Où est passé le marquage au sol disant « La vie des Noir·e·s compte » sur la rue Sainte-Catherine? Ce marquage, imposé en 2020 dans le Village plutôt que dans la Petite-Bourgogne, il a vite disparu, tout comme les promesses de solidarité de l’époque.
Pourtant, en mars 2023, plusieurs articles du Devoir rappelaient sa pertinence, en montrant les discriminations vécues par les employé·es noir·es de la Ville de Montréal.
Le Bureau de lutte au racisme et à la discrimination systémique de Montréal, créé en 2020 en réponse à des consultations résultant de 22 000 signatures, n’a pas su freiner les discriminations. Dirigé d’abord par Bochra Manaï, il est aujourd’hui sous une autre responsabilité, après des promotions et des créations de postes, comme si l’incapacité à résoudre les enjeux devenait une compétence récompensée.
Pendant ce temps, celles et ceux qui dénoncent partent de la Ville, remplacé·es par des voix, comme une vague migratoire, qui peuvent être structurellement neutralisées.
Quel sera le legs de Projet Montréal? Quel sera le legs de Valérie Plante après deux mandats? J’ai bien peur que ce soit celui d’une culture de la lâcheté face aux droits humains.
Aujourd’hui, recul.
Je me rappelle très bien quand je suis allé à l’Hôtel de Ville comme citoyen, en 2017, accompagné d’un camarade. Nous demandions à la mairesse si elle allait soutenir une murale en mémoire de Fredy Villanueva. Sans hésiter, elle avait dit oui. Plus tard, sous les pressions de la Fraternité des policiers, elle a retourné sa veste. Promesse envolée. On s’est alors débrouillé autrement.
Aujourd’hui, Montréal a un corps de police au budget approchant le milliard.
Fady Dagher, le chef du SPVM, présentait cet été comme une avancée une politique sur les interpellations policières insuffisante et en retard de seize ans sur la jurisprudence. Dire « vous pouvez partir » aux personnes interpellées, sans leur expliquer la base légale ni les implications, cela entretient la confusion et masque une détention psychologique interdite par la Charte.
Enjamber les plus vulnérables
Sur le logement et l’itinérance, c’est la même chose. La Ville laisse pousser des tours, sites de détresse – pensons au site de l’ancien Da Giovanni et du bar L’Escalier, à l’angle Saint-Hubert et Sainte-Catherine, où le promoteur Mondev prévoit ériger des tours.
Pendant la pandémie, des solutions temporaires avaient été mises en place pour loger et soutenir les personnes en souffrance. Aujourd’hui, recul.
Et l’« audace » de la mairesse consiste à demander à Québec de nommer un « top gun de l’itinérance ». Lâcheté, encore. Des milliers de locaux vacants pourraient être transformés. Parce que des outils comme le droit de préemption ou des changements de zonage stratégiques sont à portée de main. Mais non : l’administration préfère refiler la responsabilité au réseau de la santé plutôt que de créer de nouveaux espaces municipaux.
Montréal doit être prête à se chamailler avec Québec, à se tenir debout et à hausser le ton.
Il aurait fallu reconnaître la catastrophe pour ce qu’elle est, alors même que la Loi sur la sécurité civile aurait dû permettre à Montréal de traiter l’itinérance comme l’urgence qu’elle est, vu les pouvoirs prévus au 47e article de cette loi.
Au lieu de ça, l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (ÉMMIS), composée d’intervenant·es censé·es représenter une alternative à la police pour agir auprès des personnes vulnérables, illustre les limites d’équipes sans moyens réels.
Et quand les services municipaux ne reconnaissent même pas les personnes vulnérables comme des êtres entiers, on normalise pour elles un traitement qu’on n’imposerait pas à notre pire ennemi. On les invite à se déplacer, on les déplace, on les enjambe.
Montréal doit être prête à se chamailler avec Québec, à se tenir debout et à hausser le ton. Avec son poids démocratique, sa position géographique et son importance économique, elle est en droit de rendre manifeste sa combativité pour la dignité et la survie des plus vulnérables. Une métropole qui, contrairement à Sainte-Élisabeth, n’est pas sous tutelle, doit agir comme telle.
Silence sur les droits humains
Nous avions vent, récemment, de la visite du premier ministre Mark Carney à l’Hôtel de Ville de Montréal. Signature du livre, félicitations, regards complices échangés avec Valérie Plante. Les deux politicien·nes étaient tout sourire, devant des manifestant·es et malgré un contexte où l’ONU déclarait la famine à Gaza et où des munitions fabriquées au Québec étaient expédiées vers Israël, notamment depuis Montréal.
La mairesse qui s’empressait en 2019 d’inviter Greta Thunberg à signer le livre de la Ville se tait aujourd’hui. Tandis que Greta réclame un cessez-le-feu, Plante préfère l’équilibrisme, malgré des dizaines de milliers de morts et une famine.
Quand il s’agit de droits humains, sa voix se tait.
Bien que personne n’attende de la mairesse qu’elle monte à bord d’une flottille pour briser le siège de Gaza, on a encore moins besoin d’une culture de lâcheté transposée jusque dans les forums onusiens qu’elle affectionne. Car Plante s’y est souvent montrée : groupes consultatifs sur le développement durable, ONU-Habitat, plaidoyers à New York. Mais quand il s’agit de droits humains, sa voix se tait.
Pendant ce silence prudent, Burnaby, en Colombie-Britannique, est devenue la première ville du pays à réclamer un embargo sur les armes destinées à Israël, à soutenir les familles gazaouies et à signer l’Apartheid-Free Communities Pledge. Une petite ville agit en métropole de principes, pendant que Montréal se comporte comme une municipalité muselée.
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Voilà le portrait d’une administration qui se disait progressiste, mais dont l’héritage se résume à trois mots : opportunisme, imposture, lâcheté. Pendant que Montréal se vend comme ville du design ou comme ville verte, elle est en réalité au rouge : sur le racisme, le logement, l’itinérance et Gaza.