Bifan Sun Journaliste · Pivot
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Pour beaucoup de Canadien·nes, les positions des partis politiques sur la question palestinienne deviennent un enjeu important dans l’élection fédérale à venir. Bien qu’à l’approche du scrutin, les partis semblent reléguer au second plan cette question cruciale de politique étrangère, leurs réactions – ou leur silence – face aux 18 derniers mois de nettoyage ethnique à Gaza en disent long sur les positions qu’ils défendent.

À l’approche de l’élection fédérale, des organisations qui représentent les communautés musulmanes et arabes au Canada ont déclaré que la question de la Palestine serait un enjeu crucial, voire déterminant, dans leur choix de vote.

Le 11 mars, une coalition d’organismes pro-palestiniens a lancé une campagne intitulée « Vote Palestine », visant à faire pression sur les candidat·es des partis politiques afin qu’ils et elles soutiennent une plateforme favorable à la Palestine.

Cette plateforme met de l’avant cinq demandes : imposer un embargo bilatéral sur les échanges d’armes avec Israël, mettre fin à l’implication du Canada dans les colonies israéliennes illégales, lutter contre le racisme anti-palestinien et protéger la liberté d’expression sur la Palestine, reconnaître l’État de Palestine, et enfin financer adéquatement les efforts de secours à Gaza.

Au moment de la publication de cet article, sept libéraux, 143 néo-démocrates, 43 verts, un bloquiste et une centaine d’organismes ont soutenu la plateforme – mais aucun conservateur.

Lorsque la campagne Vote Palestine a été lancée pour la première fois en 2021, « il n’y avait que quelques candidat·es néo-démocrates et vert·es qui avaient signé », se rappelle Michael Bueckert, vice-président de l’organisme Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO).

« Cela suggère que les restrictions traditionnelles entourant cette question sont en train de changer », poursuit-il. « La question palestinienne mérite absolument d’être un enjeu électoral. »

Pivot a recensé les prises de position des partis sur plusieurs enjeux liés à la Palestine et s’est aussi entretenu avec trois candidats – du Nouveau Parti démocratique (NPD), du Parti vert et du Bloc québécois – dans le cadre de grandes entrevues sur les principaux enjeux de cette élection.

Positions globales

« Le Parti libéral a historiquement été pro-israélien jusqu’au bout des ongles », lance Rachad Antonius, sociologue et spécialiste du Moyen-Orient.

Ce n’est que l’année dernière que le Canada a enfin voté en faveur de plusieurs résolutions de l’ONU concernant les droits des Palestinien·nes, par exemple celle qui affirme que les colonies israéliennes en Cisjordanie sont illégales et constituent un obstacle à la paix, ou bien celle qui demande le retrait d’Israël des territoires palestiniens occupés depuis 1967.

Depuis l’escalade du conflit en octobre 2023, le gouvernement libéral se limite à des appels généraux au respect des droits humains et du droit international, en employant un langage ambigu qui évite de tenir Israël responsable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité

De plus, il a affirmé à plusieurs reprises le droit d’Israël à se défendre, ainsi que l’« amitié indéfectible » entre les deux pays, qui est le fondement de sa politique sur le conflit israélo-palestinien.

Toutefois, il y aurait une division grandissante sur la question à l’intérieur du parti. Certain·es membres affichent ouvertement une position pro-palestinienne et sont prêt·es à contester le gouvernement libéral sur certains enjeux.

Le silence du nouveau chef Mark Carney sur la question palestinienne suscite des inquiétudes quant à l’orientation du parti. « Un bilan aussi vide indique probablement qu’il ne s’intéresse pas à cette question et qu’il est plus enclin à maintenir le statu quo », conclut CJPMO dans un rapport publié lors de la course à la chefferie libérale en mars dernier.

De l’autre côté, le Parti conservateur a maintenu sa position pro-israélienne sans équivoque, qui s’aligne souvent sur celle du président américain Donald Trump.

Le chef conservateur Pierre Poilievre s’est fièrement présenté comme un ami de l’État d’Israël lors de plusieurs discours dans des synagogues. Il reconnaît le peuple juif comme « un véritable peuple autochtone » sur le territoire et met de l’avant la sécurité des Israélien·nes en soutenant pleinement l’élimination du Hamas, même au prix de dizaines de milliers de vies palestiniennes. 

Si les conservateurs prennent le pouvoir, « on assisterait à un recul sur les différents fronts, où il y a eu des succès marginaux », analyse Michael Bueckert. « On assisterait sans doute à une répression de toutes sortes de discours pro-palestiniens, sous prétexte – à tort – qu’ils s’apparentent à de l’antisémitisme. »

En novembre 2024, dans la foulée des mobilisations pro-palestiniennes, Poilievre a appelé à expulser tout étranger qui se serait livré au vandalisme pendant les manifestations. Cela n’est pas sans rappeler la déportation d’étudiant·es internationaux·ales engagé·es dans l’activisme pro-palestinien aux États-Unis pour cause d’« antisémitisme ».

De plus, Poilievre a promis de définancer tout organisme et institution ayant un agenda « woke et antisémite ».

Le NPD, le Parti vert et le Bloc québécois plaident davantage pour les droits des Palestinien·nes, tout en condamnant les meurtres de civil·es perpétrés par les deux parties au conflit.

Les trois partis sont d’avis que le Canada doit exercer davantage de pression sur Israël pour mettre fin aux violences et soutenir les efforts visant à tenir toutes les parties responsables des violations du droit international.

De plus, dans certaines de leurs déclarations officielles, le NPD et le Parti vert ont affirmé que le gouvernement israélien extrémiste a commis un génocide à Gaza.

Mettre fin aux violences

En décembre 2023, le Canada dirigé par le Parti libéral a enfin voté en faveur d’une résolution de l’ONU appelant à un cessez-le-feu humanitaire à Gaza.

Le Parti conservateur n’a pas pris de position officielle sur le cessez-le-feu, mais son chef Poilievre a exprimé son opposition dans un balado produit par le National Post. Il a fait valoir que la résolution de l’ONU était pro-Hamas plutôt que pro-palestinienne et a réitéré qu’Israël avait « le droit de se défendre ».

Rappelons qu’au moment du vote canadien, l’offensive israélienne avait déjà fait environ 20 000 morts à Gaza, dont une majorité de femmes et d’enfants.

En mars 2024, le NPD avait proposé une motion non contraignante demandant au gouvernement canadien de « suspendre tout commerce de biens et de technologies militaires avec Israël », soit d’imposer un embargo bilatéral total sur les armes. La motion a finalement été édulcorée pour se limiter à appeler Ottawa à « cesser l’approbation et le transfert d’autres exportations d’armes à destination d’Israël ».

Elle a été adoptée avec le soutien du Bloc québécois, du Parti vert et de presque tous les libéraux, y compris l’ancien premier ministre Justin Trudeau et la ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly. Aucun conservateur ne l’a appuyée.

À noter que deux mois plus tôt, la Cour internationale de justice avait conclu qu’il y a un risque « plausible » de génocide à Gaza, tout en rappelant que tous les États ayant signé la Convention sur le génocide, dont le Canada, ont l’obligation de prévenir et de punir ce crime.

Dans la mise en œuvre de la politique devant limiter l’envoi d’armement vers Israël, des failles ont permis qu’une quantité considérable d’armes et de composants continuent d’être envoyée, directement ou via les États-Unis.

« Le Parti libéral a historiquement été pro-israélien jusqu’au bout des ongles. »

Rachad Antonius, sociologue

En entrevue avec Pivot, le candidat du NPD Niall Ricardo – qui a été porte-parole du groupe pro-palestinien Voix juives indépendantes –, le co-chef du Parti vert Jonathan Pedneault et le candidat du Bloc québécois Olivier Gignac ont tous réaffirmé qu’ils continuent d’exiger un embargo total sur les armes. 

Le néo-démocrate et le bloquiste précisent que leurs partis s’engagent à demander une transparence dans les contrats d’approvisionnement en équipements militaires, qui permet de retracer les destinataires finaux des envois.

Aide humanitaire

Pendant la décennie Trudeau, le Canada a généralement maintenu un soutien constant aux organisations humanitaires opérant dans la région, notamment à l’agence de l’ONU pour les réfugié·es de Palestine (UNRWA), qui fournit des services vitaux à plus de 5,9 millions de réfugié·es à Gaza, en Cisjordanie et dans les pays voisins. 

Sauf qu’en janvier 2024, Ottawa avait suspendu son financement à l’UNRWA à la suite d’allégations non fondées d’Israël, selon lesquelles des employés de l’agence auraient été impliqués dans l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.

Alors que le chef néo-démocrate Jagmeet Singh pressait le gouvernement libéral de rétablir son financement à la plus importante agence humanitaire pour les Gazaoui·es, jugeant que l’interruption du soutien était une punition collective pour « une population désespérée », le chef conservateur s’y était opposé fermement, accusant l’UNRWA d’être une « organisation terroriste ».

Le financement du Canada à l’UNRWA a finalement repris au début de mars 2024. Avec un nouveau financement de 99 millions $ annoncé le 20 mars dernier, le Canada aurait affecté environ 240 millions $ en aide humanitaire à Gaza et en Cisjordanie.

En même temps, Poilievre a promis une réduction importante de l’aide étrangère, dont « une grande partie va aux dictateurs, aux terroristes et aux bureaucraties mondiales », selon lui.

« Si les conservateurs prennent le pouvoir, on assisterait à un recul sur les différents fronts, où il y a eu des succès marginaux. »

Michael Bueckert, CJPMO

Complicité dans les colonies illégales

Pour le sociologue Rachad Antonius, lorsqu’on évalue les positions des partis, il est important de se demander s’ils se contentent de dénoncer les violences et la crise humanitaire à Gaza, ou bien s’ils se prononcent également sur le problème de fond, qui est un siècle de dépossession du peuple palestinien.

Bien que le gouvernement libéral reconnaisse explicitement que les colonies de peuplement israéliennes dans les territoires palestiniens occupés sont contraires au droit international, il n’a pris aucune mesure pour sanctionner l’État d’Israël et mettre fin à l’implication des entreprises et institutions canadiennes dans l’occupation illégale.

Le Canada cible plutôt des particuliers en imposant une interdiction de faire affaire avec des colons extrémistes violents, énumérés sur une liste restreinte, et en rendant ces colons inadmissibles au Canada en vertu de la Loi sur l’immigration.

Jusqu’à présent, aucun parti canadien n’appuie officiellement et pleinement le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël. Ce mouvement largement soutenu par la société civile, au Canada comme ailleurs, vise notamment à presser Israël, à travers des moyens économiques, de se retirer des territoires palestiniens occupés et de mettre fin au régime d’apartheid.

Le Parti vert le soutenait partiellement en 2016 en proposant une interdiction des produits en provenance des colonies israéliennes illégales.

Bien que le gouvernement libéral affirme soutenir une solution à deux États et être « disposé à reconnaître l’État de Palestine au moment le plus propice à une paix durable », ni Trudeau ni son successeur Carney n’ont précisé quand et comment ils imaginaient y parvenir.

Et ce, malgré que le NPD, le Parti vert et le Bloc québécois ont multiplié leur appel à la reconnaissance immédiate de l’État de Palestine en 2024.

Le Parti libéral et le Parti conservateur n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue ou de commentaires au moment de publier.

Avec des informations d’Oona Barrett

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