La démocratie éprouvée par la méfiance envers les universités

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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La démocratie éprouvée par la méfiance envers les universités

La montée de la droite anti-woke suscite une méfiance croissante envers la science qui pourrait avoir de graves répercussions.

Le mal du siècle, à en croire le pouls politique et médiatique nord-américain ces temps-ci, ce seraient les luttes pour l’égalité et la justice sociale.

Entre Trump qui fait des politiques EDI un bouc émissaire pour à peu près tout ce qui ne va pas aux États-Unis, et les chroniqueurs et chefs politiques québécois qui vérifient mal leurs sources et affirment faussement que ces mesures nuisent aussi de notre côté de la frontière, nous sommes sur le point d’assister à un recul social qui nuira à tout le monde.

On a beau faire dire n’importe quoi aux faits et à la recherche scientifique sur le sujet, ceux-ci ne soutiennent en rien l’abandon des politiques d’équité, de diversité et d’inclusion – au contraire.

La méfiance grandissante envers la recherche et les universités, poussée par les discours anti-wokes, ébranle notre habileté à évaluer la qualité de l’information, aptitude absolument nécessaire à l’exercice de la démocratie.

Le gaslighting de l’anti-wokisme

Est-ce que vous commencez à vous sentir un peu mélangé·es par rapport aux enjeux de genre?

Les femmes auraient-elles pris le dessus sur les hommes? Je vous le donne en mille : les hommes n’ont perdu aucun droit dans la foulée des luttes pour les droits des femmes des dernières décennies.

Mais les masculinistes et autres mâles « alphas » clament haut et fort le contraire, jusqu’à contaminer, selon plusieurs enseignant·es, les discours sociaux dans les couloirs des écoles secondaires.

Est-on allé trop loin dans les mesures de diversité et d’inclusion?

À voir aller le président américain qui interdit d’usage, sur les sites et documents fédéraux, des mots comme « biais », « diversité », « femmes », « stéréotypes » et « justice sociale » (pour ne nommer que ceux-là), on pourrait croire à une dérive où les personnes en position de pouvoir sont de parfait·es imbéciles mis·es en poste uniquement en raison de leur genre ou de leur couleur de peau.

Les attaques répétées contre la fiabilité des universités et des chercheur·euses créent une réalité alternative.

Face à ces questionnements sur les droits des personnes marginalisées, sur quelle parole ou sur quelles données peut-on se fier pour confirmer ou infirmer, puisqu’on crie de plus en plus à la « dérive idéologique » des universités, qui seraient contaminées par des professeur·es et chargé·es de cours « militant·es »?

Cette confusion, cette impression qu’on ne peut plus se fier ni à notre propre expérience ni même aux expert·es et à leurs preuves, ce sont des symptômes qui s’apparentent au gaslighting. Parfois désignée comme « décervelage » en français, cette stratégie de manipulation cognitive consiste à modifier les informations pour faire douter quelqu’un de ses perceptions.

Si on la reconnait de plus en plus dans le spectre des relations amoureuses, il faut savoir qu’elle peut aussi se produire en politique. La chercheuse Aurora Donzelli a d’ailleurs publié en 2023 une analyse des tactiques discursives de Donald Trump, qui s’inscriraient dans un processus de manipulation constante de l’information s’apparentant au gastlighting.

La méfiance envers les universités et la recherche

Les inégalités entre les hommes et les femmes, les biais inconscients, la marginalisation des personnes queers ou racisées, les conséquences néfastes de ces oppressions, tout cela est fouillé, vérifié, mis à l’épreuve et confirmé par la recherche. Ce sont des données vérifiables, pas de la propagande.

N’en déplaise à certains, il ne suffit pas de rayer « discrimination » ou « privilège » du dictionnaire pour que ces dynamiques sociales longuement étudiées disparaissent.

Or, les attaques répétées contre la fiabilité des universités et des chercheur·euses, particulièrement en ce qui concerne les recherches sur les inégalités systémiques, les iniquités de genre et les politiques d’inclusion, créent une réalité alternative dans laquelle les institutions du savoir manipuleraient les données scientifiques pour servir les valeurs personnelles du corps professoral.

Sur quelle parole ou sur quelles données peut-on se fier, puisqu’on crie de plus en plus à la « dérive idéologique » des universités?

Les universités sont pourtant dotées de politiques de rigueur et d’honnêteté intellectuelles, qui exigent notamment que les recherches soient minutieusement évaluées par des comités de pairs dont les expertises et les perspectives sont variées. Les recherches sont constamment mises à l’épreuve, dès l’idéation pour le financement, jusqu’à la publication des résultats, en passant par les approbations éthiques et les mises en commun des connaissances dans les colloques.

Dans les universités, « faire ses recherches » (pour reprendre une expression populaire chez les influenceurs de la manosphère ou les tenants de discours complotistes), c’est beaucoup plus long et fastidieux que de faire plusieurs recherches Google et lire quelques articles en diagonale. Ça prend des années et l’implication de dizaines de personnes, ce qui rendrait extrêmement difficile l’implantation d’un projet d’endoctrinement social souterrain.

Quant aux cours dispensés et aux méthodes d’évaluation choisies, ils répondent à des objectifs d’apprentissage précis et prédéterminés en comités de programmes et en réunions facultaires, où il n’est nullement question d’endoctrinement ou d’agendas politiques.

Les fausses équivalences

Certes, il faut se méfier de la désinformation et des chambres d’écho, particulièrement en ces temps où l’obscurantisme gagne du terrain et où le débat social se dénude de plus en plus de ses nuances.

Mais il faut aussi se méfier de l’importance médiatique qu’on accorde de plus en plus aux discours d’extrême droite et à l’anti-wokisme, ce qui contribue à créer de fausses équivalences entre propagande et faits vérifiés par la science.

Cultiver son esprit critique exige de pouvoir se fier à des points d’ancrage solides pour analyser le réel. Il en va de la pérennité de notre démocratie.