Les négociations se poursuivent laborieusement entre le gouvernement et les travailleuses des centres de la petite enfance (CPE) affiliées à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), dont la convention collective est échue depuis 2023.
Après plusieurs jours de débrayage, la CSN a annoncé ce mardi qu’à moins d’arriver à une entente, trois journées de grève seront ajoutées les 14, 15 et 16 avril prochains – et la possibilité d’en venir à une grève générale illimitée n’est pas exclue.
Devant les difficultés persistantes pour les travailleuses de la petite enfance à obtenir de meilleures conditions de travail, et puisqu’il manque toujours de nombreuses places en garderie pour les familles québécoises, une question s’impose. À quel moment le gouvernement s’engagera-t-il concrètement à cesser de faire reposer sur les femmes le fardeau d’éponger la dévalorisation de l’éducation à la petite enfance.
Valoriser les métiers de la petite enfance
À ce point-ci des négociations, le gouvernement continue de refuser plusieurs propositions qui permettraient, selon la CSN, de valoriser les emplois en centres de la petite enfance et « d’augmenter la force de travail ».
Les travailleuses en CPE demandent par exemple l’implantation d’une mesure qui permettrait à une travailleuse qui change de CPE de conserver ses vacances annuelles accumulées.
Mais surtout, c’est la question du salaire qui demeure le principal obstacle à la conclusion d’une entente. La représentante des CPE à la Fédération de santé et des services sociaux (FSSS-CSN), Stéphanie Vachon, a d’ailleurs exprimé tout l’hiver des craintes pour la pérennité du réseau des CPE, faute d’un salaire permettant la rétention du personnel à long terme.
L’effritement du réseau des CPE aurait sans aucun doute des conséquences désastreuses sur les femmes.
Pour garantir des places en garderies comme s’y était engagé le gouvernement Legault en annonçant la conversion de garderies non subventionnées, il faut du personnel en nombre suffisant. C’est une équation simple.
Or, tandis qu’on peine à attirer des étudiantes dans les programmes d’éducation à la petite enfance, l’écart entre le salaire des éducatrices en CPE et celui offert dans les services publics (même avec la bonification salariale de 17,4 % proposée par le Conseien l du Trésor) contribue à l’exode de plusieurs travailleuses qualifiées vers d’autres milieux plus lucratifs.
Manque de places : impacts sur les familles
En parallèle des négociations, l’organisme sans but lucratif Ma place au travail – qui milite pour que tous les enfants d’âge préscolaire aient droit à une place en garderie abordable – a dévoilé cette semaine les résultats d’une étude sur les impacts financiers, professionnels et psychologiques de la pénurie de places en garderie sur les familles québécoises.
Pour garantir des places en garderies, il faut du personnel en nombre suffisant. C’est une équation simple.
L’étude fait notamment état d’une perte de revenu moyenne de 25 535 $ pour les familles pendant la période où elles sont sans place en garderie.
De plus, 76 % des parents interrogés rapportent également que cette période a eu des conséquences sur leur carrière, et 37 % ont déclaré avoir dû prendre un congé sans solde.
Les femmes grandes perdantes
Sans grande surprise, c’est sur les femmes que la pénurie de places en garderie frappe le plus fort.
Le rapport commandé par Ma place au travail dévoile que 68 % des femmes n’ont pu retourner au travail à temps plein après leur congé parental (contre 45 % des hommes) et que ce sont elles qui sont majoritaires à prendre un congé supplémentaire pendant la période sans place en service de garde.
C’est aussi sur les mères que reposerait principalement la charge de la recherche d’une place en garderie – et l’anxiété qui vient avec cette quête.
C’est sur les femmes que la pénurie de places en garderie frappe le plus fort.
L’engrenage des inégalités sociales participe bien sûr très probablement à ces écarts : l’écart salarial entre les hommes et les femmes contribue, dans les familles hétéroparentales, à prioriser l’emploi de monsieur.
Mais il demeure anormal que le choix de fonder une famille implique d’aussi grandes charges pour les femmes, doublées d’imposants risques pour leur carrière.
Regarder derrière pour mieux se préparer au futur
Historiquement, l’implantation d’un réseau de garderies publiques figurait, en 1967, parmi les recommandations de la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada (la commission Bird), en marge d’une augmentation de la présence des femmes sur le marché du travail.
Après plusieurs essais et erreurs plus ou moins fructueux, la création 30 ans plus tard au Québec des CPE au tarif journalier universel visait précisément à faciliter la conciliation travail-famille pour les Québécoises et à réduire l’écart professionnel et salarial entre les hommes et les femmes.
L’effritement du réseau des CPE dans les années 2020 aurait sans aucun doute des conséquences désastreuses sur les carrières, les ambitions et le positionnement social des femmes.
Ironiquement, plusieurs se sont désolé·es, en 2024, d’une tendance générale à la baisse des natalités et d’un taux de fécondité historiquement très bas chez les femmes, selon les données compilées par l’Institut de la statistique du Québec. D’aucuns diront que ça n’a rien de surprenant – du moins pas tant que le Québec forcera les femmes à éponger les iniquités parentales et les lacunes de son système d’éducation à la petite enfance.