Les libéraux et les conservateurs promettent de réduire l’immigration pour alléger les pressions sur la société canadienne, mais délaissent leurs responsabilités de protection des droits humains. Les deux partis ne souhaitent pas améliorer le droit d’asile en provenance des États-Unis, mais veulent accélérer les déportations.
La semaine dernière, les partis fédéraux ont finalement dévoilé leurs plateformes électorales, et l’immigration y apparaît comme un enjeu marginal.
Le Parti libéral et le Parti conservateur sont les acteurs principaux de ce débat sur l’immigration, bien que leurs positions soient similaires : baisser les niveaux d’immigration, surtout en réduisant le nombre de résident·es temporaires, et renforcer le contrôle aux frontières et les déportations.
Le Parti libéral promet de ramener l’immigration à des niveaux « soutenable » en fonction de la « capacité d’accueil ».
Le Parti conservateur condamne l’immigration « hors contrôle » sous Justin Trudeau, l’accusant d’être à l’origine de la crise du logement et des pénuries dans les services sociaux. Il propose une formule mathématique qui permettrait de « maintenir le taux de croissance de la population inférieur au taux de croissance du logement, de l’emploi et de l’accessibilité aux soins de santé pour garantir des niveaux d’immigration durables qui sont équitables pour les Canadiens et les nouveaux arrivants ».
Pour le Nouveau Parti démocratique (NPD), les niveaux d’immigration doivent être basés sur les besoins en main-d’œuvre et la capacité d’accueil de la société canadienne. Lors du débat des chefs en français, le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a réaffirmé que le Canada a besoin d’immigrant·es et que le NPD rejette le discours qui blâme les immigrants pour toutes sortes de problèmes, imputables selon lui aux gouvernements libéraux et conservateurs.
Le Bloc québécois, quant à lui, exige surtout le transfert au Québec de tous les pouvoirs en immigration et que le fédéral consulte les provinces afin d’ajuster ses cibles d’immigration à leur capacité d’accueil.
Comment d’éventuels changements de politique migratoire affecteraient-ils les personnes migrantes les plus vulnérables, notamment les demandeur·euses d’asile et les travailleur·euses étranger·es temporaires?
Cibles d’immigration
Le Parti libéral est le seul parti qui a avancé des cibles chiffrées.
En ce qui concerne les résident·es permanent·es, le Parti libéral propose de stabiliser les admissions à moins de 1 % de la population canadienne chaque année à compter de 2027, « en mettant l’accent sur l’attraction des meilleurs talents mondiaux qui propulsera notre croissance économique ».
D’ici là, il demeure ambigu si Mark Carney maintiendra la cible fixée sous Justin Trudeau, qui se traduira par une réduction de 100 000 nouveaux et nouvelles résident·es permanent·es d’ici 2027.
Quant aux résident·es temporaires, le parti poursuit globalement le plan des niveaux d’immigration 2025-2027 établi par le gouvernement Trudeau.
Il promet de plafonner le nombre de travailleur·euses temporaires et d’étudiant·es étranger·es à moins de 5 % de la population du Canada d’ici la fin de 2027, contre environ 6,5 % en 2024, « afin de réduire la pression sur le logement, les infrastructures publiques et les services sociaux », peut-on lire dans la plateforme du parti.
Il reste peu clair comment Mark Carney compte atteindre cet objectif. Le gouvernement Trudeau avait prévu une série de mesures en vue de réduire l’immigration temporaire : faciliter la transition vers la résidence permanente pour un plus grand nombre de résident·es temporaires déjà présent·es sur le territoire, réduire de 10 % le nombre d’étudiant·es étranger·es et de 15 % le nombre de travailleur·euses étranger·es en 2025, par rapport à 2024.
En entrevue, Stephan Reichhold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), rappelle que les organismes continuent de demander aux gouvernements fédéral et provincial de prioriser l’accès à la résidence permanente pour les résident·es temporaires qui se trouvent au Canada.
« Si on travaille au Canada, si on paie des impôts au Canada, si on contribue à la société canadienne, on a le droit de devenir citoyens et citoyennes canadien·nes. »
Niall Ricardo, NPD
Le Parti conservateur n’a pas fixé de cible au niveau fédéral, mais a promis de travailler en collaboration avec le gouvernement du Québec pour réduire de moitié le nombre de résident·es temporaires dans la province, sans toutefois préciser comment il entend y parvenir.
Droit d’asile
L’accueil des demandeur·euses d’asile s’impose comme un enjeu important de la campagne électorale, dans le contexte où un nombre croissant de personnes migrantes aux États-Unis pourraient chercher protection au Canada après la fin de certains programmes humanitaires sous le gouvernement Trump.
Dans sa plateforme, le Parti libéral prétend maintenir « le leadership du Canada sur la scène internationale dans l’accueil des personnes les plus vulnérables ».
Toutefois, lors du débat des chefs en français, son chef Mark Carney a exprimé des réserves lorsqu’on lui a demandé si le Canada accepterait les Haïtien·nes sur le point de perdre leur statut de protection temporaire aux États-Unis. Il a jugé « approprié » de renvoyer aux États-Unis les personnes migrantes qui cherchent protection à la frontière canado-américaine en vertu de l’Entente sur les tiers pays sûrs.
Cette entente empêche, sauf quelques exceptions, de demander l’asile au Canada en provenance des États-Unis.
Pourtant, beaucoup d’organismes de défense des droits, notamment le Conseil canadien pour les réfugiés et Amnistie internationale Canada, appellent depuis des années à la fin de l’entente conclue avec les États-Unis, soutenant qu’elle contrevient à l’obligation du Canada de protéger les personnes fuyant la persécution.
« Le Canada peut et devrait être plus généreux qu’il ne l’est. »
Jonathan Pedneault, Parti vert du Canada
Le chef conservateur Pierre Poilievre est d’accord avec son homologue libéral pour renvoyer les demandeur·euses d’asile arrivé·es via les États-Unis, comme le veut l’Entente. Lors du débat des chefs en français, il a souligné que les immigrant·es doivent passer par « des portes d’entrée normales ».
Or, en vertu de l’Entente, les personnes en quête de refuge gardent le droit de déposer une demande d’asile quatorze jours après avoir traversé la frontière par des points d’entrée non officiels. Le média The Breach a d’ailleurs révélé que l’oncle par alliance de Pierre Poilievre était entré par le chemin Roxham, qui était également un point d’entrée irrégulier, aujourd’hui fermé.
En entrevue avec Pivot, le candidat du NPD Niall Ricardo, de même que le co-chef du Parti vert Jonathan Pedneault affirment tous deux que leur parti soutient la fin de cette entente.
Les néo-démocrates ne considèrent pas que « les États-Unis, en ce moment, sont un tiers pays sûr, [compte tenu] des déportations massives et complètement illégales » qui y ont cours, dit Niall Ricardo.
« On veut absolument que le Canada respecte le droit international et ses obligations face aux questions de droits de l’homme et de la Convention des réfugiés », affirme quant à lui Jonathan Pedneault. « Le Canada peut et devrait être plus généreux qu’il ne l’est. »
Par ailleurs, dans sa plateforme, le Parti libéral réaffirme son intention de renforcer le contrôle aux frontières et l’exécution des déportations.
Il est à noter que le gouvernement Trudeau a considérablement accéléré la déportation des personnes migrantes au cours des deux dernières années. En 2024, le nombre de personnes renvoyées a atteint son plus haut niveau depuis une dizaine d’années, touchant en majorité des demandeur·euses d’asile débouté·es.
Il en est de même pour le Parti conservateur. Pierre Poilievre fait la promotion d’une approche de « dernier arrivé, premier sorti » afin que les personnes non admissibles soient expulsées plus rapidement. Il propose même de mettre en place un système de suivi des départs.
Droits des travailleur·euses
En 2023, le rapporteur spécial de l’ONU Tomoya Obokata a conclu que le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) du Canada constituait un terrain propice aux formes contemporaines d’esclavage, car il rend les travailleur·euses dépendant·es de leurs employeurs et permet à ces derniers d’exercer un contrôle sur leur statut migratoire, ainsi que sur leur accès au logement et aux soins de santé.
Le rapporteur spécial a recommandé au Canada d’abolir les permis de travail « fermés » qui lient les travailleur·euses à un seul employeur et de leur offrir une voie d’accès à la résidence permanente.
Cette question a été passablement ignorée dans la campagne électorale. Seul le NPD exige que le Canada accorde des permis « ouverts » aux travailleur·euses étranger·es temporaires. Le Bloc québécois propose des permis « régionaux ou sectoriels », mais cela limite toute de même la liberté des travailleur·euses.
En 2024, le gouvernement Trudeau a resserré le PTET afin de réduire la dépendance des employeurs canadiens à cette main-d’œuvre.
Il a suspendu l’émission et le renouvellement des permis de travail pour la grande majorité des postes à bas salaire dans toutes les zones métropolitaines où le taux de chômage est de 6 % ou plus. Il a aussi plafonné l’embauche des travailleur·euses étranger·es temporaires pour les postes à bas salaires à 10 % de l’effectif total des entreprises et a réduit la durée maximale d’emploi à un an.
Ces mesures ont davantage précarisé les conditions des travailleur·euses étranger·ères temporaires déjà présent·es au Canada, déplorent les organismes du milieu. Beaucoup n’arrivent pas à faire renouveler leur permis de travail et risquent de perdre leur statut migratoire.
Le Parti conservateur aurait tendance à restreindre davantage l’émission de permis de travail. Il propose d’exiger « des vérifications préalables des syndicats dans le cadre d’une étude d’impact sur le marché du travail […] avant que les employeurs n’embauchent des travailleurs étrangers temporaires », peut-on lire dans sa plateforme électorale.
« On a créé un programme [qui n’offre] aucune avenue à ces personnes-là pour devenir citoyens et citoyennes à part entière », déplore Niall Ricardo, du NPD. « Si on travaille au Canada, si on paie des impôts au Canada, si on contribue à la société canadienne, on a le droit de devenir citoyens et citoyennes canadien·nes », soutient-il.
Avec des informations d’Oona Barrett.