François Cardinal au pays des historien·nes

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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François Cardinal au pays des historien·nes

Pour l’éditeur adjoint de La Presse, les « authentiques » journalistes sont aussi neutres que les historien·nes. Peut-être a-t-il besoin d’une mise à jour sur ces dernier·es.

Réagissant à la présence d’agitateurs d’extrême droite au débat des chefs, l’éditeur adjoint de La Presse François Cardinal publiait le 20 avril dernier un énième billet sur la neutralité journalistique.

Fidèle à son habitude, il distingue non sans condescendance les « journalistes factuels » (totalement neutres et objectifs) des « militants » (qui perdent le droit de se dire journalistes en raison de leur engagement).

Ses collègues de La Presse feraient évidemment partie de ce premier groupe. Dans le second, il place indistinctement les complotistes réactionnaires au financement occulte de Rebel News et les authentiques journalistes indépendants de PressProgress ou The Breach.

Pour appuyer son propos cette fois-ci, Cardinal affirme notamment que « les journalistes sont en quelque sorte des historiens du présent, qui ont pour mission de raconter ce qui se passe le plus fidèlement possible, dans une quête quotidienne de la vérité ».

Je ne suis ni journaliste ni expert de cette honorable profession. Ma formation en histoire me permet cependant de rouler des yeux en lisant cette conception à la fois naïve et vétuste des sciences historiques.

Un mythe fondateur

Dans la seconde moitié du 19e siècle, la profession historienne commence à s’organiser en France et en Allemagne. L’époque est marquée par une volonté de « scientifiser » l’histoire, d’en faire une authentique discipline universitaire s’entourant d’une méthode expérimentale similaire à celle qu’utilisent les sciences naturelles.

Comme Cardinal, les historiens de cette période prétendent écrire une histoire purement scientifique dans le cadre de laquelle ils se contenteraient de fidèlement rendre compte du cours des évènements, et ce, de façon totalement neutre et objective. Comme s’ils étaient des êtres de pure énergie émancipée des contingences de l’existence terrestre.

Je crois que la crise de confiance envers les médias s’explique par l’affirmation mensongère d’une totale objectivité.

Aujourd’hui, les historien·nes font preuve d’une bien plus grande prudence en ce qui concerne leurs pratiques et ne manquent pas en rétrospective de critiquer l’excès d’assurance, voire la naïveté, dont témoignaient leurs prédécesseurs.

Faire des choix

Comme les journalistes, les historien·nes font des choix. Iels décident effectivement d’aborder un sujet plutôt qu’un autre, d’adopter un angle d’analyse précis ou d’interroger un groupe spécifique de sources.

Or, ces choix ne sont jamais neutres. Ils s’avèrent toujours le produit d’un esprit lui-même situé dans un contexte social et historique bien particulier ainsi que d’un engagement (assumé ou non).

Les historiens français du 19e siècle sont essentiellement des hommes blancs libéraux issus de classes sociales aisées. De plus, ils évoluent dans une France cherchant à mobiliser l’histoire afin de légitimer une république bourgeoise encore fragile. Ils s’intéressent par conséquent à la formation de l’État, aux grands faits politiques, aux changements de régime, aux législations ainsi qu’à l’évolution des institutions.

Comme les journalistes, les historien·nes font des choix.

Aussi légitime soit-elle, cette entreprise à la fois républicaine et nationaliste présente une histoire « vue d’en haut » négligeant les voix populaires et les témoignages non institutionnels. Qu’en est-il effectivement des mouvements sociaux, des phénomènes culturels ou de la vie des gens normaux dans leurs conditions réelles d’existence?

C’est à ces questions que l’histoire sociale s’intéresse après la Première Guerre mondiale. Ce courant s’avère notamment le produit de la montée des socialismes et du marxisme, de l’intensification des conflits ouvriers, de la crise économique de 1929, mais aussi souvent de l’engagement à gauche de ses artisan·es, dont on ne peut par ailleurs douter de la rigueur.

Tout le monde est engagé

Les socialistes qui s’intéressent à l’histoire du mouvement ouvrier ne sont pas moins « engagés » que les libéraux qui abordent la construction de l’État ou les féministes qui écrivent sur les suffragettes. Parce que tout le monde est animé par des convictions implicites ou explicites qui orientent les choix éditoriaux les plus banals (en apparence).

De la même façon, en traitant du mouvement anti-trans, Pivot ne témoigne pas moins d’un engagement que La Presse lorsqu’elle aborde l’itinérance exclusivement sous l’angle sécuritaire.

Tout le monde sait que La Presse a une ligne éditoriale et ce n’est pas grave!

La Presse aurait pu plutôt insister sur les violences policières, le déclin du filet social, le manque de financement des organismes communautaires ou la crise du logement, mais elle ne l’a pas fait. Elle aurait pu consulter une travailleuse sociale anarchiste pour mettre les choses en contexte, mais a préféré consulter des sources institutionnelles jugées par défaut neutres et fiables. 

Il s’agit d’une démarche valide, mais aussi le produit de choix idéologiquement orientés. Parce que les institutions, elles non plus, ne sont jamais neutres et la reconnaissance tacite de leur légitimité constitue une prise de position.

Transparence

L’historien Antoine Prost affirme que « les historiens non engagés, qui se prétendent de purs scientifiques, sont peut-être […] plus menacés de manquer de lucidité sur leurs propres partis pris, car ils ne ressentent pas la même nécessité de se dire à eux-mêmes quelle motivation les pousse ».

Les historiens du 19e siècle croyaient pouvoir s’émanciper du monde et d’eux-mêmes par la méthode scientifique. Ils n’en sont pas moins souvent aveugles à leurs propres cadres mentaux, culturels, nationaux ou idéologiques, qu’ils prennent pour naturels.

Similairement, il peut être difficile pour un·e journaliste judiciaire de prendre conscience de ses biais s’iel considère instinctivement la police comme une institution légitime, fiable et nécessaire.

Les institutions ne sont jamais neutres et la reconnaissance de leur légitimité constitue une prise de position.

Comme le note l’historien Henri-Irénée Marrou, la solution se trouve peut-être du côté de ce qu’il appelle « honnêteté scientifique ». Cela implique pour le chercheur ou la chercheuse d’assumer ses biais, d’expliciter ses postulats, de présenter ses objectifs, de détailler sa démarche intellectuelle puis d’expliquer ses choix. En somme, faire preuve de la plus totale transparence avec les lecteur·trices.

En s’entêtant à se déclarer neutre, je crois que François Cardinal trahit ce principe de transparence. Tout le monde sait que son journal a une ligne éditoriale et ce n’est pas grave!

Je crois que la crise de confiance envers les médias ne s’explique pas par un excès d’engagement, mais au contraire, par l’affirmation mensongère d’une totale objectivité.