Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
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Depuis l’escalade du conflit israélo-palestinien, la couverture médiatique du sujet est scrutée de près, exposant les tensions et les influences qui pèsent sur le travail des journalistes. Entre pressions externes, arbitrages internes et dilemmes personnels, comment les grandes rédactions québécoises et leurs journalistes naviguent-ils dans ce paysage ultra-sensible? Pour le comprendre, Pivot a mené une enquête au cœur des quatre grandes salles de rédaction francophones de la province.

Nous avons parlé à de nombreux·euses journalistes travaillant ou ayant travaillé à Radio-Canada, au Journal de Montréal, au Devoir et à La Presse depuis le 7 octobre 2023.

Certain·es ont accepté de nous parler à visage découvert pour partager les considérations qui animent leur travail, ou encore les pressions qu’ils et elles ont subies, en particulier de la part de groupes pro-Israël.

D’autres ont préféré témoigner sous le couvert de l’anonymat, notamment pour nous parler des directives reçues de leurs supérieur·es ou signifier leur désaccord avec la manière dont la guerre d’Israël à Gaza est couverte par les médias d’ici depuis maintenant plus de 500 jours.

Enfin, d’autres encore ont bien voulu nous parler pour nous donner un aperçu du terrain, mais sans vouloir être cité·es dans cet article, pour toutes sortes de raisons, allant de la crainte de représailles à la volonté de préserver leur réputation.

Cette enquête de terrain se veut un complément à une analyse détaillée réalisée par Pivot, aussi parue aujourd’hui, qui montre que la couverture québécoise du conflit entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024 est marquée par de nombreux biais systémiques en faveur de l’État sioniste.

Le mot « génocide » censuré, même entre guillemets

Parmi les journalistes interrogé·es, certain·es ont constaté que leur rédaction en chef censurait le mot « génocide », même s’il était attribué à un·e intervenant·e ou encore utilisé par une instance reconnue.

« Si tu prends cet intervenant, sache qu’il ne peut pas dire le mot génocide. »

C’est ce que ses supérieurs ont dit à Bertrand*, journaliste dans une des plus grandes salles de rédaction québécoises, alors qu’il faisait ses recherches pour un reportage en lien avec la guerre menée par Israël à Gaza.

En entrevue avec Pivot, Bertrand dénonce la pression qu’il subit depuis qu’il couvre le conflit. Il exprime n’avoir plus l’énergie de « [s]e battre contre [s]es boss », qui seraient très regardants concernant le choix des intervenant·es et l’utilisation du mot « génocide » pour qualifier ce qu’Israël fait endurer aux Palestinien·nes.

Il aurait été contraint à plusieurs reprises ces derniers mois de couper le mot de ses reportages, alors qu’il était mentionné par des sources lors d’entrevues.

« Mes boss n’aiment pas ce terme », a dû dire Bertrand à une autre intervenante lors d’une pré-entrevue téléphonique, alors que son interlocutrice parlait de génocide pour qualifier la situation à Gaza.

« Je lui ai dit : “tu ne peux pas appeler ça juste ‘le génocide’, il faut que tu te backes”. »

Face à cette contrainte, l’intervenante a finalement reformulé ses propos en citant les instances judiciaires internationales, comme la Cour internationale de justice (CIJ), « en disant qu’elles s’inquiètent que ce soit un génocide », raconte le journaliste. Une déclaration qui, selon lui, reprenait fidèlement les grandes lignes des conclusions des instances évoquées.

Pourtant, cette précaution n’a pas suffi. « On m’a demandé de couper ça », déplore-t-il, alors que son intervenante « avait juste nommé un fait ».

L’intervenante faisait notamment référence à la décision de la CIJ, rendue en janvier 2024, demandant à Israël d’éviter d’éventuels « actes de génocide » imposant des « conditions d’existence capables d’entraîner [la] destruction physique totale ou partielle » des Gazaoui·es.

« Je ne pense pas que mes boss soient particulièrement sionistes. Je pense plus qu’ils ont peur de se retrouver dans un procès bâillon », confie Bertrand.

Le journaliste de Pivot Sam Harper présente son reportage à l’émission « Québec, réveille! », à CKIA, le mercredi 5 mars.

Audréanne* a travaillé ces deux dernières années comme recherchiste pour une émission de radio puis comme journaliste dans deux salles de presse renommées, différentes de celle qui emploie Bertrand.

Elle rapporte que la première rédaction était particulièrement « frileuse » quant à l’utilisation du mot génocide. « On ne pouvait même pas dire que les manifestant·es accusent Israël de génocide alors que, pour moi, ça demeure factuel de dire ça », s’inquiète Audréanne.

Elle raconte qu’à un moment, un de ses collègues avait réalisé un reportage à propos d’un campement étudiant pro-palestinien sur un campus américain et qu’« après l’avoir écouté, les rédacteurs en chef lui ont demandé de refaire son montage en raison de la présence du mot génocide ».

Quand doit-on parler de génocide?

Le consensus auprès des journalistes interrogé·es par Pivot est clair. Le mot « génocide » pour qualifier la guerre qu’Israël mène à l’encontre des Palestinien·nes n’a pas de raison d’être censuré, mais il devrait par ailleurs être utilisé de manière prudente : toujours entre guillemets ou en l’attribuant à un·e intervenant·e ou à une instance reconnue.

Cela correspond en effet à ce qu’a montré l’analyse de Pivot.

« Je ne vais pas utiliser le mot “génocide palestinien”. Si je le mets, je l’attribue à un intervenant ou à une organisation », explique Magdaline Boutros, journaliste au Devoir, qui assure n’avoir jamais reçu de pression éditoriale venant de ses supérieurs.

En décembre dernier, Amnistie internationale a publié un rapport accusant Israël de commettre un génocide à Gaza, une affirmation reprise notamment par Human Rights Watch, qui évoque des actes génocidaires. De son côté, un comité spécial de l’ONU chargé d’enquêter sur les pratiques israéliennes a conclu en novembre 2024 que les méthodes de guerre utilisées par Israël à Gaza présentaient des caractéristiques d’un génocide.

Pour France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone, « ce n’est pas si surprenant que des médias crédibles n’affirment pas, en tant que médias, qu’il y a un génocide. Ce n’est pas leur rôle », dit-elle. « Leur rôle, par contre, c’est de ne pas passer sous silence des enquêtes menées par des organisations comme Amnistie internationale. »

Dans l’ensemble, les journalistes que nous avons consulté·es disent attendre une décision claire de la Cour internationale de justice pour réfléchir à une utilisation plus libre du mot génocide, c’est-à-dire possiblement de manière factuelle, sans nécessairement l’attribuer. 

Pour Laura-Julie Perreault, chroniqueuse aux affaires internationales à La Presse, « on peut décrire ce qui se passe là-bas, c’est important de documenter, mais déterminer le crime en tant que tel, ça ne m’appartient pas en tant que journaliste ».

« On est des journalistes, pas des militants. Même dans le journalisme d’opinion, il faut que je base mes opinions sur des faits disponibles et vérifiés », développe la chroniqueuse.

« L’utilisation du mot génocide ou non a un impact, mais ça a d’abord un impact si la communauté internationale fait son travail de nommer les choses. C’est très long en ce moment », remarque-t-elle.

Des procédures sont en cours à la Cour internationale de justice pour déterminer si Israël a violé la Convention sur le génocide, en réponse à une plainte déposée par l’Afrique du Sud à la fin de 2023, mais une décision finale dans ce dossier prendra encore vraisemblablement longtemps avant d’être rendue.

Fannie Lafontaine, professeure de droit à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la justice internationale pénale et les droits fondamentaux, rappelle toutefois que toutes les allégations de génocide ne se retrouvent pas devant les tribunaux.

« On a la chance de pouvoir attendre le jugement de la CIJ. Mais en même temps, pourquoi attendre? » s’interroge-t-elle. « Imaginons que la CIJ dit qu’on n’a pas assez de preuves pour prouver que l’intention [d’Israël] était génocidaire. Est-ce que ça veut dire qu’il n’y en a pas, de génocide? »

« Je ne pense pas qu’il faut avoir peur des mots », poursuit-elle.

Dans un contexte où plusieurs rapports ont conclu à un génocide, « je ne pense pas que ce soit impossible de le dire, de l’affirmer, mais je pense que c’est un choix éditorial », dit Fannie Lafontaine. « Il n’y a pas de média qui va se faire poursuivre parce qu’il l’a dit. Il n’y a pas d’enjeu juridique, mais il y a un enjeu de choix. »

« Un double standard »

« Le problème, c’est qu’il y a un peu un double standard », juge Audréanne.

Selon elle, les salles de rédaction canadiennes ont été beaucoup moins hésitantes à l’utilisation du mot génocide pour d’autres cas. « Pour les Ouïghours, on n’a pas eu de problème à l’utiliser juste en prétextant que le Canada l’avait reconnu », expose-t-elle.

Plusieurs instances gouvernementales, dont les États-Unis, le Canada et le Parlement européen, ont officiellement qualifié les actions de la Chine de génocide envers le peuple ouïghour. Mais à ce jour, aucune instance judiciaire internationale n’a officiellement reconnu les actions contre cette minorité comme un génocide.

Dans le cas du Canada, la reconnaissance officielle faite en février 2021 a légitimé l’usage du terme dans les médias. Dès mars 2021, La Presse a par exemple publié un article franchement intitulé « La Chine commet bel et bien un génocide », faisant état d’un rapport d’expert·es sur le sujet. 

« Est-ce que tu es vraiment indépendant du gouvernement du Canada comme média […] si tu attends que le Canada reconnaisse quelque chose pour le nommer? » s’interroge Audréanne.

Vocabulaire biaisé

L’analyse par Pivot du discours médiatique francophone au Québec entourant le génocide à Gaza montre d’autres biais favorables à Israël dans le vocabulaire utilisé.

Par exemple, l’usage du terme « massacre » est marqué par une prudence asymétrique. Lorsqu’il s’agit des victimes palestiniennes, le mot est moins employé, et lorsqu’il l’est, il apparaît toujours entre guillemets, contrairement à ce qu’on voit pour parler des violences du 7 octobre 2023.

Pour Audréanne, cette stratégie viserait à se protéger légalement. « Si [le groupe de pression pro-Israël] HonestReporting me poursuit, parce qu’ils en ont les moyens, je peux dire : “regarde, je l’ai attribué à quelqu’un” », explique-t-elle.

Pivot a aussi constaté que des guillemets sont souvent utilisés pour parler du mur qui isole Gaza d’Israël, et celui-ci aussi est souvent qualifié de « barrière », terme privilégié par le camp israélien. Quant aux colonies israéliennes en Cisjordanie, celles-ci ne sont pas qualifiées d’illégales par les médias dans la plupart des cas, malgré que ce soit le cas en regard du droit international – ce que conteste Israël.

« Ce n’est pas juste ce que l’Occident fait qui devrait déterminer les mots que nous, les journalistes, on emploie. »

Audréanne

Laura-Julie Perreault pense que certains biais dans le vocabulaire utilisé proviennent des médias anglophones, qui déteindraient sur les médias québécois. « Il y a un effet de contagion. On a vu cette différence de vocabulaire, beaucoup utilisée dans les médias anglophones qui sont sur le terrain », dit-elle.

Elle cite une enquête du média américain The Intercept, qui a révélé que la rédaction en chef du New York Times avait envoyé une note interne aux journalistes couvrant le conflit leur demandant d’éviter d’utiliser les mots « génocide », « nettoyage ethnique », « territoires occupés », ainsi que d’utiliser le nom Palestine, « sauf sans de très rares cas ».

Pour sa part, Laura-Julie Perreault dit n’avoir ressenti aucune tentative de pression ou de limitation de sa liberté d’expression venant de sa rédaction. « On m’a laissé beaucoup de liberté. On m’a fait confiance sur le fait que je n’allais pas faire des déclarations. »

Par ailleurs, notons que la forte majorité des articles publiés sur le conflit israélo-palestinien dans nos médias proviennent d’agences de presse internationales. Celles-ci sont donc souvent pointées du doigt lorsque vient le temps de critiquer la couverture de la guerre.

Dès novembre 2023, le directeur de l’information de l’Agence France-Presse (AFP), Phil Chetwynd, a réagi par communiqué aux critiques venues des deux camps. « L’ampleur et la brutalité de l’attaque du Hamas du 7 octobre, et les questions existentielles qu’elle a fait surgir en Israël, ont suscité une émotion considérable, tout comme les souffrances et les bombardements à Gaza. […] Chaque mot que nous écrivons est scruté à la loupe pour y détecter des signes de subjectivité », assure-t-il.

Déséquilibre d’humanité?

Dans son analyse, Pivot montre que le vocabulaire utilisé a été plus chargé pour parler des victimes israéliennes du 7 octobre 2023 que des victimes palestiniennes durant le reste de l’année. Les victimes israéliennes tuées par le Hamas ont des noms, des professions, des familles, des lieux de vie, alors que du côté palestinien, le vocabulaire utilisé est moins humanisant, plus impersonnel.

Laura-Julie Perreault explique pour sa part être consciente d’une « différence de vocabulaire » et dit essayer de faire particulièrement attention aux choix des mots pour être le plus équilibrée possible.

« Si on a des papiers où on humanise le côté israélien, ça nous prend quelque chose de l’autre côté. On a quand même fait l’effort de continuer à contacter des gens à Gaza pour ne pas qu’il y ait de déséquilibre », assure-t-elle.

Pour elle, ce qui a été le plus compliqué dans la couverture du conflit a été l’accès aux sources à Gaza « à cause de l’inaccessibilité au terrain, des blackouts de communication et de la réticence des Gazaouis déçus de la couverture internationale », ce qui a rendu le travail d’équilibre particulièrement compliqué.

Le dernier bilan annuel de Reporters sans frontières rapporte que Gaza est devenue la région la plus dangereuse au monde pour les journalistes en 2024. En plus d’interdire l’accès aux journalistes, l’armée israélienne en a tué plus de 150 à Gaza depuis le 7 octobre 2023.

« C’est autant de sources auxquelles on n’a plus accès alors qu’il y en avait déjà très peu », ajoute Laura-Julie Perreault. À cause de la fermeture de Gaza, trouver des histoires humanisantes « nous demandait dix fois plus d’effort que ça nous aurait pris pour couvrir l’autre côté ».

« La seule fois où [La Presse] est allée sur le terrain, c’était juste après le 7 octobre, donc ce qu’il y avait beaucoup à couvrir, c’était l’impact des attentats. Ma collègue était allée en Cisjordanie pour essayer de garder un équilibre », relate Laura-Julie Perreault. Lorsqu’elle s’est entretenue avec Pivot, fin janvier, elle attendait toujours l’ouverture des frontières de Gaza pour y aller à son tour.

Les rares sources sur le terrain auxquelles ont accès les médias sont des journalistes palestiniens travaillant surtout avec des agences de presse. 

Or, ces journalistes vivent dans les mêmes conditions que le reste de la population depuis l’escalade du conflit. « Eau et nourriture sont rares, les bombes pleuvent autour d’eux. Certains ont perdu des membres de leur famille, presque tous ont perdu des amis ou des voisins. Plusieurs ont vu leur logement rasé. L’atmosphère est au désespoir », écrivait le directeur de l’information de l’AFP dès novembre 2023, faisant référence aux neuf journalistes de l’agence alors présents sur le terrain.

L’AFP, comme d’autres agences de presse, a sollicité à plusieurs reprises l’armée israélienne pour lui demander de garantir la sécurité de ses journalistes et leur permettre d’entrer et de sortir librement de Gaza, mais cette demande n’a jamais été satisfaite.

L’analyse de Pivot démontre aussi que la manière d’attribuer la responsabilité des morts est plus directe lorsque le fautif est le Hamas que lorsqu’il est question des dommages causés par l’armée israélienne. On va par exemple utiliser une formule passive pour dire que les Palestinien·nes « ont péri dans les frappes israéliennes », mais une formule active pour rapporter que les Israélien·nes « ont été tué·es » dans une « attaque brutale » du Hamas.

Laura-Julie Perrault a constaté une similitude de vocabulaire avec le langage employé par les politicien·nes. « Je me souviens avoir eu une discussion assez animée avec la ministre des Affaires étrangères du Canada [Mélanie Joly] sur l’utilisation du vocabulaire passif, ou sur le fait de dire des choses, mais sans jamais nommer la partie responsable d’un des deux côtés », raconte-t-elle.

« Les politiciens occidentaux ont aussi fait une différenciation de vocabulaire et les médias sont souvent tributaires de ce genre de discours là », ajoute-t-elle. « Souvent les journalistes vont faire attention et ne vont pas aller plus loin que l’accusation du gouvernement. »

« Est-ce que moi j’ai la capacité de vérifier […] sur le terrain? Sinon, il faut que je fasse attention à comment je vais le dire, donc peut-être aller vers le côté passif. Ce n’est pas une négation de la vérité, juste une partie de ce qui se passe vraiment, mais qui est plus safe. »

Manque de contexte

L’analyse de Pivot démontre aussi que l’offensive d’Israël contre le peuple palestinien est souvent dépeinte comme étant en « en représailles » ou « suite à l’attaque sans précédent » du Hamas.

Cette manière de raconter les faits passe sous silence que les attaques du 7 octobre 2023 et la réaction d’Israël s’inscrivent dans un conflit vieux de plus de 75 ans, initié en 1948 par la « Nakba » (catastrophe, en arabe), le nettoyage ethnique survenu lors de la création de l’État d’Israël, qui a forcé l’exil de près de 750 000 Palestinien·nes.

« Les politiciens occidentaux ont aussi fait une différenciation de vocabulaire et les médias sont souvent tributaires de ce genre de discours là. »

Laura-Julie Perrault

Jeanne*, journaliste pupitre pour un grand média québécois, reçoit des dépêches de l’Agence France-Presse tous les jours. Une grande partie de son travail consiste à choisir les photos, à rédiger les descriptions en dessous de celles-ci et à couper des paragraphes de la dépêche pour que le texte ne dépasse pas un certain nombre de mots.

Le rôle des agences de presse comme l’AFP est de fournir à leurs clients, les médias, des informations brutes pour que les journalistes les complètent et les ajustent. « Notre production est vraiment soumise aux agences de presse. L’information qu’on a est limitée à ça », dit Jeanne.

La plupart des dépêches qu’elle reçoit sont des « hard news », des nouvelles d’actualité brute, un format qui, par sa nature, manque de contexte. 

C’est pour ces raisons que lorsque Jeanne doit raccourcir le texte, elle priorise la suppression de phrases qui qualifient le 7 octobre 2023 comme le « début de la guerre » ou celles qui mentionnent le nombre de morts du côté israélien lorsque la nouvelle est axée sur un énième bombardement à Gaza.

« L’AFP travaille 24 h/24 pour suivre et décrypter une situation en constante évolution, ce qui l’expose à des accusations de partialité, tantôt pro-palestinienne, tantôt pro-israélienne », exprime Phil Chetwynd, directeur de l’information de l’AFP. « Dans ce contexte, produire du journalisme de qualité est extrêmement difficile. »

Audréanne pense aussi que le manque de contexte peut être dangereux pour la formation de l’opinion publique. « On n’arrête pas de dire que c’est une riposte et ce qu’on n’ajoute jamais, c’est que le principe de l’auto-défense, ce n’est pas un droit pour une force occupante. Israël n’a pas le droit à l’auto-défense puisqu’il occupe des territoires », argumente-t-elle, exaspérée.

Pour la journaliste, même si l’Occident reconnaît la légitimité d’Israël, « ce n’est pas juste ce que l’Occident fait qui devrait déterminer les mots que nous, les journalistes, on emploie ».

Des pressions extérieures pro-israéliennes

HonestReporting se présente comme une « organisation caritative » américaine ayant pour mission de « combattre les préjugés idéologiques dans le journalisme et les médias, dans la mesure où ils ont un impact sur Israël ». Seulement, cette organisation pro-israélienne, active depuis 2000, est accusée de mener des campagnes de pression contre les journalistes couvrant le conflit israélo-palestinien.

Quelques années après la création du volet américain, HonestReporting Canada (HRC) voit le jour dans le but de surveiller les médias canadiens anglophones. Ce n’est que depuis la récente flambée des violences à Gaza que son champ d’action s’est étendu aux médias francophones.

Le mode opératoire d’HRC consiste à publier des « action alerts », soit des articles dans lesquels l’organisme critique en détail le travail d’un·e journaliste. Ces publications incluent généralement la photo du ou de la journaliste visé·e ainsi qu’un courriel préformaté, que les lecteur·trices peuvent envoyer directement aux journalistes et aux salles de presse en y ajoutant leur nom et leur adresse courriel.

Une enquête du média indépendant La Converse, parue l’automne dernier, met en lumière des témoignages de journalistes québécois·es visé·es par l’organisation, qui confient être victimes d’un harcèlement en ligne sans précédent, hors de contrôle depuis octobre 2023.

HonestReporting Canada aurait publié 570 campagnes du genre entre octobre 2023 et 2024, et ciblé 384 journalistes depuis octobre 2023, selon le Canada Press Freedom Project. Un journaliste aurait même reçu 1500 courriels dans la même journée.

L’organisation pro-israélienne prétend avoir 60 000 abonné·es sur son site Web, ce qui expliquerait l’ampleur des campagnes de pression.

Dans ses accusations, HonestReporting peut remettre en question de faits historiques et des allégations à l’encontre d’Israël faites par certaines instances reconnues comme l’ONU ou Amnistie internationale, ou encore critiquer le vocabulaire utilisé dans un article.

Dans un article, HonestReporting Canada accuse Magdaline Boutros, journaliste au Devoir, d’avoir basé son travail uniquement « sur des points de vue critiques d’Israël ». 

L’organisation lui reproche d’avoir cité Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, la qualifiant d’« idéologue radicale anti-israélienne qui a colporté des théories de conspiration anti-juives ». 

Le groupe critique également Magdaline Boutros pour avoir recouru à l’organisme Human Rights Watch comme source, une organisation dont « l’animosité envers l’État juif est bien documentée », peut-on lire.

Pour HRC, Human Rights Watch, ce « n’est pas un intervenant crédible, alors que, pour nous [les journalistes], oui », expose Magdaline Boutros.

« Les campagnes d’HonestReporting, c’est de l’intimidation. Ils mettent nos photos, ils nous présentent comme des journalistes qui ne sont pas des journalistes de confiance. Ça n’incite pas au dialogue », déplore-t-elle. 

La journaliste s’inquiète que cela ait un impact sur la crédibilité de son travail. En étant sur un site comme HonestReporting, elle pourrait se voir refuser des entrevues avec un·e intervenant·e en Israël, donne-t-elle en exemple. 

Laura-Julie Perreault affirme aussi être régulièrement la cible d’intimidation de la part d’HonestReporting Canada. Récemment, elle s’est retrouvée sur le site d’HRC pour avoir cité dans une de ses chroniques le rapport d’Amnistie internationale accusant Israël de commettre un génocide.

« J’ai reçu un courriel de leur part aujourd’hui! » s’exclame Audréanne à son tour. « On m’a dit que j’avais utilisé le mot “prisonnier” au lieu d’utiliser le mot “otage”, alors que c’est un synonyme. »

L’Agence France-Presse est aussi très souvent ciblée par HonestReporting. Une polémique avait d’ailleurs éclaté en novembre 2023 contre trois photojournalistes de l’AFP, après que le volet américain de l’organisme les ait accusés d’entretenir des liens avec le Hamas, car les photographes auraient été « trop » rapidement sur le terrain pour documenter les attaques du 7 octobre 2023.

« Toute accusation de collusion entre nos journalistes à Gaza et le Hamas lors de l’attaque du 7 octobre est infamante et diffamatoire, et nous nous réservons le droit de prendre toute action en conséquence », avait déclaré le directeur de l’information Phil Chetwynd dans un communiqué en réponse à cette accusation.

Risque d’autocensure 

Dans un communiqué publié le 12 février, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Éric Champagne, réagit aux agissements de l’organisation pro-israélienne et l’invite à mettre fin à ses pratiques.

« HonestReporting Canada a tout à fait le droit de critiquer le travail des médias et des journalistes, mais la méthode employée ici relève de la tentative d’intimidation dans le seul but de conduire des journalistes à s’auto-censurer dans l’avenir », signale-t-il.

« Ils veulent qu’on se sente surveillé. Ils vont observer tout ce que tu vas dire, tout ce que tu vas écrire. C’est ça l’intimidation : avoir un œil au-dessus de toi », dit Magdaline Boutros.

La journaliste souligne que les campagnes d’HonestReporting ont un impact encore plus fort sur les pigistes, plus vulnérables que les employé·es permanent·s. « Moi, je suis employée à temps plein et soutenue par la rédaction, mon emploi n’est pas en jeu. Il faudrait des mesures pour protéger nos collègues pigistes », estime-t-elle.

« Il y a toujours le risque de l’autocensure. Parfois, tu n’as juste pas envie de subir ce tsunami-là », confie Magdaline Boutros.

« Je ne pense pas que mes boss soient particulièrement sionistes. Je pense plus qu’ils ont peur de se retrouver dans un procès bâillon. »

Bertrand

Audréanne met aussi en lumière un enjeu financier pour les médias. « En journalisme, il y a une certaine évaluation du risque de te faire poursuivre, puis je pense qu’eux, ils ont de l’argent pour nous poursuivre et nous, les médias, on n’a pas beaucoup d’argent », analyse-t-elle.

« L’enjeu, c’est que ça joue sur la liberté de la presse. »

L’analyse de Pivot a montré que certains termes ou certaines formules favorisées par les médias correspondent aux revendications de groupes pro-israéliens. Par exemple, le groupe InfoÉquitable – un groupe similaire à HRC, actif en France – avait fait pression sur l’Agence France-Presse pour qu’elle parle d’une « barrière » plutôt que d’un mur entre Gaza et Israël.

Et la pression pro-palestinienne?

Audréanne souligne le déséquilibre des moyens entre les groupes de pression de part et d’autre du conflit. « Les lobbies israéliens ont beaucoup plus de moyens que les manifestants pro-palestiniens », expose-t-elle.

Mais la pression ne vient pas d’un seul camp. « J’ai eu beaucoup de difficulté du côté pro-palestinien aussi », précise-t-elle.

« On m’a menacée de [porter plainte] au Conseil de presse », dénonce Audréanne, après plusieurs altercations avec le mouvement.

Les critiques fusent de toutes parts. « Sur le même article, je vais recevoir des messages m’accusant d’être pro-Hamas, et d’autres affirmant que je suis acquise à l’État hébreu », rapporte Laura-Julie Perreault.

« C’est un conflit qui va marquer notre génération et notamment sa couverture journalistique. En regardant la couverture globale, il y a beaucoup de questions qu’on va devoir se poser après cet événement-là », conclut-elle.

***

Nous avons contacté les rédactions en chef des quatre médias québécois abordés dans cette enquête. En réponse à nos questions, le directeur des communications de La Presse, Michaël Majeau, assure que le journal applique les mêmes normes et pratiques journalistiques pour la couverture de ce conflit que pour sa couverture habituelle. « Il en va de même pour les textes d’agences que nous publions sur nos plateformes. »

« Par ailleurs, nos journalistes travaillent en toute indépendance, en ayant l’intérêt public comme seul guide. Ce droit sacré permet à notre équipe de rédiger des reportages à l’abri de toute pression extérieure, et est protégé entre autres par notre guide des normes journalistiques », écrit Michaël Majeau.

Bien que l’Agence France-Presse n’ait pas voulu nous accorder d’entrevue, la direction nous a fait parvenir une déclaration écrite par courriel. « L’AFP couvre le conflit israélo-palestinien et la guerre déclenchée le 7 octobre 2023 par le Hamas fidèlement à la mission inscrite au cœur même de son statut et met tout en œuvre pour fournir à ses clients les éléments d’une information complète et objective. »

« L’AFP ne prend pas parti, son seul parti pris étant celui des faits, restitués dans leur contexte et mis en perspective, formulés de la manière la plus neutre et factuelle possible, en rappelant les points de vue des uns et des autres. »

Les autres médias n’ont pas répondu à nos questions.

* Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à ces intervenant·es en raison du risque de représailles de leurs employeurs.

Avec des informations de Bifan Sun

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