Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Depuis au moins octobre 2023, le député libéral de Mont-Royal, Anthony Housefather, échange des courriels avec l’administration de l’Université McGill. Cette correspondance, qu’a obtenue Pivot, révèle une tentative de faire pression sur l’administration afin de limiter les activités du mouvement en soutien à la Palestine. En plus de demander aux administrateurs de stopper des rassemblements, le député est également intervenu pour s’opposer à la venue d’une journaliste invitée à donner une conférence, pour dénoncer une question d’examen qui faisait référence au génocide à Gaza et pour demander de bloquer des motions étudiantes.

« Nous devons comprendre comment nous pouvons vous aider. Avez-vous besoin d’un coup de pouce de la part de la police municipale? Avez-vous besoin de l’aide du gouvernement provincial? Y a-t-il quelque chose que vous attendez de nous au niveau fédéral? »

C’est ce qu’écrit le député libéral de la circonscription de Mont-Royal, Anthony Housefather, dans un courriel adressé au recteur de l’Université McGill, Deep Saini, ainsi qu’au vice-principal exécutif, Christopher Manfredi, le 27 avril 2024.

Ce jour-là, un campement en soutien à la Palestine, qui réclamait que l’université coupe les ponts avec Israël, venait de s’installer sur la pelouse du campus montréalais.

« Chers Deep et Christopher, ce qui se passe à McGill est extrêmement inquiétant », écrit-il en affirmant que les citoyen·nes qu’il représente s’inquiètent de voir « l’établissement d’une sorte de tent city ». Notons que l’Université McGill ne se situe pas dans la circonscription de Mont-Royal.

« Cette situation ne doit plus durer », insiste-t-il. « Pouvez-vous me faire part de vos plans pour mettre un terme à cette situation avant qu’elle ne devienne trop importante pour être contrôlée? »

Ce n’est pas la première fois qu’Anthony Housefather intervient de la sorte depuis le début de la vague de manifestations pro-Palestine sur le campus.

Et ce ne sera pas non plus la dernière.

Il écrit fréquemment à l’administration de l’université afin de s’enquérir de ce qu’elle compte faire pour s’opposer à des rassemblements et à l’adoption de motions étudiantes. Il est même intervenu afin de demander à l’université de ne pas permettre la venue d’une journaliste invitée à donner une conférence, ou encore pour signaler une question d’examen qui faisait référence au génocide à Gaza.

C’est ce que révèle une série de courriels obtenue grâce à une demande d’accès à l’information et sur laquelle Pivot a pu mettre la main.

Au total, entre le 26 octobre 2023 et le 26 septembre 2024, Anthony Housefather a envoyé au moins 25 messages à l’administration de McGill, en utilisant son adresse courriel non-officielle dans la grande majorité des cas. Les documents étant limités à cette période, Pivot n’a pas été en mesure de confirmer si le député continue de contacter fréquemment l’administration de McGill à l’heure actuelle.

Depuis le 7 octobre 2023, Anthony Housefather s’est fait un fervent défenseur des attaques israéliennes à Gaza. En mars 2024, il s’est opposé à une motion parlementaire initiée par le Nouveau Parti démocratique demandant de limiter l’exportation d’armes vers Israël, contrairement à son parti qui avait majoritairement voté en faveur. À l’époque, il avait même remis en question son adhésion au Parti libéral suite à ce désaccord.

En novembre 2023, il s’est aussi rendu en Israël afin de mieux rendre compte du point de vue israélien après les attaques du Hamas.

Une question d’antisémitisme?

En décembre 2023, Anthony Housefather co-signe une lettre avec quatre autres député·es du Parti libéral : David Lametti, Ben Carr, Marco Mendicino et Anna Gainey. Cette lettre est envoyée aux recteurs de 25 autres universités au Canada.

Les signataires demandent aux institutions de prendre des mesures additionnelles afin de contrer l’antisémitisme et de mieux protéger les étudiant·es et les employé·es juif·ves sur les campus.

Dans sa réponse, envoyée par courriel le 19 janvier, Deep Saini se fait rassurant, et répond aux questions des député·es en assurant que l’université fait tout le nécessaire pour « préserver le bien-être et la réussite de tous les membres de la communauté mcgilloise ».

Le député Housefather répond immédiatement : « c’est la lettre que nous attendions ». « Nous avons hâte de travailler avec McGill sur cette question importante », se réjouit-il.

Mais quelques jours plus tard, le ton change. L’Association étudiante des cycles supérieurs (PGSS) de McGill prévoit une assemblée générale visant à adopter une série de résolutions en solidarité avec la Palestine, notamment pour que l’université mette un terme à ses investissements en lien avec Israël.

Le 3 février, Anthony Housefather renvoie au recteur un autre courriel dont l’objet est le suivant : « URGENT – Assemblée générale de la PGSS de McGill – pleine de motions antisémites ». Il écrit : « Cher Deep, les trois résolutions sur la Palestine suscitent de vives inquiétudes. J’ai été contacté par plusieurs étudiants diplômés. Quelles sont les mesures prises par l’administration à ce sujet? »

« Ça illustre bien les dérives d’une définition trop large de l’antisémitisme », résume Pierre Trudel, professeur en droit à l’Université de Montréal.

« Les gens comme M. Housefather définissent comme antisémite à peu près toutes expressions d’opinion avec lesquelles ils sont en désaccord, ce qui est une définition exagérée », explique-t-il. Or, « l’antisémitisme bien compris, c’est de la haine et des menaces réelles, et des propos réellement haineux à l’égard des personnes juives, donc ce n’est pas la critique d’Israël ou du sionisme, ou le seul fait de manifester en faveur de la Palestine. »

« C’est clair que ça peut être interprété comme des pressions pour limiter les libertés académiques. »

Pierre Trudel, UdeM

D’un point de vue juridique, « ce n’est pas comme ça que la loi fonctionne, il faut beaucoup plus qu’une expression d’opinion ».

Dans sa réponse à Anthony Housefather, Deep Saini rappelle que ses associations étudiantes sont indépendantes. « Ces motions expriment un point de vue politique que l’université n’approuve pas. La PGSS est consciente que l’université ne soutient pas les résolutions qu’elle a adoptées », ajoute-t-il.

« Ce n’est pas étonnant que quelqu’un comme M. Housefather fasse ce genre de démarches à l’université. Ce qui est rassurant jusqu’à un certain point, c’est que l’université tient son bout, ce qui n’est pas toujours le cas : il y a des universités qui sont plus sensibles à ce genre de pressions », ajoute Pierre Trudel.

Alors même qu’Anthony Housefather fait pression sur McGill en qualifiant d’antisémitisme des gestes qui n’en sont vraisemblablement pas aux yeux de la loi, il est pourtant nommé au poste de conseiller spécial du gouvernement fédéral pour les relations avec la communauté juive et la lutte contre l’antisémitisme, en juillet 2024.

Quelques mois plus tard, l’adresse courriel non-officielle d’Anthony Housefather figure parmi les destinataires d’un message destiné à la vice-provost par intérim, Angela Campbell, écrit par un·e étudiant·e dont l’identité a été caviardée dans les documents obtenus par Pivot.

Iel s’oppose à une motion de l’Association étudiante de premier cycle (SSMU) portant sur la définition de l’antisémitisme et proposant d’en exclure la critique d’lsraël et du sionisme. L’étudiant·e exige que les administrateurs divulguent dans les 24 heures leur position sur l’enjeu ainsi de ce qu’iels comptent faire afin d’empêcher une forme de « discrimination vis-à-vis des étudiant·es israélien·nes et sionistes ».

Anthony Housefather répond quelques heures plus tard.

« Puisque j’ai été mis en copie, je voudrais également exprimer ma profonde inquiétude quant à l’utilisation d’une définition rejetée par toutes les organisations juives d’importance au Canada. J’espère que McGill pourra raisonner avec le SSMU. »

Hugo-Victor Solomon est étudiant à McGill et occupe actuellement le poste de vice-président aux affaires externes à la SSMU. Il est lui-même de confession juive, fermement antisioniste et est à l’origine de la motion en question.

« Ce qu’on voit ici, c’est un pattern où ce n’est pas juste Housefather qui agit, ce sont des étudiants qui l’utilisent comme une plateforme afin d’amplifier leurs idées, parce qu’il a un contact direct avec l’administration. »

De cette manière, « ils ont un accès privilégié aux administrateurs », s’inquiète l’étudiant.

Liberté d’expression pour qui?

À l’automne 2024, l’Association des personnes musulmanes diplômées de McGill (MMAS) organise une discussion avec la journaliste et réalisatrice Sana Saeed, qui a elle-même étudié à McGill. L’événement doit se tenir le 23 octobre sur le campus.

Le 5 septembre, Anthony Housefather écrit à plusieurs membres de l’administration, dont le recteur, pour s’opposer à sa venue. « L’invitation à accueillir Sana Saeed est profondément problématique. »

Il joint à son message des tweets de la journaliste portant sur la Palestine, assurant que ceux-ci feraient l’apologie des attentats du 7 octobre 2023 et violeraient à la fois le code de conduite de l’université et le Code criminel.

« Pouvez-vous nous indiquer le plus rapidement possible ce que McGill compte faire pour s’assurer qu’elle ne soit pas invitée comme conférencière? »

Ce n’est pas très étonnant que l’événement ait suscité la grogne, pense Sana Saeed. « On a vu comment les personnes qui s’opposent au génocide israélien à Gaza, en particulier les musulmans et les Arabes, voient leurs voix marginalisées », écrit-elle dans un message à Pivot.

Dans les jours précédant son allocution, la journaliste avait fait l’objet d’une campagne de l’organisation sioniste Honest Reporting Canada, qui s’attaque couramment aux journalistes jugés trop critiques d’Israël. En fin de compte, les attaques ont été telles que l’événement a dû se tenir en ligne pour des raisons de sécurité.

« Je suis cependant très surprise qu’un député fédéral n’ait rien trouvé de mieux à faire pour ses électeurs que de faire pression sur McGill pour qu’elle annule un petit événement intime impliquant une ancienne élève qui se trouve être une journaliste de renommée internationale », avance Sana Saeed.

Laissé sans réponse, le député ré-écrit à l’administration le 9 septembre. « Puis-je avoir une réponse? »

McGill rétorque finalement qu’elle n’agira pas et que la communauté universitaire comprend « une multiplicité de points de vue ».

« Le fait que l’Université n’interfère pas ou n’annule pas l’événement d’un conférencier ne doit pas être interprété comme un soutien aux opinions de ce conférencier ou au contenu des messages qu’il transmettrait », ajoute-t-on dans le courriel. « Vous devez noter que, lorsque des membres de la communauté mcgilloise ont proposé d’autres événements offrant des perspectives alternatives et contraires à celles d’autres orateurs sur le même sujet, nous les avons soutenus et respectés. »

Interrogée par Pivot, McGill indique qu’elle « échange régulièrement avec les élus municipaux, provinciaux et fédéraux » et qu’il « est tout à fait normal que des parlementaires s’adressent à l’Université pour poser des questions, faire part de préoccupations ou demander des précisions sur certaines situations qui interpellent leurs commettants ».

« Il n’y a pas de loi qui empêche un député ou toute autre personne […] d’interpeller les autorités universitaires », explique Pierre Trudel. « Cela dit, c’est clair que ça peut être interprété comme des pressions pour limiter les libertés académiques. »

« Une personne en autorité ou une personnalité politique comme M. Housefather qui peut se servir de sa notoriété pour faire pression, évidemment, ça met de la pression sur les autorités universitaires », avance-t-il.

Au Québec, la liberté académique est garantie par la loi. Pour la limiter, elle doit contrevenir à d’autres lois, notamment en dérivant vers le discours haineux ou en menaçant la sécurité de manière réelle.

Dans ces cas, « ça prend ce qu’on appelle des hard checks, ça prend plus que simplement des allégations », rappelle Pierre Trudel.

En octobre dernier, Anthony Housefather envoie une autre requête à Angela Campbell, cette fois-ci concernant le contenu d’un cours qui relève de la faculté d’éducation.

Selon les informations mises de l’avant par le député et qu’il dit avoir obtenues via des plaintes formulées auprès de lui, on aurait présenté dans ce cours une question d’examen portant sur les manifestations étudiantes pro-Palestine et établissant au préalable qu’un génocide est en cours à Gaza et en Palestine depuis 75 ans.

« Il me semble qu’il s’agit là d’un abus de pouvoir », écrit Anthony Housefather. « La déclaration suppose un génocide en cours, par exemple. Si j’étais étudiant dans cette classe, je devrais partir. Veuillez me conseiller sur ce qui peut être fait ici. »

« La liberté académique protège les enseignants, qui peuvent proposer une activité pédagogique à partir de leur vision du monde », analyse Pierre Trudel. Cela inclut évidemment la compréhension selon laquelle un génocide est en cours à Gaza.

« C’est le fait de pouvoir exprimer un point de vue qui peut parfois rendre inconfortable, avec lequel les gens peuvent être profondément en désaccord. » Ici encore, « ça joue pour tout le monde, pas juste lorsque ça fait notre affaire ».

Dans sa réponse au député Housefather, McGill indique qu’elle est au fait de la situation, qu’elle la prend « au sérieux » et qu’elle la traite « de manière approfondie, notamment en soutenant les étudiants concernés et en appliquant [ses] politiques qui visent à garantir un environnement académique inclusif, et respectueux pour tous ».

Dans un courriel à Pivot, McGill refuse de commenter l’affaire. Elle mentionne cependant que les étudiants qui perçoivent une violation de leurs droits peuvent porter plainte.

Anthony Housefather n’a pas fait suite aux demandes répétées de Pivot.

Des pressions efficaces?

La nuit du démantèlement du campement à McGill, Hugo-Victor Solomon a reçu un appel aux petites heures du matin. Lorsqu’il est arrivé sur place, des petits bulldozers s’occupaient à détruire les biens des campeur·euses.

L’université avait tenté d’obtenir une injonction afin de déloger le campement, essuyant un refus de la Cour supérieure du Québec. Elle a finalement fait affaire avec une entreprise de sécurité privée, soulevant l’indignation au sein d’une grande partie de la communauté universitaire.

« Malheureusement, je pense que ce se serait passé avec ou sans Housefather », explique Hugo-Victor Solomon.

Difficile de savoir si le député aurait vraiment eu le loisir de faire pression, ainsi qu’il l’avait offert à McGill en avril 2024, sur la police municipale, sur le gouvernement provincial ou même au niveau fédéral, « mais peu importe, le fait qu’il l’ait offert, c’est choquant », s’indigne l’étudiant.

« Il n’est même pas le représentant élu de la circonscription dans laquelle est McGill. »

Si McGill semble s’être faite prudente dans ses échanges avec le député, Hugo-Victor Solomon ne croit pas qu’il s’agit d’un gage d’indépendance.

Il affirme avoir lui-même questionné le recteur Deep Saini à savoir s’il était fréquemment en contact avec Anthony Housefather. « Anthony et moi communiquons tout le temps », lui aurait-il répondu. « C’était presque comme s’ils étaient de vieux amis », soupire-t-il.

Dans l’un des premiers échanges entre le recteur et le député apparaissant dans la demande d’accès à l’information, Anthony Housefather écrit : « s’il vous plaît, appelez-moi Anthony ». Dans les correspondances qui suivent, les deux hommes s’interpelleront par leurs prénoms.

« C’était presque comme s’ils étaient de vieux amis. »

Hugo-Victor Solomon

Par ailleurs, « le mouvement étudiant a subi une répression sans précédent au cours de l’année écoulée de la part de l’administration de McGill », explique Hugo-Victor Solomon.

Récemment, l’administration a même menacé de couper les ponts avec l’association étudiante de premier cycle, représentant plus de 22 000 étudiant·es, après qu’elle ait adopté un mandat de grève pour la Palestine.

Dans le cas du campement, McGill avait refusé de soutenir la première demande d’injonction menée par des étudiant·es, mais avait par la suite soumis les siennes.

« Je pense que ce que cela indique […] c’est qu’ils veulent sentir qu’ils le font selon leurs propres principes, en prétendant ne pas être influencés par des pressions externes. »

Mise à jour : Cet article a été mis à jour après sa publication pour inclure des éléments de réponse supplémentaires fournis par l’Université McGill. (08-07-2025)

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