Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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La conférence annuelle de réseautage de la droite conservatrice canadienne s’est tenue du 9 au 12 avril à Ottawa. Sur le site Web de l’événement, on peut lire que la conférence « cherche à promouvoir sa vision d’un Canada libre et démocratique où les principes conservateurs sont bien articulés, communiqués, financés, embrassés et appliqués ». Certains invités à l’édition 2025 font toutefois douter de cet attachement à la démocratie.

C’est sous le thème « Des idées à l’action » que s’est déroulée la fin de semaine dernière la conférence Canada Strong and Free Network (CSFN), tenue chaque année par un organisme du même nom fondé par l’ancien chef du Parti réformiste Preston Manning.

Cette conférence de réseautage a déjà accueilli des invités tels que le politicien britannique d’extrême droite Nigel Farage, le libertarien Ron Paul ou le stratège de George W. Bush, Karl Rove.

 « Le mouvement conservateur a fait d’immenses progrès à travers le globe en 2024 », peut-on lire dans l’annonce de la conférence. Dans ce contexte, le mouvement conservateur au Canada doit « être prêt dès le premier jour [d’une éventuelle prise de pouvoir] à concrétiser [ses] idées et les mettre en pratique », car « les élites libérales, soumises à l’agenda “ woke ”, font obstacle au progrès ».

Tourner le dos à la démocratie

Jeudi, le professeur Patrick Deneen était invité à s’adresser aux militant·es conservateur·trices réuni·es à Ottawa à titre de conférencier d’honneur (keynote).

Patrick Deneen est professeur de sciences politiques à l’Université de Notre-Dame, en Indiana. Il s’est fait connaître sur la scène nationale américaine après la publication de son livre Pourquoi le libéralisme a échoué, en 2018. Plus récemment, il a poursuivi sa critique du libéralisme dans son livre Regime Change : Towards a Postliberal Future (Changement de régime : vers un futur post-libéral).

Patrick Deneen fait partie de cette nouvelle frange conservatrice qui rejette le « fusionnisme », courant majoritaire dans le mouvement conservateur et le Parti républicain jusqu’à maintenant. Avant le premier mandat Trump, le mouvement conservateur nord-américain était majoritairement acquis à une alliance entre le laissez-faire économique, voire le libertarianisme, et le conservatisme social. Cela donnait des politiques favorables à la grande entreprise — des baisses d’impôt et moins de réglementation environnementale par exemple, — associées à d’autres politiques prônant les « valeurs familiales ».

Mais Patrick Deneen rejette le libéralisme, parce que selon lui, ce régime politique ne respecte pas ses promesses d’égalité et de prospérité et parce que l’importance accordée aux libertés individuelles encourage l’atomisation de nos sociétés, le déclin social et la destruction environnementale. Il dépeint sa position comme étant « pro-travailleurs ». Il propose de renforcer le pouvoir des syndicats, de combattre les monopoles et de réduire l’immigration.

Sur les questions sociales, ce fervent catholique est loin d’être progressiste. Il est opposé au mariage entre conjoint·es de même sexe, veut limiter la possibilité de divorcer pour les couples mariés et restreindre le droit à l’avortement ainsi que les soins d’affirmation de genre, par exemple.

Alors que ses prédécesseurs se basaient sur une « majorité morale » pour justifier leurs politiques, Patrick Deneen avance qu’il est du ressort d’un État fort d’imposer une vision morale conservatrice au nom du « bien commun ».

Dans Regime Change, il rejette la « tyrannie progressiste » et appelle à un « renversement vigoureux, mais pacifique des élites libérales » et à l’émergence d’un « aristo-populisme », soit une fusion entre des élites illibérale et un populisme qu’il considère comme naturellement conservateur.

La Hongrie en exemple

À l’automne 2019, Patrick Deneen était invité en Hongrie par le premier ministre d’extrême droite Viktor Orbán. Patrick Deneen concède que le régime hongrois ne peut être importé tel quel aux États-Unis, mais y voit un exemple de la manière dont l’État peut être utilisé pour faire la promotion de politiques conservatrices.

D’ailleurs, les participant·es à la conférence Canada Strong and Free ont aussi pu entendre jeudi le sous-secrétaire d’État au cabinet de Viktor Orbán, Márton Ugrósdy, lui aussi conférencier d’honneur.

Viktor Orbán, qui est premier ministre de la Hongrie depuis 2010, affirme lui-même que son régime est une « démocratie illibérale ». Cependant, selon l’indice de l’organisme Freedom House, il ne s’agit plus d’une démocratie, mais d’un régime hybride, soit un régime autoritaire dans lequel on tient des élections.

Un peu après le début de l’invasion russe à grande échelle en Ukraine, le parti au pouvoir en Hongrie a décrété un « état de danger ». Un état similaire avait été décrété durant la pandémie de COVID-19. Cet état d’urgence a permis à Orbán de diriger le pays par décrets, de limiter les débats parlementaires et de se soustraire à l’opinion judiciaire.

Depuis son arrivée au pouvoir, Viktor Orbán a profondément changé le pays. Dès son élection, il a redessiné la carte électorale pour assurer un poids électoral plus fort à sa base. Son parti, le Fidesz a aidé à créer de faux partis d’opposition, pour diviser le vote contre lui.

Le Fidesz a pris le contrôle de la majorité de l’écosystème médiatique et utilise des fonds publics pour mener ses campagnes électorales. Si un média ou une ONG reçoit de l’aide internationale, elle peut être soumise à une enquête pour « atteinte à la souveraineté » du pays.

Viktor Orbán est aussi un exemple pour une partie de la droite internationale pour ses positions anti-immigration et anti-LGBTQ+.

L’ombre de Trump plane sur la conférence

Malgré les menaces tarifaires et d’annexion du Canada faites par le président états-unien Donald Trump, on retrouve aussi parmi les invités du CSFN des personnes impliquées dans la mise en application du programme autoritaire de Trump.

Le premier conférencier d’honneur à prendre la parole, mercredi, était Chad Wolf, qui a été brièvement secrétaire du département de la Sécurité intérieure (DHS) durant le premier mandat présidentiel de Donald Trump. Il a démissionné de ce poste en 2021, après qu’un juge ait décrété que sa nomination était illégale.

Chad Wolf est l’architecte de la politique de séparation des familles migrantes.

En décembre 2017, alors qu’il travaillait comme conseiller pour le DHS, il a envoyé une liste de seize suggestions pour limiter l’entrée de migrant·es à la frontière. Une proposition sur cette liste consistait à séparer les familles, soit à arrêter les parents et à remettre leurs enfants aux services de protection de l’enfance. Ce traitement cruel était conçu pour avoir un effet dissuasif sur les personnes tentant de franchir la frontière.

Cette politique a été mise en application avant de prendre fin à la suite d’un tollé populaire.

Chad Wolf est également connu pour avoir déployé des agents fédéraux du DHS et de l’agence d’immigration et de contrôle des frontières (ICE) pour réprimer les manifestations à Portland, en Oregon, qui ont eu lieu à l’été 2020 dans la foulée du mouvement de protestation suivant le meurtre de George Floyd par un policier.

Suite à sa démission du DHS, Chad Wolf est allé travailler pour la Heritage Foundation, l’organisation conservatrice au centre du Projet 2025. Celui-ci est un plan élaboré pour consolider le pouvoir après la victoire de Donald Trump, prévoyant l’installation de personnel loyal dans de nombreux postes gouvernementaux, ainsi que toute une série de mesures autoritaires et conservatrices radicales, dont plusieurs correspondent à celles déployées par les républicains depuis quelques mois.

Chad Wolf a ensuite rejoint une formation similaire, l’America First Policy Institute (AFPI). Ce think tank conservateur est piloté par d’anciens membres du premier cabinet Trump. L’organisme a réussi à éviter les projecteurs médiatiques et donc n’a pas été soumis au même niveau de critique que son compétiteur, l’Heritage Foundation.

L’AFPI a tenu des formations avant l’élection présidentielle de novembre dernier afin de préparer les personnes pressenties pour des nominations dans un second mandat Trump à « confronter [les fonctionnaires fédéraux] et surmonter la résistance ».

L’institut prône la mise à pied de fonctionnaires, plus d’extraction de pétrole et de gaz et la limitation du droit à l’avortement, entre autres propositions. L’AFPI a déjà appelé à classer le mouvement décentralisé de militant·es anti-fascistes — couramment appelé « antifa » — comme une organisation terroriste.

Un autre participant de la conférence Canada Strong and Free à être associé à l’America First Policy Institute est Robert Wilkie. Il a participé lors du CSFN à une discussion spéciale avec Jason Kenney, ex-premier ministre conservateur de l’Alberta, sur le thème de « la politique étrangère et la sécurité ».

Robert Wilkie a été secrétaire aux Anciens combattants lors du premier mandat Trump et a été impliqué dans la dernière équipe de transition présidentielle. Sa nomination a suscité un bref scandale lorsqu’un discours de 1995, où il vantait les mérites du président sécessionniste Jefferson Davis, un « martyr » de la « cause perdue » sudiste, a refait surface.

Un autre trumpiste, Robert Lighthizer, a pris la parole lors de la conférence de clôture de l’événement pour parler de tarifs. Il est crédité comme étant l’architecte de la politique d’imposition de tarifs actuellement prônée par Donald Trump.

Lui aussi lié à l’America First Policy Institute, Robert Lighthizer a été représentant du commerce lors du premier mandat Trump, mais il n’a pas de poste dans l’administration Trump actuelle.

Il a tout de même rassuré l’auditoire que « la relation entre les États-Unis et le Canada sera aussi bonne, sinon meilleure qu’elle ne l’a jamais été », selon un enregistrement obtenu par Politico – les journalistes n’étaient pas admis à cette présentation. Pour cela, a-t-il expliqué, le Canada n’a qu’à dépenser plus en matière de défense, à aider les États-Unis contre la Chine et à renégocier l’accord de libre-échange nord-américain.

Bien que le Canada Strong and Free Network continue d’afficher que « la démocratie est le meilleur système pour organiser les individus », un nombre non négligeable d’intervenants à sa conférence semble trouver que la démocratie, avec ses limites au pouvoir exécutif, n’est plus tout à fait d’actualité.

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