVID-19.

Lors de son discours, ce mardi, le premier ministre a également tenté de justifier la prorogation en évoquant que l’élection de Donald Trump aux États-Unis avait « profondément changé le monde » et que le système était « hyper-bureaucratisé et inefficace », ce qui justifierait selon lui de redémarrer les travaux parlementaires sur de nouvelles bases.

Être « efficace », en s’attaquant aux travailleur·euses de l’État…

Une des principales façons dont François Legault compte s’attaquer à cette inefficacité perçue est par un « traitement choc dans la bureaucratie et les dépenses » des ministères, qui se traduira par des coupes importantes dans les postes de fonctionnaires. Un travail qui sera mené par sa nouvelle présidente du Conseil du trésor, France-Élaine Duranceau.

« Quand je parle de traitement choc, je ne parle pas de faire des coupures de services.
 Je parle de sortir d’un système lourd, trop lourd, qu’on a construit depuis des décennies », a assuré le premier ministre.

Une vision simpliste et illusoire des choses, selon Christian Daigle, président du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ). « Si vous coupez des milliers d’emplois, c’est certain que ça va affecter la population », remarque-t-il.

« Sans oublier que la population du Québec augmente chaque année, ce qui veut dire plus de dossiers à traiter et donc plus de travail qu’il faudrait accomplir avec moins de travailleurs sans qu’il y ait de délais? Ça ne marche pas. »

Christian Daigle rappelle aussi que s’il est vrai que de nombreux fonctionnaires ne travaillent pas directement auprès de la population, leur travail permet à ceux et celles qui le font de se concentrer sur ce qu’ils font de mieux.

« C’est évident que couper entraîne la perte de services, l’augmentation des délais et la fermeture de bureaux pour servir la population », explique-t-il.

« Si vous coupez des milliers d’emplois, c’est certain que ça va affecter la population. »

Christian Daigle, SFPQ

Le premier ministre Legault espère contourner le problème en réduisant les tâches administratives qui incombent aux fonctionnaires. « Ce n’est pas de leur faute s’ils passent une partie de leur temps à remplir des rapports que personne ne va lire. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont noyés dans la paperasse », raisonne-t-il.

Une déclaration qui laisse Christian Daigle perplexe. « Si un rapport est fait, c’est parce qu’il est demandé par la haute direction des ministères comme les directeurs, les sous-ministres. Mais ce n’est pas ces postes qu’on parle de couper, on en a même ajouté dans les dernières années », rappelle-t-il.

 … à leurs syndicats…

François Legault a ensuite poursuivi sur sa lancée pour réitérer son intention de restreindre le pouvoir d’action des syndicats, notamment en s’attaquant à leur financement pour rendre une partie des cotisations syndicales facultatives, par exemple lorsque les syndicats interviennent dans la vie publique au-delà de la stricte représentation de leurs membres.

« Les syndicats ont leur utilité dans une société et au Québec, ils sont particulièrement favorisés, ne serait-ce que par la formule Rand [qui fait que les cotisations syndicales sont obligatoires et prélevées automatiquement]. Mais ce régime avantageux vient avec une responsabilité pour les dirigeants syndicaux », a-t-il déclaré avant de présenter le Québec comme « le champion des grèves ».

« Des grèves qui privent les travailleurs de revenus pendant des semaines. Des grèves dans le transport en commun qui empêchent des milliers de personnes d’aller travailler ou de recevoir des soins de santé. » Le gouvernement Legault a d’ailleurs adopté au printemps une nouvelle loi permettant au ministre du Travail de forcer la fin de grèves interrompant des services à la population.

« C’est un système de pratiques dépassées. »

François Legault

Le premier ministre a aussi reproché aux syndicats de saisir les tribunaux contre certaines des lois qui sont mises de l’avant par le gouvernement, notamment la loi sur la laïcité (loi 21) dont la constitutionnalité est contestée par la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), notamment parce qu’elle brime les droits de certaines enseignantes, notamment portant le voile.

« C’est un système de pratiques dépassées, qui nuit aux travailleurs, qui nuit aux citoyens et qui nuit au Québec tout entier. Il est temps d’exiger la transparence et la démocratie syndicale. Il est temps que les syndicats recentrent leurs actions sur leur mission essentielle. »

Un projet de loi en ce sens devrait être déposé prochainement par Jean Boulet, le ministre du Travail. Celui-ci travaille également déjà sur un projet de loi (PL101) qui viendrait modifier plusieurs lois entourant les relations de travail et qui forcerait notamment les syndicats à présenter régulièrement des états financiers à leurs membres.

La façon de voir les choses de la CAQ est vigoureusement contestée par le président du SFPQ, qui rappelle que les syndicats sont déjà des espaces démocratiques où les dirigeant·es doivent rendre des comptes à leurs membres et où ceux-ci ont leur mot à dire sur la façon dont leurs cotisations sont dépensées.

Il rappelle que les actions entreprises par les syndicats sont faites non seulement dans l’intérêt des travailleur·euses, mais aussi de l’ensemble de la population. Un rôle que les tribunaux, dont la Cour suprême, leur ont reconnu à plusieurs reprises.

 … et à l’environnement

François Legault a également dit vouloir rendre le gouvernement plus efficace en s’attaquant aux normes et procédures mises en place pour faire respecter ses lois et règlements, notamment en matière d’environnement.

« La vraie question qu’on doit se poser c’est : “quelles sont les contraintes qu’on s’impose à nous-mêmes?” L’environnement est un bon exemple. On a des délais épouvantables d’octroi de permis », justifie le premier ministre.

Il compte notamment arriver à ses fins en déposant un projet de loi pour accélérer le déploiement de projets économiques et énergétiques qui sont stratégiques pour le Québec.

« L’environnement est un bon exemple. On a des délais épouvantables d’octroi de permis. »

François Legault

Cette idée semble inspirée du controversé projet de loi C-5 mis en place par son homologue fédéral. Celui-ci permet à certains grands projets d’obtenir des autorisations à l’avance et de bénéficier d’une évaluation environnementale écourtée.

Une façon de faire qui affaiblit grandement la force et la portée des règles visant à protéger l’environnement, selon plusieurs groupes.

Rappelons que le gouvernement de la CAQ s’est déjà doté au printemps d’une loi qui vient réduire la portée de certaines de ces règles environnementales dans le cadre de grands projets d’hydro-électricité, en plus de donner un nouveau pouvoir au ministre de l’Environnement d’écarter certaines des normes environnementales lorsqu’il le juge opportun.

Armements, répression et constitution

En plus de son désir d’efficacité pour l’État, François Legault souhaite intervenir sur trois autres axes : l’économie, la sécurité et l’identité.

S’il a réitéré son engagement à faire de la production d’électricité la pièce maîtresse de son plan pour faire progresser l’économie québécoise, le premier ministre a aussi mentionné à trois reprises sa volonté d’investir dans l’industrie militaire.

 « Les investissements en défense, qui vont augmenter considérablement, c’est un bon exemple de la nécessité de penser autrement », a-t-il entre autres déclaré.

Une posture qui fait écho au fait que sa ministre de l’Économie, Christine Fréchette, a demandé à Investissement Québec et à la Caisse de dépôt et placement de revoir leurs règles qui leur interdisaient jusqu’alors de financer la production d’armes létales.

Du côté de la sécurité, le premier ministre a souligné son désir de s’attaquer au « crime organisé, aux gangs de rue, aux fraudeurs qui s’en prennent aux personnes âgées, aux prédateurs sexuels qui s’en prennent aux femmes et aux enfants », mais il est resté évasif sur les moyens d’y arriver.

Il a toutefois souligné qu’il faut que « la justice soit sévère et que la répression soit au rendez-vous ».

Il a toutefois signalé clairement son désir de miser sur une nouvelle version de la loi P-38 qui permet de priver de leur liberté les personnes souffrant de problèmes de santé mentale et pouvant représenter un risque pour eux-mêmes ou autrui. « S’il y a un sentiment d’insécurité dans les rues, c’est entre autres à cause de problèmes de drogues dures et de santé mentale, on doit se donner les moyens de soigner les personnes qui sont dangereuses pour elles-mêmes ou pour les autres », a signifié François Legault.

« Il faut aussi que la justice soit sévère et que la répression soit au rendez-vous. »

François Legault

Un désir de réforme rapide qui est lourdement dénoncé par les organismes qui viennent en aide aux personnes vivant avec des troubles de santé mentale. Ils dénoncent entre autres que le gouvernement semble vouloir élargir l’application de la loi, alors qu’elle serait déjà trop souvent utilisée au détriment des personnes que cette mesure est censée protéger.

Finalement, le premier ministre a insisté sur son désir de limiter grandement l’immigration et de s’attaquer aux « groupes politico-religieux » qui s’attaquent à nos valeurs. Ces groupes sont surtout selon lui formés « d’islamistes radicaux ».

Un enjeu qu’il compte notamment endiguer grâce au dépôt d’une constitution du Québec, sur laquelle travaille depuis un moment déjà son ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette.

Ce désir de déposer une constitution rédigée derrière des portes closes a été décrié vigoureusement par les trois partis d’opposition lors de leurs points de presse mardi matin.

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