La forêt Lemay est menacée par un important projet de développement immobilier. Or, dans cette forêt se trouvent des tentes de sudation, un cimetière abritant les corps de centaines d’enfants, des arbres anciens et des oiseaux protégés. C’est pourquoi des personnes de tous les horizons – défenseur·es autochtones du territoire, environnementalistes, résident·es du secteur, etc. – se sont unies pour défendre la forêt qui leur est chère, allumant un feu sacré à son entrée et allant en cour ou devant le conseil municipal pour se faire entendre.
Cet article est publié en collaboration avec IndigiNews et Ricochet Media.
C’est dans la forêt Lemay, située dans le quartier Saint-Norbert à Winnipeg, que Morningstar Woman a participé à sa première cérémonie de suerie. « C’est là où j’ai trouvé qui je suis et où j’ai guéri spirituellement », explique la femme anishinaabe, pour qui cette forêt a une grande importance.
Morningstar Woman a passé deux ans au centre de désintoxication de la Behavioural Health Foundation (BHF) pour surmonter une dépendance au crystal meth. Durant l’entrevue, sur le terrain du centre, elle pointe en direction de la forêt Lemay où se trouvent quatre tentes à sudation.
Mais aujourd’hui, cette forêt est en danger.
Le 26 décembre dernier, une vidéo publiée sur Facebook par une connaissance de Morningstar Woman l’a alertée : une entreprise de développement immobilier avait commencé une coupe à blanc dans la forêt Lemay, juste derrière le centre BHF.
Les coupes ont rapidement mis les habitant·es du quartier Saint-Norbert en état d’alerte. Ces résident·es, qui s’organisent depuis cinq ans pour protéger la forêt des projets de développement, sont sortis enquêter, à l’écoute de bruits de scies mécaniques, et ont diffusé des vidéos d’entrepreneurs en train d’abattre des arbres.
Diane Bousquet, une femme métisse qui a grandi dans le quartier de Saint-Norbert et qui a aussi participé à des cérémonies de suerie dans la forêt Lemay avec le centre BHF, figurait dans la vidéo qu’a regardée Morningstar Woman en décembre 2024.
« On a commencé à jouer du tambour et à chanter pendant qu’on expliquait aux travailleurs ce qui se passait. Un des travailleurs a arrêté de scier, et ils n’ont pas repris l’abattage ce jour-là », raconte Diane Bousquet en entrevue avec Pivot.
« Si on continue d’ignorer nos voix et nos espaces sacrés, on met à risque nos objectifs de réconciliation, notre devoir de consulter et de s’engager sincèrement. »
Diane Bousquet
Le lendemain, à l’orée du bois, sur des terrains publics appartenant à la Ville de Winnipeg, Morningstar Woman et Diane Bousquet se sont jointes à un de leurs aîné·es pour allumer un feu sacré.
Non loin de là, dans la forêt, les membres de la communauté autochtone animent des cérémonies de suerie depuis plus de 30 ans. Aujourd’hui, le chemin est bloqué par une barrière sur laquelle le promoteur a accroché des panneaux qui disent « Défense d’entrer ».

C’est que le 30 décembre, en réponse à la demande du promoteur, une juge a prononcé une injonction provisoire empêchant les défenseur·es de la forêt d’interférer avec des travaux préparatoires.
Malgré cette injonction, aucune arrestation n’a été effectuée et le feu sacré brûle 24 heures sur 24, sept jours sur sept depuis près de trois mois, entretenu par les défenseur·es du territoire et par des membres de la Coalition de défense de la forêt Lemay.
« Les arbres vont être coupés et le terrain va être développé »
Le propriétaire actuel des 22 acres de la forêt Lemay est le Torontois Mazyar Yahyapour II. Son entreprise, Memaz Inc., aussi connue sous le nom Tochal Developments Inc., cherche à construire un bâtiment pouvant héberger 5000 personnes semi-autonomes et comportant 5000 espaces de stationnement.
Auparavant, Peter Ginakes, un restaurateur de la région, avait tenté de mener un projet de développement sur le terrain, mais le projet avait été abandonné pour des raisons logistiques.
En octobre 2024, la Ville de Winnipeg a délivré un permis de « pré-développement » à Tochal Inc., lui permettant de déboiser le terrain, même si le projet de construction en tant que tel a été refusé deux fois déjà.

Dans un communiqué, John Wintrup, chargé de projet et porte-parole de Mazyar Yahyapour, a déclaré que le propriétaire est dans son droit de faire ce qu’il veut du terrain. « Le propriétaire compte développer le terrain, les arbres vont être coupés et le terrain va être développé », a-t-il aussi affirmé aux journalistes après une journée en cour, le 6 janvier.
Puis, le 8 janvier, les entrepreneurs de John Wintrup ont coupé vingt arbres anciens autour d’une tente de sudation.
Morningstar Woman dit s’être sentie « impuissante » devant des vidéos montrant des arbres abattus à la scie mécanique. « Les opérateurs étaient juste à côté des tentes de sudation », explique-t-elle. « Ça m’a mise en colère. John Wintrup avait promis qu’il ne déboiserait pas ce secteur… c’était horrible. »

Plus tôt ce jour-là, John Wintrup, accompagné d’un véhicule mini-chargeur, avait tenté d’entrer dans la forêt en passant à proximité du feu sacré, avant d’être arrêté par des membres de la Coalition de défense de la forêt Lemay. Ces dernier·es ont demandé qu’un archéologue soit appelé sur les lieux en raison de la présence du cimetière dans la forêt.
Tout cela s’est produit devant les médias, qui s’attendaient à ce que la police vienne faire respecter l’injonction, mais elle ne s’est pas présentée.
« Notre équipe est là pour couper, et elle va couper », a déclaré John Wintrup aux journalistes.
« Pourquoi? Pourquoi coupez-vous les arbres? », a lancé une personne non identifiée.
« Parce que nous avons le droit de le faire. Le propriétaire en a assez des résidents qui considère que ce terrain privé leur appartient simplement parce qu’ils l’utilisent. »

Un combat devant la justice
Le 30 décembre, une semaine avant ces événements et deux jours après que le feu sacré ait été allumé, la juge Sarah Inness de la Cour du Banc du Roi – la cour supérieure du Manitoba – a prononcé une injonction provisoire d’urgence en faveur de l’entreprise Tochal Inc. L’injonction interdit aux individus d’entrer sur le terrain ou d’entraver l’accès de l’entreprise.
L’injonction a été prononcée en l’absence des 22 défenseur·es ciblé·es par l’ordre de la cour. Dans son témoignage, John Wintrup allègue que des gens ont tenté de le renverser avec un camion, lui ont crié des insultes et l’ont menacé de crever ses pneus.
Le 6 janvier, la juge Inness a prolongé l’injonction.
« On a obtenu ce qu’on a demandé à la cour », a expliqué ce jour-là Kevin Toyne, l’avocat du plaignant, à la sortie du palais de justice. « Les gens qui sont au courant des injonctions du tribunal devraient les respecter. »
« L’abattage des arbres va se poursuivre et on s’attend à ce que le Service de police de la Ville de Winnipeg agisse enfin pour faire respecter la loi », a ajouté Kevin Toyne.
La juge Inness a cependant autorisé le maintien du feu sacré, à condition que les gens n’obstruent pas les activités de John Wintrup ou ne l’empêchent pas d’avoir accès au terrain privé situé dans la forêt.
Dans une entrevue accordée à Pivot, Diane Bousquet a qualifié la décision d’acte de « génocide culturel ».

« Ils nous empêchent d’avoir accès à nos tentes de sudation, contrairement à ce qu’ils ont dit aux médias », dit Diane Bousquet. « Si nous mettons un pied dans ces tentes, on va nous accuser d’entrer par effraction. »
Lors d’une mêlée de presse le 8 janvier, John Wintrup a assuré qu’il avait discuté avec des détenteurs de droits autochtones et qu’il leur donnait accès aux sites de cérémonie.
Lors de nouvelles audiences sur l’injonction tenues le 23 janvier dernier, la défense a demandé que John Wintrup ne puisse pas s’approcher du feu sacré et qu’il mette fin à l’abattage de la forêt.
Les avocats de John Wintrup ont quant à eux demandé que l’injonction soit élargie pour ordonner que le feu sacré et le camp soient démantelés.
La juge Inness rendra sa décision à ce sujet à une date ultérieure qui n’a pas encore été annoncée.
Un important pan d’histoire menacé
Si les projets de développement menacent la forêt, ils menacent aussi un site patrimonial que bien des gens ne veulent pas voir oublier. Les défenseur·es de la forêt veulent que le Cimetière des Sœurs de la Miséricorde à Saint-Norbert, aussi appelé le cimetière de l’Asile Ritchot, soit respecté.
Des bébés, des enfants et des mères célibataires vivaient entassé·es dans l’Asile Ritchot, un orphelinat dont les opérations remontent à la première moitié du 20e siècle. Bon nombre d’entre eux et elles sont mort·es de malnutrition, de la fièvre typhoïde contractée en buvant l’eau de la rivière Rouge, ou ont succombé à d’autres maladies.


La plupart des enfants sont enterré·es dans une fosse commune. Ces orphelin·es n’avaient pas de famille capable de payer leur inhumation.
Dans un communiqué de presse, le 4 février, la Société historique de Saint-Boniface (SHSB) a dévoilé de nouveaux résultats de recherche : 3383 personnes seraient décédées à l’orphelinat. Ces résultats sont le fruit d’une « analyse quantitative préliminaire » effectuée à partir de registres d’admission.
Les registres des enterrements nous informent que 726 enfants âgé·es de moins de deux ans ont été inhumé·es entre 1907 et 1912.
Bien que l’identité ethnique des enfants n’était pas toujours documentée, la SHSB, à partir de son analyse préliminaire des sources, estime que la majorité des enfants étaient canadiens-français ou d’ascendance européenne. Des 3383 morts, on estime qu’au moins 31 étaient des enfants métis·ses. Des sources confirment que l’Asile Ritchot a accueilli au moins 225 enfants métis·ses.
« Pour mener un véritable travail de vérité et de réconciliation, il faut commencer par comprendre comment ces enfants sont arrivés là et pourquoi ils ont pu être aussi facilement oubliés. »
Diane Bousquet
Shelley Sweeney s’inquiète des menaces que le projet de développement représente pour les tombes.
L’archiviste chevronnée et professeure d’anthropologie à l’Université du Manitoba a offert son aide à la SHSB dans la recherche qui a permis de dénombrer les décès à l’Asile Ritchot. Elle est aussi membre d’Outdoor Urban Recreational Spaces (OURS), un groupe de défense des espaces verts en milieux urbains qui se mobilise pour protéger la forêt Lemay.
L’offre du promoteur de réserver une lisière de 100 mètres autour des limites du cimetière est insuffisante, expose Shelley Sweeney en entrevue avec Pivot. C’est que de nombreuses tombes anonymes restent encore à être identifiées et localisées sur le terrain. Elle a travaillé sur une carte qui montre les endroits où le projet de développement empiète sur le cimetière.

Seuls celles et ceux qui ont été baptisé·es dans une église catholique ont été enterré·es dans le cimetière. Les enfants non baptisé·es ont été enterré·es à l’extérieur de ses limites, explique Shelley Sweeney.
« Selon les registres, quand le cimetière a été sécularisé en 1974, seuls quinze corps ont été déplacés. Il est très probable que des restes humains soient restés où ils étaient », explique Shelley Sweeney.
« On parle de petits enfants et de bébés qui ne méritaient pas ce qui leur est arrivé. Ce qu’on peut faire, c’est le reconnaître et protéger l’endroit. »
Diane Bousquet est d’avis que le cimetière mérite le même soin que les restes d’enfants enterré·es sur le site de pensionnats, qui font actuellement l’objet de recherches à l’aide de radar. À ses yeux, ces enfants ont été négligés et ils doivent être honorés.
Louise May, membre de la Coalition de défense de la forêt Lemay, a déposé une poursuite privée contre Tochal Inc. Elle avance que l’entreprise aurait violé la Loi sur les cimetières du Manitoba en abattant des arbres sur le terrain alors même qu’elle est au courant des fortes probabilités que s’y trouvent des tombes anonymes.
À son avis et à l’avis de plusieurs autres, cela doit faire l’objet d’une enquête rigoureuse.
Le dossier est entre les mains d’un procureur de la couronne en vue d’une audience qui aura lieu le 15 avril.
« Pas de consultations significatives » auprès des organisations autochtones
La demande d’injonction de John Wintrup montre qu’il est entré en contact avec des organisations autochtones comme l’Assemblée des chefs du Manitoba (AMC), la Fédération des Métis du Manitoba (MMF), l’organisation Treaty One et l’Organisation des chefs du sud du Manitoba pour les informer de la situation entourant le cimetière.
Toutefois, Andrew Carrier, ministre de la MMF responsable du dossier des survivant·es des pensionnats et des écoles, s’est dit insatisfait de la consultation menée par John Wintrup. Selon lui, des appels et des courriels ne suffisent pas.
Andrew Carrier a souligné que la protection des enfants enterré·es au cimetière de l’Asile Ritchot est une priorité pour la Fédération des Métis du Manitoba.
Le 20 janvier, Andrew Carrier a fait parvenir une lettre à Mazyar Yahyapour. « Même si la déclaration déposée par votre équipe dit que la MMF a été consultée par votre organisation, soyons clairs : des courriels et des appels téléphoniques ne sont pas des consultations significatives », peut-on lire dans le document.
La lettre d’Andrew Carrier demandait au propriétaire et à son équipe d’entamer « des discussions qui auraient dû avoir lieu il y a longtemps ».
La MMF rappelle aussi que la forêt Lemay revêt une grande importance historique pour les Métis, puisque c’est à cet endroit que Louis Riel a installé le gouvernement provisoire du Manitoba.
« Soyons clairs : des courriels et des appels téléphoniques ne sont pas des consultations significatives. »
Andrew Carrier, MMF
Avant son décès en 2024, Cathy Merrick, ancienne grande cheffe de l’Assemblée des chefs du Manitoba, une organisation représentant 63 Premières Nations, était en communication avec Tochal Inc. dans le cadre d’une enquête sur l’existence de tombes anonymes à l’Asile Ritchot.
Une première étude avait aussi été commandée au groupe Peguis Special Projects and Development.
« L’AMC demande à la Ville de Winnipeg de mettre tout projet de développement sur pause dans la zone afin que la recherche de fosses communes puisse être menée », peut-on lire dans un courriel de Cathy Merrick adressé à Scott Gillingham, le maire de Winnipeg, en décembre 2023.
« On ne sait pas où se situe exactement le cimetière. […] Pour évaluer la taille du cimetière et la présence de corps humains, un examen complet du site doit être fait : on doit creuser des fosses pédologiques, utiliser un radar à pénétration de sol, effectuer des tests de résistivité et de magnétométrie. Ces tests servent à situer les tombes et les fosses sans perturber le sol. »
Questionnée par Pivot, l’AMC a répondu ne pas avoir de commentaire à offrir à ce stade.
Crises de la biodiversité à petite échelle dans la forêt Lemay
La faune de la forêt Lemay est elle aussi vulnérable devant les projets de développement. Chevreuils, renards roux, castors, hiboux, aigles, papillons monarques et oiseaux, migrateurs ou non, habitent cette forêt. C’est aussi l’habitat du Grand Pic, une espèce d’oiseau protégée.

Selon Eric Reder, défenseur des animaux pour le groupe Wilderness Committee, les documents remis en cour par John Wintrup montrent qu’il aurait ignoré la demande des Services canadiens de la faune de recenser les nids de Grands Pics dans la forêt Lemay. Bien que cette omission soit une violation du Règlement sur les oiseaux migrateurs, il est difficile de savoir si elle sera sanctionnée.
Le 13 janvier, lors d’une présentation devant un comité de planification de développement de la Ville de Winnipeg, Eric Reder a souligné l’importance de protéger l’environnement et la biodiversité. « Si on ne protège pas la nature et la biodiversité, la société va s’effondrer. […] Aller de l’avant en tant que société qui respecte les limites de la nature, ça commence dans la forêt Lemay. »
Shelley Sweeney remet en doute la décision de la Ville de Winnipeg d’accorder un permis d’abattage d’arbres à Tochal Inc. à l’étape préliminaire du projet de développement.
« C’est une faille administrative qui fait qu’un tel permis ait été accordé dans la phase de pré-planification. Normalement, les arbres ne devraient pas être affectés et ils ne devraient pas l’être jusqu’à ce que le plan de développement soit jugé viable », défend Shelley Sweeney.
« Je crois que la Ville n’aurait pas dû permettre au promoteur de couper des arbres avant que le plan de développement soit défini. Il y a peut-être eu une erreur, mais dans tous les cas, le permis devrait être retiré. »
« Toute la forêt doit être préservée », croit-elle.
« Le propriétaire en a assez des résidents qui considère que ce terrain privé leur appartient simplement parce qu’ils l’utilisent. »
John Wintrup, Tochal Inc.
Aux yeux de Louise May, la forêt devrait obtenir le statut de « forêt commémorative ».
À la demande de Russ Wyatt, conseiller municipal de la Ville de Winnipeg, une équipe de la Ville examine la possibilité d’exproprier la forêt Lemay et d’en faire un parc municipal. Les élu·es se prononceront sur la motion le 27 mars.
Le conseiller a appelé le maire et le conseil municipal à protéger la forêt Lemay afin de respecter les objectifs de protection des espaces verts en milieux urbains établis lors de la Conférence de l’ONU sur la biodiversité en 2022.
Le conseil municipal doit se prononcer cette année sur un nouveau règlement qui obligerait les propriétaires à payer des frais pour chaque arbre coupé. L’objectif serait de décourager la coupe d’arbres et de conserver la canopée de la ville.
Le feu sacré brûle encore
Dans les derniers mois, alors que le feu sacré brûlait en permanence, des agents du Service de police de la Ville de Winnipeg ont visité le campement à de nombreuses reprises.
Ils ont suivi les recommandations du Cadre national pour la préparation des services de police aux manifestations et aux rassemblements, un document de référence en matière de surveillance et de déstabilisation des mobilisations de masse, préparé par l’Association canadienne des chefs de police.
En janvier, les défenseur·euses de la forêt Lemay ont craint d’être évincé·es et arrêté·es.
Dans une vidéo diffusée sur Facebook par une femme appelée Cedar, on voit des agents de liaison de la police de Winnipeg remettre une lettre aux défenseur·es. La lettre leur demandait de déplacer le feu et les abris avant le 26 janvier, à défaut de quoi ils et elles s’exposaient à des accusations de méfait, d’entrave à un agent de la paix et d’outrage au tribunal pour violation d’une injonction.
« Le feu peut être déplacé », lance un agent.
« Nous ne bougeons pas », lui répond Cedar.
Dans son injonction, la juge Inness a bel et bien accordé la permission aux défenseur·es et au feu sacré de rester sur place. En cour, Louise May avait fait valoir les efforts déployés pour ouvrir la voie aux véhicules et à la machinerie lourde de John Wintrup, notamment en déplaçant du bois de chauffage et un camion.
« Ce n’est pas une barricade, c’est un feu cérémoniel. Le terrain est très grand, il y a amplement d’espace pour circuler », témoignait Louise May le 6 janvier.
Dans une entrevue accordée aux abords de la forêt Lemay, Morningstar Woman explique que le feu ne peut pas être déplacé.
« Quand on nous dit que c’est mieux pour nous de déplacer le feu sacré, on répond qu’un feu sacré ne peut pas être éteint et rallumé. Notre engagement, c’est de protéger le feu là où il est déjà, à cet endroit précis. »

Diane Bousquet abonde en ce sens. « C’est un droit humain pour moi, en tant que personne autochtone, de mener cette cérémonie. C’est irrespectueux et dommageable de nous interrompre à répétition. »
Bien que la date d’éviction qui avait été fixée au 26 janvier soit passée depuis bien longtemps, la police n’a effectué aucune arrestation depuis.
Les défenseur·es du feu sacré se disent soulagé·es, d’autant plus qu’ils et elles sont déterminé·es à demeurer sur place jusqu’à l’automne.
« C’est tranquille », explique Morningstar Woman. « On est plus détendu, mais on reste prudent et on continue de respecter l’injonction de la cour. »
Elle ajoute que John Wintrup et la machinerie ont gardé leurs distances.
En ce qui concerne les procédures judiciaires, la juge Inness a déclaré que Louise May avait enfreint l’injonction en se tenant, le 8 janvier, devant la machinerie qui tentait d’entrer dans la forêt Lemay. Louise May devra paraître en cour pour connaître sa peine à une date qui n’est pas encore annoncée.

En février, dans un dernier effort de raviver la proposition de développement refusée par deux fois, John Wintrup s’est présenté au conseil municipal. Il a demandé au conseil de revenir sur sa décision de septembre dernier, lorsque la Ville avait refusé de fusionner les lots de terrain et de changer le zonage pour permettre la construction.
Diane Bousquet, Louise May et d’autres ont appelé le conseil municipal à rejeter à nouveau le projet de développement.
« Même si on connaît maintenant la vérité sur les tombes d’enfants, pour mener le véritable travail de vérité et de réconciliation, il faut commencer par comprendre comment ces enfants sont arrivés là et pourquoi ils ont pu être aussi facilement oubliés », a expliqué Diane Bousquet lors d’une prise de parole sentie.
« Si on continue dans cette voie, si on continue d’ignorer nos voix et nos espaces sacrés, on met à risque nos objectifs de réconciliation, notre devoir de consulter et de s’engager sincèrement. »
« Le terrain a le potentiel d’être utilisé pour quelque chose de plus productif que de faire pousser des arbres pour le voisinage. »
John Wintrup
Le propriétaire de Tochal Inc., Mazyar Yahyapour, s’est rendu en personne à Winnipeg pour assister à l’audience.
Pivot lui a demandé pourquoi la forêt Lemay devait être rasée avant même que son projet de développement ait été approuvé. Mazyar Yahyapour a invité les journalistes à s’adresser à son chargé de projet, John Wintrup, qui l’accompagnait.
« Le propriétaire du terrain veut en faire une utilisation productive. Ce ne sera plus une forêt pour le public », a expliqué John Wintrup. « Le terrain a le potentiel d’être utilisé pour quelque chose de plus productif que de faire pousser des arbres pour le voisinage. »
Avec le printemps qui arrive, la saison de nidification des Grands Pics commencera bientôt. « Grâce au Règlement sur les oiseaux migrateurs, il est interdit d’abattre des arbres entre la mi-avril et la mi-octobre, alors on ne devrait pas voir d’arbres tomber », explique Morningstar Woman.
« C’est une excellente nouvelle. »
Traduit de l’anglais par Miriam Hatabi