Inquiété·es par l’implantation d’une mine de graphite, des habitant·es de Saint-Michel-des-Saints, dans Lanaudière, ont entrepris de mesurer elles et eux-mêmes les effets des activités de la minière sur les rivières de la région. Un effort qui permet de mettre en lumière les risques environnementaux reliés à l’exploration minière, dans un contexte où l’industrie se police largement elle-même.
Les activités d’exploration minière menées par Nouveau Monde Graphite à Saint-Michel-des-Saints entre 2013 et 2019 ont eu un effet mesurable sur la qualité de l’eau des rivières de la région, selon une analyse menée par des citoyen·nes et des groupes environnementaux.
C’est ce qu’a révélé le travail de collecte de données mené bénévolement par des citoyen·nes encadré·es par des scientifiques.
Les rivières contiennent de plus grandes quantités de métaux lourds que ce à quoi on pourrait s’attendre si les travaux de la minière n’avaient eu aucun impact, explique le biologiste Daniel Green, qui a assuré une supervision scientifique du projet.
De plus, à quelques endroits, des niveaux de zinc et de cadmium ont été détectés dans une concentration suffisante pour affecter négativement la vie aquatique.
« L’entreprise nous dit toujours qu’il n’y a pas d’impact, qu’on doit leur faire confiance, mais maintenant, on a la preuve que ce n’est pas vrai », remarque Paul Comeau, membre du conseil d’administration de la Coalition des opposants à un projet minier en Haute-Matawinie (COPH).
Des travaux réputés sans effets
Les prélèvements des citoyen·nes ayant été menés à l’automne 2021 permettent de voir l’effet des activités d’exploration minière menées par Nouveau Monde Graphite, qui avaient cours à cette époque. Ils comparent l’état des rivières en aval des travaux réalisés avec ceux d’un site témoin situé en amont.
Ces travaux, qui consistent en plusieurs forages pour identifier la composition exacte du sous-sol, sont considérés par l’industrie et le gouvernement du Québec comme n’ayant pas ou très peu d’impact sur l’environnement. En ce sens, ils ne sont pas assujettis à des mesures d’évaluation environnementale et ne sont pas non plus soumis à une surveillance des autorités.
« La question de l’impact des travaux d’exploration n’a pas vraiment été étudiée jusqu’à maintenant par les scientifiques », explique Émile Cloutier-Brassard, responsable des dossiers miniers chez Eau secours.
« L’entreprise nous dit toujours qu’il n’y a pas d’impact, qu’on doit leur faire confiance, mais maintenant, on a la preuve que ce n’est pas vrai. »
Paul Comeau, COPH
« Même si ce ne sont pas de grands impacts, c’est préoccupant de voir que ces travaux peuvent affecter les cours d’eau. Il faut comprendre que pour chaque projet, on procède à des centaines de forages : ça monte vite », poursuit-il.
Le bachelier en génie géologique estime donc que les données collectées par les citoyen·nes de Saint-Michel-des-Saints soulèvent des questions de fond sur l’effet cumulatif potentiel des centaines de milliers de forages exploratoires passés et prévus sur le territoire québécois.
« Surtout dans les régions comme l’Abitibi, où l’exploration a été extrêmement concentrée et où le sol est essentiellement un gruyère après des dizaines de milliers de forages », s’inquiète-t-il.
La crédibilité de la minière mise en doute
Une situation d’autant plus préoccupante, pour lui, que l’entreprise devrait posséder le savoir-faire et les moyens pour éviter la contamination reliée à ces travaux, puisque c’est ce qu’elle dit pouvoir faire pour la mine à ciel ouvert de 2,5 km2 qu’elle construit désormais dans la région.
« Entendons-nous, l’ampleur des impacts de l’exploration est nettement moins grande que celle reliée à l’exploitation d’une mine. Mais ça, ça veut aussi dire que contenir ces impacts devrait être nettement plus facile », souligne Émile Cloutier-Brassard.
Le travail mené par les citoyen·nes sème également des doutes sur les données collectées par la minière elle-même et qui serviront de référence pour l’évaluation environnementale de la mine présentement en construction.
En effet, les données fournies lors des évaluations du Bureau d’audience publique en environnement (BAPE) sur le projet ont été collectées après les travaux d’exploration, et sont donc basées sur l’état de la rivière une fois qu’elle a commencé à être affectée par ceux-ci.
« Ça viendra donc masquer une partie des effets générés par la mine et augmenter artificiellement sa performance environnementale », prévient Daniel Green.
En plus de devoir limiter son impact sur l’environnement et notamment sur les lacs et rivières environnants durant ses opérations, la minière a également l’obligation de restaurer le site par la suite. La précision des connaissances sur l’état du site avant le début des activités de la minière est donc primordiale pour déterminer le niveau d’effort à déployer lors de la phase de restauration.
La mine de Nouveau Monde Graphite doit opérer durant 26 ans et produire 100 000 tonnes de concentré de graphite, destiné entre autres à la fabrication de batteries de voitures électriques.
« Pour nous, la mission [de surveillance] a été un succès, même si croyez-moi, on aurait préféré que l’activité minière n’impacte pas nos rivières. »
Paul Comeau, COPH
Dans une réponse écrite à nos interrogations, Nouveau Monde Graphite dit ne pas voir de différence majeure entre les résultats obtenus par les citoyen·nes et ses propres analyses, et doute que les contaminants soient reliés à ses activités.
« C’est une réponse classique des industries lorsqu’on prouve leur impact », remarque Daniel Green, qui a notamment aidé des citoyen·nes dans des projets similaires pour surveiller les installations de Stablex à Blainville et le site de Northvolt à Saint-Basile-le-Grand.
« Le problème, c’est que c’est extrêmement difficile d’établir une causalité dans une situation comme celle-ci. Ce n’est pas comme si on pouvait suivre un atome de zinc à la trace et dire d’où il vient », explique Émile Cloutier-Brassard.
En réaction aux résultats, la minière dit toutefois offrir « aux organismes de collaborer pour mettre en place une nouvelle série de prélèvements à des points de localisation que nous pourrons identifier conjointement et [pour] les intégrer à notre programme de suivi, et ce, avec une firme externe qui établira un protocole standardisé pour prélever, analyser et interpréter les résultats ».
Une offre qui n’impressionne pas Paul Comeau et ses camarades de Saint-Michel-des-Saints. « Je ne leur fais absolument plus confiance. On l’a vu plusieurs fois depuis le début, ils vont démontrer de l’ouverture devant les journalistes, ils nous disent qu’ils vont nous envoyer leurs rapports et leurs données. Mais lorsqu’on les relance, il n’y a rien qui se passe », remarque-t-il.
« N’empêche que pour nous, la mission [de surveillance] a été un succès, même si croyez-moi, on aurait préféré que l’activité minière n’est pas d’impact pas nos rivières », souligne le citoyen.
« Et même si, au fond, ça devrait être la job du gouvernement de faire ça. Ce n’est pas normal que ce soit des citoyens avec peu de moyens qui doivent s’organiser pour aller chercher la vérité sur une entreprise qui en plus est financée en partie avec nos taxes », conclut-il.
Correction – 2025-06-06 : Le texte original a été modifié pour préciser l’expérience académique d’Émile Cloutier-Brassard.