J’ai assisté, il y a deux semaines, à la plus récente session de l’Instance permanente des personnes d’ascendance africaine de l’ONU.
Depuis 2022, lors de cette instance, des hommes, mais surtout des femmes, porte-voix des cris silencieux des Haïtien·nes, ont exposé leurs demandes et leurs argumentaires afin que les droits fondamentaux de ce peuple soient finalement reconnus.
Les Haïtien·nes se sont libéré·es de l’esclavage le 1er janvier 1804. À l’époque, grâce à la culture du sucre et du café, Saint-Domingue (ancêtre d’Haïti) était la colonie française la plus rentable.
Le 17 avril 1825, le roi Charles X a envoyé une armada dans la baie de Port-au-Prince. Un ultimatum a été lancé : payez la somme de 150 millions de francs-or – un montant qui dépassait les pertes des planteurs et qui était donc de facto une pénalité – sinon la jeune république sera anéantie.
Le capitalisme, au cœur du système esclavagiste, reprenait ainsi ses droits. Les Haïtien·nes, pour maintenir leur souveraineté, devaient honorer « la rançon de l’indépendance », une dette financée à des taux d’intérêt exorbitants, devenant ainsi une double dette. Ce n’est qu’en 1952 qu’elle a finalement été remboursée.
Ainsi, le racisme, la suprématie blanche sont au cœur de la destinée de la perle des Antilles.
C’est ainsi que les ailes de la jeune république furent coupées. Elle fut incapable de créer les institutions soutenant un État démocratique.
Haïti a été impunément châtiée, tant diplomatiquement qu’économiquement, notamment par la France et les États-Unis, de crainte qu’elle n’inspire d’autres révoltes de personnes réduites en esclavage.
Ainsi, le racisme, la suprématie blanche sont au cœur de la destinée de la perle des Antilles, justifiant les puissances coloniales et néocoloniales responsables de l’exploitation économique d’Haïti, ainsi que sa domination politique par des dictateurs appuyés par ces puissances.
Depuis des décennies, Haïti demande la restitution de la « rançon de l’indépendance » et des réparations pour l’esclavage et le colonialisme de la France. En effet, les droits de la personne requièrent des États qu’ils s’attaquent aux conséquences indirectes et structurelles des violations des droits de l’homme.
Exposer la vérité, d’Haïti au Canada
Le 17 avril 2025, à l’occasion du bicentenaire de l’ordonnance royale française du 17 avril 1825, le président français Emmanuel Macron a admis qu’en forçant la République d’Haïti à verser une compensation astronomique à la France pour que celle-ci reconnaisse son indépendance, Haïti a été soumise à la « force injuste de l’histoire ».
Le même jour, lors des travaux de l’instance, l’ambassadeur canadien à l’ONU, Bob Rae, a pris la parole en rappelant que plus d’un million d’Haïtien·nes sont déplacé·es dans le pays à la suite d’une crise humanitaire découlant notamment de la violence des gangs qui a cours en Haïti. Pour lui, cette crise s’inscrit dans un continuum historique qui prend sa source dans le traitement injuste imposée aux Haïtien·nes, notamment après son indépendance.
On ne peut plus valider les silences de l’histoire.
L’ambassadeur a fait un parallèle avec le colonialisme qui a également affecté les peuples autochtones du Canada en rappelant l’importance de faire face aux dérives de l’histoire coloniale. Les mécanismes tels que les commissions de vérité et réconciliation, comme celle du Canada, sont importants pour saisir les conséquences de la discrimination et des violences qui en découlent pour les Autochtones, les colonisé·es ou les ancien·nes esclaves.
Mon cœur s’est arrêté après avoir entendu les propos de l’ambassadeur.
Selon Bob Rae, nous sommes dans une période où certains veulent nous convaincre qu’il n’y a pas de vérité, pas de faits, pas d’histoire. Exposer la vérité à ceux qui détiennent le pouvoir et à ceux qui ne veulent pas l’entendre est un devoir. Il faut dire la vérité à ceux qui détiennent le pouvoir, énoncer courageusement les faits, les droits, même s’ils sont impopulaires. Dénoncer les injustices, quel qu’en soit le risque.
On ne peut plus ignorer le passé et faire fi de la vérité. Il est primordial de reconnaitre les dérives de l’histoire afin que justice soit faite.
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Mon cœur s’est arrêté après avoir entendu les propos de l’ambassadeur. Je me suis revue en train de négocier les termes de la Commission vérité et réconciliation.
Moi aussi, j’étais et je reste convaincue que les Canadien·nes sont les héritier·es de ce passé colonial. Les conséquences de ces héritages sont toujours perceptibles dans nos rapports sociaux, qui sont encore imprégnés de racisme et de suprématie blanche, comme le soulignait Charles W. Mills dans Le contrat racial.
Ce 17 avril 2025, à l’ONU, mes larmes ont coulé.
Ma vie et celle de mes ancêtres n’ont fait qu’une. Ainsi, ma contribution à l’histoire des droits de la personne est directement liée à mon passé, celui de descendante d’esclaves de la première république noire, ceux qui ont donné leur véritable sens à la dignité humaine.
Tout comme pour la réconciliation au Canada, il reste beaucoup de chemin à parcourir pour rendre justice aux Haïtien·nes, mais une porte s’est ouverte.
Clarification : Le sous-titre de cette chronique a été modifié afin de clarifier que l’annonce de la France relativement à Haïti n’était pas survenue dans le cadre des activités des Nations unies, mais simplement le même jour. L’annonce a toutefois été abordée lors du forum de l’ONU. (02-05-2025)