Les femmes dans l’espace

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Les femmes dans l’espace

La conquête spatiale, aussi coloniale que polluante, a-t-elle de quoi rendre fier·es?

Le vol dans l’espace, à la mi-avril, d’une navette de la compagnie de Jeff Bezos Blue Origin (la compétitrice de SpaceX d’Elon Musk) a remis à l’avant-plan le rapport des femmes à l’espace et, plus vastement, certains enjeux – notamment écologiques – entourant l’exploration et le tourisme spatial.

L’équipage de ce tout récent vol suborbital était en effet le premier entièrement féminin depuis le vol en solo de la Soviétique Valentina Terechkova, en 1963. Il s’est ensuite écoulé près de 20 ans avant qu’une femme ne retourne dans l’espace après Terechkova.

Les femmes et l’espace

Les femmes participent pourtant au développement de la science qui permet les explorations spatiales depuis les tous débuts.

Le film Les Figures de l’ombre (2016) a d’ailleurs remis à l’avant-plan l’apport considérable des calculatrices afro-américaines dans la concrétisation des missions Mercury et Apollo 11.

Le documentaire Mercury 13 (2018) a également rappelé au grand public que, pendant la course à l’espace dans les années 1960, un médecin mandaté par la NASA a conduit diverses expérimentations sur des femmes pilotes, qu’on appelle communément les Mercury 13, pour comparer leurs résultats physiques et psychologiques à ceux des hommes du groupe Mercury 7 (les premiers astronautes américains).

Patriarcat et conquête vont généralement de pair.

Les femmes du programme d’expérimentation étaient parmi les meilleures pilotes américaines, et les résultats des tests qu’elles ont subis prouvent qu’elles auraient fait d’excellentes astronautes aux côtés de leurs collègues masculins. Mais il était alors encore interdit aux femmes de faire partie des programmes de sélection officiels de la NASA et cette dernière a mis fin à Mercury 13, malgré les capacités et les protestations de ses participantes.

La société américaine des années 1960, encore profondément sexiste, n’était pas prête à l’idée qu’une femme puisse aller dans l’espace. Parions, surtout, qu’elle était réfractaire à renoncer à ce que le premier américain dans l’espace ou sur la Lune soit un homme.

Car patriarcat et conquête vont généralement de pair.

Coloniser et marchander l’espace

L’univers de l’exploration spatiale s’inscrit en effet dans une logique doublement patriarcale et conquérante, voire colonialiste.

Elle découle de cette volonté, pour les représentants et les bénéficiaires du pouvoir, non seulement de se rendre là où ils ne sont jamais allés, mais surtout d’étendre au maximum leur domination. De prendre de gré ou de force ces contrées inexplorées et d’en exploiter les ressources jusqu’à la corde.

Nous en avons plusieurs incarnations dans l’histoire des guerres et des « explorations » terrestres. Mais voilà que posséder l’espace serait l’expansion ultime, et les puissances mondiales en rêvent depuis des décennies.

L’univers de l’exploration spatiale s’inscrit dans une logique doublement patriarcale et conquérante.

Depuis quelques années, le tourisme spatial, sous le couvert de l’avancement de la science, nourrit une possibilité pour les puissant·es et les ultra-riches de monétiser l’exploitation de ces nouveaux territoires.

Ce n’est pas tant le progrès qui anime les Jeff Bezos et Elon Musk de ce monde, c’est l’hubris doublée d’un insatiable désir de domination.

Un désastre écologique

Ce qui a beaucoup choqué, avec le dernier voyage spatial de Blue Origin, c’est la rencontre entre le prix exorbitant d’une place dans un vol spatial et les coûts écologiques engendrés par une poignée de riches madames en orbite.

Plusieurs personnes ont un peu eu l’impression que le grand public tente péniblement de réduire son empreinte énergétique à coup de bouteilles réutilisables et de déplacements en bicyclette… pour que les ultra-riches puissent se payer des tours de navette spatiale qui excèdent en quelques minutes seulement les dépenses annuelles raisonnables en CO2.

Mais pourquoi les entreprises de tourisme spatial se donnent-elles tout ce mal pour convaincre du bien-fondé de leurs expéditions?

On veut monétiser notre angoisse d’extinction.

Elles tentent de nous vendre l’idée que l’espace pourrait un jour être notre refuge, à nous les humains. Qu’on pourrait y voir une sorte de « plan B » pour ce moment où la terre sera devenue inhabitable à cause de nos habitudes destructrices. On veut monétiser notre angoisse d’extinction.

Avant que le tourisme spatial ne devienne massivement populaire, et en supposant que la vie ailleurs que sur Terre soit un jour possible, nous avons le devoir de procéder à une cruciale et épineuse réflexion éthique. Si l’être humain continue de surexploiter la planète qui l’abrite au point de menacer la survie de ses écosystèmes, peut-il prétendre faire mieux ailleurs dans la galaxie? Mérite-t-il, même, cette seconde chance?

Volte-face à la NASA

Ironiquement, la récente expédition spatiale entièrement féminine de Blue Origina eu lieu en marge de coupes et de restructurations à la NASA qui sont au diapason avec la lutte que mène l’administration Trump contre la science et contre les politiques d’équité, diversité et inclusion (EDI).

La NASA s’est en effet départie de plus d’une vingtaine de personnes au début mars, notamment de sa scientifique en cheffe et climatologue Katherine Calvin, et des employé·es de la division de politiques d’EDI.

De pair avec cette offensive menée par le président américain, la NASA a même modifié sur son site Web la description de la mission Artemis III, qui annonçait jusqu’à récemment que poseront le pied sur la lune la première femme et la première personne de couleur. Cette mention a été retirée des communiqués officiels au mois de mars.

La NASA a spécifié que ce changement ne signifie pas que l’équipe d’astronautes prévue sera remaniée, mais vise plutôt à « mieux refléter la mission de base d’Artemis [qui est] de renvoyer des astronautes sur la lune ».

Difficile de ne pas sentir ici un retour à la case départ, avec le renouvellement du même dédain à inclure fièrement les femmes dans les expérimentations et les expéditions spatiales.