Le ministre des Finances Éric Girard a déposé mardi un budget qui prévoit une hausse des dépenses publiques inférieures à l’inflation et qui offre très peu de nouvelles mesures pour affronter la crise du logement et l’urgence climatique. Le budget ne prévoit quasiment pas de nouvelles sources de revenus. Pourtant, il se montre très généreux envers les entreprises.
« Face à la grande incertitude économique », liée notamment à la menace de tarifs venant des États-Unis, « nous faisons le choix de nous concentrer sur la création de richesses, tout en protégeant les services publics », a assuré mardi le ministre des Finances Éric Girard au moment de présenter le budget du Québec 2025-2026.
Celui-ci inclut donc un total de 12,3 milliards $ de nouvelles dépenses sur cinq ans. Là-dessus, 5,4 milliards visent à « stimuler la création de richesses ».
Le budget comporte aussi 6,8 milliards $ de nouvelles mesures pour les services à la population, dont 3,9 milliards $ en santé et services sociaux et 1,1 milliard $ en éducation. Les autres nouvelles dépenses dans ce volet incluent le logement, la protection de l’environnement ou encore la culture.
Déficit austère
Au total, les montants prévus aux portefeuilles de tous les ministères atteignent cette année un total de 156 milliards $, c’est-à-dire qu’ils sont globalement bonifiés de 1,8 % par rapport à l’an dernier. La moyenne de croissance annuelle d’ici 2029-2030 est dans les mêmes eaux, à 1,7 %.
Pour plusieurs, cette croissance des dépenses inférieure à l’inflation, qui a été de 2,4 % en 2024, est synonyme d’austérité et exigera des compressions dans les services publics.
« On s’engage définitivement dans l’austérité », affirme Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). « Elle n’est pas aussi abrupte qu’on aurait pu le prévoir pour cette année, mais elle est néanmoins indéniable. »
Pour cette année seulement, estime-t-il, le maintien des services aurait nécessité de bonifier globalement les portefeuilles des ministères de 3,1 %. On parle ainsi d’un manque à gagner de 1,5 milliard $.
En 2025-2026, le budget de l’éducation est augmenté de 2,2 % et celui de la santé, de 3 %. Les deux ministères verront la croissance de leur portefeuille limitée à 2 % l’année suivante.
Pour maintenir les services cette année, il aurait fallu des bonifications de 4,7 % en éducation et de 3,8 % en santé, toujours selon les calculs de l’IRIS.
Ces chiffres incluent notamment les coûts supplémentaires liés à l’augmentation des salaires dans le secteur public ainsi qu’aux besoins croissants de population – par exemple, en éducation, la hausse du nombre d’élèves.
« L’évolution des dépenses ne permet pas de couvrir celle des coûts du système, en éducation, en santé et ailleurs », résume Guillaume Hébert.
« On s’engage définitivement dans l’austérité. »
Guillaume Hébert, IRIS
Un constat partagé par plusieurs. « C’est un budget de compression », résume aussi Alejandra Zaga Mendez, porte-parole de Québec solidaire (QS) en matière d’économie et d’innovation.
Le taux de croissance des dépenses publiques dans les postes prioritaires, comme la santé et l’éducation, « est largement en dessous du strict minimum », qui serait entre 3,5 % et 4 %, selon Vincent Marissal, porte-parole solidaire en matière d’administration gouvernementale.
Le budget présenté par le ministre Girard accuse un déficit de 11,4 milliards $ cette année et prévoit un retour à l’équilibre budgétaire dès 2029-2030.
Resserrer les dépenses publiques aussi rapidement implique nécessairement « des coupes draconiennes dans les dépenses pour les prochaines années », et donc des « compressions massives » dans les services, souligne Guillaume Hébert.
« Pour y arriver, ce ne sera pas un atterrissage en douceur », confirme Caroline Senneville, présidente de la CSN.
Le ministre était toutefois obligé, en vertu de la loi sur l’équilibre budgétaire, de proposer un tel plan. « On peut se demander si le gouvernement y croit vraiment », remarque Guillaume Hébert.
Le ministre Girard lui-même a reconnu qu’en cas de récession – une situation possible à court terme, selon plusieurs analystes –, il ne serait plus soumis à la loi sur l’équilibre budgétaire, ce qui pourrait lui donner une certaine marge de manœuvre.
Budgets inflexibles et gel de recrutement
La présidente du Conseil du Trésor, Sonia LeBel, a de son côté affirmé que le budget qu’elle présentait exigerait « rigueur » et « discipline » de la part de tous les acteurs du gouvernement, mais qu’il permettrait le maintien des services.
« On ne peut pas dire qu’il y a des coupes draconiennes, mais on maintient le financement pour des services qui sont déjà étirés au maximum », réagit Caroline Senneville, de la CSN.
Pour obtenir « un État plus efficace et performant », la ministre LeBel obligera notamment les différents ministères à respecter strictement les sommes qui leur sont allouées, comme c’était déjà le cas l’an dernier. « L’ensemble du gouvernement va devoir se mobiliser pour assurer le respect des enveloppes budgétaires. »
Cette approche peut poser des difficultés à la fin de l’année, souligne Caroline Senneville. « Quand on approche du montant final, qu’il y ait des besoins ou non, on tire la plug », déplore-t-elle.
« On maintient les services à un niveau que la population trouve insuffisant. »
Caroline Senneville, CSN
La ministre LeBel a aussi expliqué que le gel de recrutement annoncé l’automne dernier serait maintenu. Il touche la majorité du secteur public, notamment dans des postes administratifs, mais exclut certains emplois en éducation et en santé, comme les enseignantes et les médecins.
Un gel de recrutement, « c’est tout le temps menaçant », dit Caroline Senneville, puisque « les services sont donnés par des personnes ». Cela reste vrai peu importe les emplois qui sont ciblés, selon elle. « Quand vous appelez quelque part, c’est quelqu’un dans un poste administratif qui vous répond », illustre-t-elle.
Tout cela survient à un moment où il s’agirait non seulement d’assurer la pérennité des services existants, mais de les améliorer, ajoute la présidente de la CSN. Particulièrement dans un contexte d’incertitude économique comme celui que le Québec et le Canada traversent actuellement.
« Habituez-vous au niveau actuel de services, parce qu’il n’y a vraiment rien pour les améliorer », lance-t-elle. « On maintient les services à un niveau que la population trouve insuffisant. »
Quelques économies, peu de nouveaux revenus
Le budget 2024-2025 du gouvernement du Québec se caractérise aussi par une quasi-absence de nouveaux revenus permettant d’assurer la mission de l’État.
Le gouvernement mise plutôt sur une « amélioration du régime fiscal », c’est-à-dire qu’il a mené un examen étendu des dépenses fiscales de la province pour identifier de nouvelles économies à faire ou des revenus supplémentaires à aller chercher en levant des exemptions, pour un total de trois milliards sur cinq ans.
La principale mesure annoncée en ce sens est une augmentation de la taxation des primes d’assurances. En effet, celles-ci ne sont pas soumises à la taxe de vente du Québec (TVQ), qui est de 9,98 %, mais plutôt taxées à un taux légèrement inférieur, de 9 %. Cette situation prendra fin en 2027, ce qui générera des revenus additionnels de 996,2 millions $ sur quatre ans.
Pour le reste, il s’agit essentiellement de « micro-mesures » qui permettent de dégager des « sommes peu significatives », constate Guillaume Hébert.
« Ce budget n’est pas à la hauteur des crises. »
Alejandra Zaga Mendez, QS
Par ailleurs, le ministre Girard compte aussi encore sur une bonification de l’impôt sur les gains en capital, annoncée lors de la mise à jour économique de l’automne dernier, qui pourrait rapporter 1,8 milliard $ sur cinq ans. Cela vise à harmoniser la fiscalité de la province avec une mesure annoncée l’an dernier par le gouvernement fédéral, mais qui n’a jamais été officiellement adoptée. Le Parti libéral a déjà signifié qu’il souhaitait abandonner cette promesse.
Le peu de nouveaux revenus prévus au budget pose problème, juge Guillaume Hébert. « Il y a un coût aux impôts dont on se prive » depuis des années, et « on rentre dans le bout qui fait mal », critique-t-il.
Quand on réduit les impôts, notamment des grandes entreprises et des ménages nantis, « l’argent se retrouve dans les poches des plus riches, et pendant ce temps-là, on se retrouve avec un déficit qu’on ne sait plus comment combler, alors on coupe dans les services », commente-t-il.
L’IRIS avait par exemple proposé d’instaurer un nouvel impôt progressif sur le patrimoine des 10 % des ménages les mieux nantis, ce qui permettrait de générer des revenus supplémentaires d’environ six milliards $ annuellement, selon le groupe de recherche.
Presque rien pour le logement
Deux grands absents du budget présenté mardi : le logement et l’environnement.
« Ce budget n’est pas à la hauteur des crises, de la crise du logement et de la crise environnementale », a ainsi pointé Alejandra Zaga Mendez, de QS. « Il n’y a pas d’augmentation du budget en environnement et il y a zéro dollar pour la construction de logement. »
Le principal investissement du gouvernement pour contrer la crise du logement consiste en un investissement de 186,8 millions $ sur cinq ans pour financer des rénovations pour les habitations à loyer modiques (HLM). Un montant de 41,2 millions $ est aussi prévu pour aider aux frais d’exploitation des HLM afin d’éviter que leurs administrateur·trices soient contraint·es d’augmenter les loyers.
Une bonne nouvelle qui pourra aider à maintenir le parc d’habitations à loyer modique, mais qui est loin d’être à la hauteur des besoins de nouvelles places en logement social, prévient Véronique Laflamme, porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).
« Ça ne fera pas grand-chose pour les 30 000 ménages qui sont en attente d’une place en HLM », remarque-t-elle.
Selon le FRAPRU, le Québec devrait construire au moins 10 000 logements hors du marché privé par année pour espérer avoir un effet positif sur la disponibilité des logements réellement abordables dans la province.
Or, le gouvernement de la CAQ ne prévoit aucune nouvelle habitation. Il s’en tient à sa promesse de construire les 8 000 logements abordables annoncés lors de la mise à jour budgétaire de novembre 2023, qui sont à moitié financés par le fédéral. La majorité de ces unités sont du logement social géré par des organismes sans but lucratif, mais pour l’instant seulement 240 sont terminées et occupées.
Plus généralement, le gouvernement estime que ses interventions déjà annoncées mèneront à la création de 23 000 logements d’ici 2030, la grande majorité appartenant au marché privé.
« Nos attentes, c’était des sommes pour construire du logement social et abordable, mais il n’y a aucune nouvelle somme », a constaté Alejandra Zaga Mendez.
« Le budget ne fait presque rien pour aider les locataires qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts. »
Véronique Laflamme, FRAPRU
Le gouvernement bonifie aussi le programme de subvention au loyer pour couvrir 1000 logements supplémentaires et atteindre 179 300 prestataires. Cette mesure coûtera 32,7 millions $ sur cinq ans.
Le budget présenté mardi prévoit aussi 42,6 millions $ sur la même période pour des services d’accompagnement aux personnes vulnérables afin de les aider à ne pas se retrouver en situation d’itinérance. Cette aide touchera 900 personnes.
Il octroie aussi 3,9 millions $ cette année pour aider les Villes à aider les familles qui se retrouveront sans logis au 1er juillet.
Quelques autres mesures fournissent de l’argent aux propriétaires pour les aider à loger des personnes vulnérables. C’est le cas d’une somme de 38 millions $ versée cette année pour aider les propriétaires à rendre leurs logements accessibles et adaptés aux personnes handicapées.
Le budget prévoit aussi 288,2 millions $ sur cinq ans pour aider les résidences privées pour aîné·es (RPA) à offrir les mêmes services que les résidences publiques, et 30 millions $ sur trois ans pour aider les RPA à se conformer aux règlements sur les risques d’incendie.
« Ce qu’on voit, c’est un budget qui ne fait presque rien pour aider les locataires qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts, et qui contribue à ce que l’inabordabilité se poursuive, alors que le privé s’en met plein les poches », résume Véronique Laflamme.
Stagnation des dépenses en environnement
Le portefeuille du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs n’augmente que de 0,2 % cette année par rapport à l’année précédente, pour atteindre 2,4 milliards $.
Le budget contient toutefois quelques nouvelles mesures visant à protéger l’environnement, qui se chiffrent au total à 172 millions $ sur cinq ans
La plus substantielle est une subvention de 100 millions $ sur cinq ans pour promouvoir des pratiques agricoles plus durables.
Le gouvernement prévoit aussi 24 millions $ pour engager plus d’agent·es de la faune, 11,4 millions $ pour régler des problèmes liés aux puits d’hydrocarbures abandonnés par l’industrie et 4,2 millions $ pour protéger le saumon de l’Atlantique. Toutes ces mesures sont financées sur cinq ans.
Le budget accorde aussi 27,4 millions $ pour les cinq prochaines années pour des projets de protection de la faune pilotés par des communautés autochtones, ainsi que 15 millions $ sur la même période pour des mesures de soutien à la gestion des mesures résiduelles.
« Il n’y a pas d’augmentation du budget en environnement. »
Alejandra Zaga Mendez, QS
Le budget ne contient aucune nouvelle dépense pour le transport collectif. Par contre, il prévoit la suppression d’une mesure qui permet aux employeurs de payer les titres de transports en commun de leurs employé·es sans que cela représente un avantage imposable pour les travailleur·euses. La mesure prendra fin en 2027.
Le budget comprend toutefois 95,7 millions $ sur cinq ans en nouvelles mesures d’adaptation aux changements climatiques. Il s’agit de 48,4 millions $ pour améliorer la capacité de réponse du gouvernement en cas de sinistre, 30 millions $ pour assurer la surveillance des barrages et 17 millions $ pour protéger les infrastructures technologiques des catastrophes naturelles.
On délie la bourse pour les entreprises
Par contre, le gouvernement se montre généreux envers les entreprises, qu’il compte soutenir contre l’incertitude économique venant du sud de la frontière, avec 4,1 milliards $ de nouvelles mesures pour les cinq prochaines années. Un montant qui équivaut à près de 24 fois les nouvelles sommes consacrées à la protection de l’environnement.
La majorité de cette aide, soit 3,5 milliards $, ira au financement de projets visant à améliorer la compétitivité des entreprises. Le gouvernement prévoit également 400 millions $ sur deux ans pour fournir des liquidités aux entreprises québécoises visées directement par les tarifs américains, ainsi que 195 millions $ sur cinq ans pour aider les exportateurs de la province à trouver de nouveaux débouchés pour leurs produits.
De plus, le gouvernement prévoit 604 millions $ pour soutenir l’innovation des entreprises et 759 millions $ pour le développement économique des régions, ce qui inclut une aide aux industries minières et forestières.
« On aide les entreprises face aux tarifs et c’est une bonne chose, mais on aurait aussi pu soutenir les travailleur·euses dans ces moments difficiles », remarque Caroline Senneville.
« Soutenir l’innovation c’est bien, mais il faut que les travailleur·euses aient la capacité d’opérer ces nouvelles machines, ou encore d’aller chercher de nouvelles compétences en cas de perte d’emploi », ajoute-t-elle.