Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Au fil des élections, les jeunes sont de moins en moins nombreux·euses à participer au scrutin. Ce cas de figure est souvent pointé du doigt comme le signe d’un désengagement du domaine politique. Mais qu’en est-il vraiment? Pivot s’est entretenu avec des jeunes qui, s’iels hésitent à se rendre au bureau de vote le 28 avril prochain, sont loin de se désintéresser de la politique – bien au contraire.

Jeanne* est prof de philosophie au cégep. Au cours des derniers mois, elle a remarqué que l’intérêt et les interrogations de ses étudiant·es se multiplient depuis les dernières élections américaines.

« J’ai vraiment l’impression que les jeunes sont intéressés par la politique. »

De prime abord, ces observations semblent contredire les plus récents sondages, selon lesquels les jeunes sont de moins en moins nombreux·euses à participer aux scrutins. Les plus récentes données d’Élections Canada montrent un taux de participation d’environ 47 % chez les 18 à 24 ans. Chez les 65 à 74 ans, cette proportion s’élève plutôt à 75 %.

Mais déposer un bulletin de vote est-il un indicateur fiable pour mesurer l’engagement et l’intérêt politique?

« Mon point de vue est complètement biaisé », concède Charlie*, militant·e dans plusieurs domaines, notamment la justice climatique. « Je travaille toute la journée avec des jeunes pour qui l’engagement politique est une question profonde et existentielle qui se vit au quotidien. »

S’iel hésite toujours à aller voter aux élections fédérales à la fin du mois, c’est loin d’être par manque d’intérêt.

« Je trouve que ce jugement de valeur à l’emporte-pièce qu’on entend constamment, comme quoi les jeunes sont désengagés… je pense que, plutôt que de le dénoncer ou de le déplorer, c’est beaucoup plus intéressant de se demander pourquoi. »

Manque d’options

« La seule affaire qui me motiverait potentiellement à voter, c’est qu’il y a un génocide en cours et que les partis s’obstinent à entretenir la complicité du Canada à cet égard-là, avec la vente d’armes », explique Charlie*.

Iel cite aussi l’envie de contrer les menaces posées par la venue d’un gouvernement conservateur pour les communautés queers et trans, mais les risques de voir le parti l’emporter dans sa circonscription sont minces.

Éric* est également en période de réflexion. « Ma décision n’est pas encore prise vraiment, c’est pas quelque chose que je fais à la légère », explique le jeune travailleur autonome, qui s’abstient fréquemment de voter aux élections fédérales.

« Je ne crois pas au système électoraliste », avance-t-il, en expliquant qu’il déplore que dans un tel contexte, les candidat·es tendent davantage à être de bon·nes communicateur·trices que de bon·nes dirigeant·es.

Cependant, il n’écarte pas non plus la possibilité d’un vote stratégique. « J’avoue qu’en regardant les dernières élections aux États-Unis… je comprends les gens qui n’ont pas voté, sauf qu’on voit le résultat que ça donne. » S’il participait au scrutin le 28 avril prochain, ce serait pour bloquer la venue d’un gouvernement conservateur.

« On se ramasse souvent, au Canada, à faire le même choix qu’aux États-Unis et à se sentir impuissants et impuissantes dans ce choix-là. »

Jeanne*

Pour Charlie, l’absence ici de partis plus radicaux qui répondent aux inquiétudes des jeunes entre en ligne de compte dans son hésitation. « Personnellement, je n’ai pas envie de voter pour un parti, même le NPD. Il n’y a pas d’offre politique intéressante, il n’y a pas d’offre politique qui soit résolument progressiste. »

Ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde, remarque-t-iel. Des partis de gauche ont connu du succès, notamment la France insoumise et Die Linke en Allemagne, en mobilisant les jeunes autour d’un agenda plus radical.

« Je ne m’attends pas à ce que la gauche partisane soit une solution vraiment concluante aux enjeux auxquels ont fait face en tant que société », mitige-t-iel. « Mais je pense que, tant qu’à avoir du monde qui font cette job-là, ça serait le fun qu’ils soient pas complètement impotents. »

Pour Jeanne, la conséquence de l’effacement des partis de gauche est un système bipartite, où, dans les faits, la bataille pour le pouvoir se livre entre les conservateurs et les libéraux.

« On se ramasse souvent, au Canada, à faire le même choix qu’aux États-Unis et à se sentir impuissants et impuissantes dans ce choix-là », remarque-t-elle. « Ce n’est pas supposé être ça, notre [système] électoral. »

Chez nos voisins du Sud, cette insatisfaction a mené à l’abstention de plusieurs électeur·rices démocrates qui étaient insatisfait·es de la position pro-Israël du parti, notamment.

S’abstenir

« Évidemment, le vote et le scrutin, c’est la seule manière officielle qu’on a comme électeur de se [faire entendre] », affirme Jeanne. « Mais le discours abstentionniste pointe vers le fait que ce petit truc d’implication sociale qu’on a, à la fois il est vrai, et à la fois il sert de masque à tout le reste. »

Elle n’est pas prête à se décrire comme une abstentionniste convaincue, mais explique qu’elle refuse fréquemment de participer au scrutin.

« Il y a une chose de fun dans l’abstentionnisme qui est cette attitude du “oui, mais” », explique-t-elle. « Oui je suis politisée, mais tu m’emmerdes, potentiel député libéral. Tu m’emmerdes, banquier qui se présente comme seul rempart vis-à-vis des conservateurs. Tu m’emmerdes, système qui n’a visiblement pas les moyens de faire face aux problèmes qui me préoccupent comme jeune. », illustre-t-elle.

En votant, « on délègue la politique à la classe politique et on s’en lave un peu les mains pendant quatre ans, jusqu’à ce que ce soit à notre tour de reparler », pense Éric. « Je ne pense pas que la démocratie, c’est ça. »

« Pour moi, la démocratie, c’est aussi l’autodétermination, et le fait de travailler, de s’organiser avec sa communauté pour résoudre les enjeux que les gouvernements refusent de traiter. »

Charlie*

Pour illustrer son propos, Éric pointe du doigt la loi 93 adoptée sous bâillon la semaine dernière par le gouvernement du Québec pour exproprier la ville de Blainville d’un terrain convoité par l’entreprise Sablex pour y enfouir des matières dangereuses. « Les gens à Blainville doivent se sentir trahis, ça n’a jamais fait partie de leur programme », soutient Éric.

« L’idée que ça aurait une valeur d’aller à l’urne, d’annuler son vote, d’affirmer sa dissension, personnellement, je ne vois pas la valeur de ça », pense pour sa part Charlie. « J’en ai rien à cirer, de me déplacer au bureau de vote pour ça, et en même temps, je ne pense pas que de rester chez nous, ce soit un acte politique non plus. »

L’argument abstentionniste met de l’avant qu’une non-participation au scrutin, si elle est assez importante, pourrait devenir un levier de changement politique.

« Jusqu’ici, je le trouvais relativement faible », cet argument, avoue Jeanne. « Mais peut-être qu’à ce niveau-là, c’est le seul moyen pour les idéaux progressistes d’avoir un impact. Ça se pourrait qu’on soit rendu à ce moment-là. »

Ce qui est particulier en ce moment, « c’est que pour de vrai, on se met à parler de fascisme », ajoute Jeanne. « Ça change la dynamique du jeu et les anti-fascistes le disent depuis tellement longtemps : les mécanismes internes, la logique du libéralisme ne sont pas faits pour faire face à ça. »

S’engager autrement

L’engagement politique, « c’est une question de posture et de comment tu te vois par rapport à la politique », avance Jeanne. « L’important, c’est vraiment l’intérêt pour la politique et de ne pas penser que ça se réduit au vote. »

« Il s’agit de bien réfléchir à l’actualité, de réfléchir avec les gens, de prendre la parole autrement, de s’organiser en dehors des circuits de la politique normale, de faire des comités au cégep, etc. Ça, c’est beaucoup plus proactif […] que juste le fait de voter », détaille-t-elle.

« C’est un des autres aspects de mon questionnement », acquiesce Éric, qui confie ne pas être complètement satisfait de son propre engagement, outre le scrutin. « Mon implication politique ne peut pas non plus s’arrêter à ne pas aller voter à chaque quatre ans. »

« On met trop l’emphase sur la politique comme étant [uniquement] les élections et les partis au pouvoir, alors qu’on peut avoir un impact politique beaucoup plus positif en s’impliquant dans nos communautés », explique-t-il. « C’est là qu’il peut se passer des changements majeurs. »

« Pour moi, la démocratie, c’est aussi l’autodétermination, et le fait de travailler, de s’organiser avec sa communauté pour résoudre les enjeux que les gouvernements refusent de traiter », ajoute Charlie. « J’ai autre chose à faire de ma journée. »

« J’ai l’impression d’avoir d’autres moyens d’action qui ont un impact beaucoup plus grand sur la société. »

Nom d’emprunt. Pivot a accordé l’anonymat à ces intervenant·es puisqu’iels craignaient que leurs opinions leur vaillent des représailles.

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