Comment les grands médias québécois ont favorisé Israël

Une analyse de Pivot met en lumière les nombreux biais systémiques dans la couverture médiatique de la guerre d’Israël à Gaza.
Montage: Pivot

Les médias écrits francophones du Québec ont accordé une plus grande place aux victimes israéliennes dans la couverture de la guerre livrée par Israël contre la population de Gaza, de la Cisjordanie et du Liban. Les médias étudiés ont utilisé un langage plus chargé émotivement pour parler des victimes israéliennes. Ils ont aussi utilisé des mots comme « massacre » de façon descriptive pour parler de victimes israéliennes, mais jamais palestiniennes. Ces choix éditoriaux invitent à une plus grande empathie envers les victimes d’un côté du conflit.

Pour analyser la couverture médiatique de la guerre d’Israël à Gaza, Pivot a récolté tous les articles traitant du conflit publiés par les quatre plus grands médias écrits francophones au Québec du 7 octobre 2023 au 7 octobre 2024. Ces médias sont Le Devoir, Radio-Canada, le Journal de Montréal et La Presse.

En premier lieu, nous avons analysé les phrases qui parlent des victimes de part et d’autre. À quelle fréquence mentionne-t-on les morts ? Comment attribue-t-on la responsabilité de ces décès ? Comment humanise-t-on — ou non — les victimes ?

Nous avons ensuite analysé l’utilisation de certains termes spécifiques, comme « massacre » ou « génocide ». Que désignent ces mots ? Sont-ils utilisés de manière factuelle ou entre guillemets ?

MÉTHODOLOGIE

Pivot s’est inspiré d’une analyse effectuée par le média The Breach, qui a analysé la couverture médiatique anglophone durant les trois premiers mois de la campagne militaire israélienne.

Nous avons récolté tous les articles d’information parus en ligne et traitant du conflit dans quatre médias écrits québécois. Dans notre recensement des articles mentionnant un ou des décès, on comptait 587 textes du Devoir, 324 de Radio-Canada, 1222 du Journal de Montréal et 894 de La Presse.

Nous avons extrait de manière automatisée de ces articles toutes les phrases qui parlaient de décès, à l’aide d’une liste de mots. Ces phrases ont été lues et analysées une à une par notre journaliste pour noter qui était nommé comme victime et si un responsable était identifié.

La lecture systématique de ces phrases a aussi permis de voir comment étaient traitées les morts de part et d’autre.

Nous avons de plus extrait automatiquement et lu toutes les phrases comportant certains mots comme « massacre », « génocide », « colonie » ou « mur » (entre Gaza et Israël) pour analyser l’usage de ces termes et la manière dont certains phénomènes étaient abordés.

Pour plus de détails, le code est disponible sur GitHub.

Cette analyse est complétée par une seconde enquête, aussi publiée aujourd’hui par Pivot, montrant comment la couverture du conflit a été vécue dans les rédactions des quatre grands médias. Comment les journalistes expliquent-iels leur travail ? Quelles pressions, provenant de groupes externes ou des directions, sont en jeu ?

Plus de poids médiatique pour les morts israéliennes

Pivot a d’abord analysé des milliers de phrases mentionnant des victimes des deux camps. Les victimes libanaises de la guerre avec Israël ont été comptabilisées avec les victimes palestiniennes.

Nous avons comparé le nombre de phrases mentionnant des victimes avec le nombre réel de morts de chaque côté. La comparaison montre un fort déséquilibre entre la fréquence des mentions de victimes et le nombre total de personnes tuées de part et d’autre.

En date du 7 octobre 2024, on comptait un total de 44 570 personnes tuées à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, selon les chiffres de l’ONU. Chez Israël, le nombre de personnes tuées s’élevait à 1540.

Du côté palestinien, il y a eu 22 à 75 personnes tuées pour chaque mention dans un article, dépendant du média. Du côté israélien, on compte plutôt une à cinq personnes tuées par mention dans un article de nouvelle. (La disparité entre les médias est surtout le produit du nombre d’articles publiés sur le sujet.)

« Les chiffres sont devenus tellement grands qu’ils ont perdu leur sens », déplore Safa Chebbi, étudiante en sociologie à l’UQAM et militante décoloniale. « 100 personnes, ce n’est pas beaucoup. 500 personnes, ce n’est pas beaucoup. »

Ces chiffres correspondent au déséquilibre entre le nombre de victimes palestiniennes et israéliennes. La plupart des victimes israéliennes sont mortes le jour de l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, alors que le bilan s’est alourdi de jour en jour pour la population à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.

Or, par souci d’« équilibre », les médias réitèrent les victimes du 7 octobre 2023 chaque fois qu’ils mentionnent des nouvelles victimes palestiniennes, ou encore pour identifier ce moment comme le début du conflit. Cela contribue à gonfler l’importance relative de la mortalité israélienne.

Vocabulaire plus chargé pour parler des victimes israéliennes

Lorsqu’on parle de victimes israéliennes, principalement celles du 7 octobre 2023, les mots utilisés sont plus personnels et plus chargés émotivement. Ces victimes ont des noms, des professions, des familles et des lieux de vie.

Lorsque les victimes sont palestiniennes, la nouvelle est rapportée de façon plus distante. Le plus souvent, ces victimes sont anonymes : il s’agit de chiffres, de statistiques.

Voici quelques exemples représentatifs de ce traitement différencié. L’emphase a été ajoutée par Pivot.

Victimes israéliennes :

« Liat Atzili, 49 ans, enseignante en histoire au lycée qui organise des visites guidées au mémorial de la Shoah de Yad Vashem, a appris après sa libération que son mari Aviv avait été tué le 7 octobre. » (La Presse, 3 avril 2024)

« “Cela te va tellement mal de mourir, Noam”, s’étrangle le rabbin Yitzhak Revah, qui dirige l’école talmudique en Galilée, où étudiait le jeune homme. » (Le Devoir, 11 octobre 2023)

Victimes palestiniennes :

« Le bombardement a tué, selon elle, onze membres de la famille Saqallah, dont son mari et ses trois enfants, “et 26 personnes d’autres familles”. » (Journal de Montréal, 26 octobre 2023)

« Lundi matin, une frappe sur une maison a tué dix personnes à Nousseirat, dans le centre de la bande de Gaza, selon une source hospitalière. » (La Presse, 16 septembre 2024)

L’attaque du 7 octobre par le Hamas est aussi décrite avec des termes beaucoup plus forts que la réplique israélienne qui a suivi.

« Maison par maison, des bébés, des enfants, des adolescents, des jeunes filles, des vieillards, des familles entières sont tués par balles, par le feu, à coup de couteau ou de hache, selon les témoignages de survivants, appuyés par les constats des premiers secours, de soldats parvenus sur les lieux, d’infirmiers de Zaka, l’ONG chargée d’identifier les corps. » (La Presse, 26 octobre 2023)

On ne trouve à peu près pas de récits de la sorte lorsqu’on parle des victimes palestiniennes du conflit. Cette phrase, tirée d’un article sur la mort de Hind Rajab, une jeune fille de six ans assassinée par des soldats israéliens avec des membres de sa famille en est un rare exemple :

« Hind avait dans un premier temps survécu, comme en attestent des appels téléphoniques à des secouristes, alors que les autres passagers étaient morts. » (Journal de Montréal, 10 février 2024)

Le journaliste de Pivot Sam Harper présente son reportage à l’émission « Québec, réveille! », à CKIA, le mercredi 5 mars.

Safia Chebbi se désole de cette pratique qui déshumanise les victimes et « empêche de créer un lien avec la population palestinienne ». La représentation des Palestinien·nes fait en sorte qu’« ils n’ont pas d’histoire, ils n’ont pas de famille derrière eux, ils n’ont pas de rêves. Ils ne sont rien en fait. Ce sont des nombres. Ce sont des chiffres ».

Ce discours fait que cette population « doit rester abstraite, doit rester sauvage », critique-t-elle. 

Une question qu’on doit se poser en lisant ces articles, c’est : « avec qui est-ce qu’on nous invite à faire preuve d’empathie ? » s’interroge quant à lui Philippe de Grosbois, professeur de sociologie et auteur du livre La collision des récits : le journalisme face à la désinformation.

Il y a plusieurs explications à ce traitement différencié. Une de celles-ci concerne la difficulté d’accès à la zone de guerre. La Presse, par exemple, a envoyé des journalistes en Israël, mais l’accès à Gaza est restreint.

Cette explication, Safa Chebbi n’y croit pas vraiment. « C’est un choix d’aller en Israël et pas à Gaza », affirme-t-elle. Elle mentionne le travail du média Al Jazeera, qui travaille avec des correspondant·es sur le terrain et dont les bureaux en Cisjordanie ont été fermés par Israël. « Tu collabores avec les gens qui sont sur place, tu peux faire des contacts avec des citoyens qui font des vidéos », dit-elle.

« Ce qu’on voit, c’est que la presse institutionnelle a médiatisé ce qui se passe en Israël et c’est la presse alternative [qui montre ce qui se passe à l’intérieur de Gaza]. Les citoyens eux-mêmes sont devenus des journalistes au quotidien et publient des vidéos, des témoignages », dit Safa Chebbi.

Attribution moins directe des morts causées par Israël

Après avoir recensé toutes les phrases mentionnant des victimes, Pivot a vérifié si la responsabilité des morts était attribuée ou non à ceux qui les avaient causées. Les morts attribuées à d’autres factions palestiniennes ou au Hezbollah libanais ont été comptabilisées avec celles attribuées au Hamas.

Contrairement à ce qu’avait trouvé The Breach dans son analyse de la couverture médiatique anglophone d’octobre à décembre 2023, la responsabilité d’Israël pour les morts palestiniennes n’est pas mentionnée moins souvent que celle du Hamas pour les morts israéliennes. C’est même l’inverse.

Bien qu’en chiffres absolus, on note une tendance à attribuer plus souvent les morts causées par Israël, la manière d’attribuer la responsabilité varie selon le camp concerné. Ainsi, la responsabilité de l’armée israélienne est souvent formulée de manière plus indirecte. 

Dans les exemples suivants, les Palestinien·nes meurent « dans les frappes » ou « lors d’incidents ».

« D’après le gouvernement du Hamas, plus de 15 000 personnes, dont plus de 6150 de moins de 18 ans, ont péri dans les frappes israéliennes depuis le 7 octobre. » (Le Devoir, 1er décembre 2023)

« Par ailleurs, six Palestiniens ont été tués lors d’incidents avec l’armée israélienne samedi en Cisjordanie, dont quatre à Jénine, selon le ministère palestinien de la Santé. » (Le Devoir, 25 novembre 2023)

« C’est comme si on laisse planer le doute sur les intentions », soulève Philippe de Grosbois. En effet, les médias vont attribuer la responsabilité d’une frappe aérienne à l’armée israélienne, mais en évitant d’y attribuer une intention de vouloir cibler des civil·es. L’armée reçoit le bénéfice du doute.

Inversement, pour les morts attribuées au Hamas, en particulier celles du 7 octobre 2023, l’intention meurtrière et la violence sont davantage mises en évidence.

« Ce jour-là, des combattants ont tué 1200 personnes lors d’une attaque brutale contre Israël et ont fait environ 250 otages. » (Le Devoir, 15 février 2024)

« Dans les rues, dans les maisons, faisant même irruption dans un festival de musique, ils ont tué plus d’un millier de civils dans cette attaque d’une violence extrême et d’une ampleur inédite depuis la création d’Israël en 1948. » (Le Devoir, 12 octobre 2023)

Philippe de Grosbois souligne qu’on parle différemment de la mort selon qu’elle est causée par un État avec des moyens modernes et technologiques ou par un groupe comme le Hamas. Les méthodes d’un État moderne rendent la chose moins émotive, suggère-t-il. « Il y a cette idée qu’une frappe aérienne, c’est moins brutal que quelqu’un qui poignarde des gens avec un couteau. »

La violence perpétrée par une armée étant plus « mécanique, c’est une violence qui n’est pas faite par des gens “enragés” », constate le sociologue. « D’un côté c’est “barbare”, c’est “sauvage”. Alors que ce n’est pas “sauvage” d’envoyer des bombes sur un hôpital ou un camp de réfugiés. Ça, c’est une “frappe”. »

Par ailleurs, on remarque aussi que lorsque l’armée israélienne est créditée de façon plus directe pour la mort de Palestinien·nes, les victimes sont souvent décrites comme des « terroristes ». 

« Selon l’armée israélienne, ses soldats ont tué “des dizaines de terroristes armés lors de combats dans le centre de Gaza”, où d’importantes quantités d’armes ont été trouvées. » (Journal de Montréal, 29 janvier 2024)

En contrepartie, lorsqu’il s’agit de soldats israéliens morts au combat, on ne nomme presque jamais la partie responsable.

« Lundi, l’armée a annoncé la mort au combat d’un soldat dans le sud de Gaza, qui porte à 317 le nombre de militaires tués depuis le 27 octobre. » (La Presse, 2 juillet 2024)

Utilisation du mot « massacre »

Pivot a extrait des articles toutes les phrases où on retrouve les mots « massacre » ou « massacrer ». On voit qu’il est utilisé parfois pour qualifier ce qui arrive aux victimes israéliennes et parfois pour qualifier les actions envers les Palestinien·nes.

Mais on note que s’il est toujours employé avec des guillemets pour décrire les victimes palestiniennes, ce n’est pas le cas pour décrire l’attaque du 7 octobre 2023 : le mot est alors plus souvent utilisé comme un fait.

Ici, le Journal de Montréal se démarque en utilisant nettement plus souvent le mot « massacre » pour décrire les actions du Hamas, et majoritairement sans guillemets.

« Du côté israélien, plus de 1400 personnes, majoritairement des civils massacrés par les commandos du Hamas au premier jour des hostilités, ont été tuées dans ce conflit, selon les autorités israéliennes. » (Journal de Montréal, 9 novembre 2023)

Inversement, si on parle de « massacre » commis par Israël, le mot est systématiquement inclus dans une citation, et non pas directement utilisé par un·e journaliste pour décrire des faits.

« “Les brigades Qassam estiment que le nombre d’otages sionistes qui ont été tués dans la bande de Gaza à cause des bombardements et des massacres sionistes, a atteint près de cinquante”, a indiqué le groupe islamiste palestinien dans un message sur Telegram, une affirmation qui n’a pas pu être vérifiée de source indépendante. » (Journal de Montréal, 26 octobre 2023)

« C’est un bel exemple de choix rédactionnels qui se veulent dépourvus d’émotions, sans passion », note Philippe de Grosbois. « Un truc anodin comme des guillemets crée une sorte de distance par rapport aux mots employés. C’est comme si on mettait des gants blancs dans un article », remarque-t-il.

Pour Safa Chebbi, le mot a perdu son sens. « Ce qui se passe, ça dépasse le massacre, ce n’est pas suffisant pour le qualifier », dit-elle.

Utilisation du mot « génocide »

Pivot a aussi extrait des articles toutes les phrases contenant le mot « génocide ».

On note que malgré qu’il ait publié le plus grand nombre d’articles sur le conflit, c’est tout de même le Journal de Montréal qui utilise le mot le moins souvent.

Bien que la majorité des références soient en lien avec les actions d’Israël à l’encontre de la population palestinienne, certains cas font également référence à la Shoah, le génocide contre le peuple juif commis par l’Allemagne nazie, ou encore au Hamas.

« Cinq députés libéraux fédéraux demandent aux directions de 25 universités canadiennes de préciser clairement si le fait d’appeler à “un génocide contre le peuple juif” ou à “l’élimination de l’État d’Israël” viole le code de conduite de leur établissement. » (Radio-Canada, 15 décembre 2023)

Lorsqu’il est question des violences israéliennes envers le peuple palestinien, le mot n’est presque jamais utilisé de façon descriptive ou sans guillemets. L’exemple suivant est un de ceux qui s’apparentent le plus à une utilisation directe, mais le terme est tout de même attribué à « certains pays ».

« Une offensive qui a valu à Israël un concert de critiques sur la scène internationale, certains pays allant même jusqu’à accuser l’État hébreu de mener une politique de nettoyage ethnique, voire de génocide, dans les territoires palestiniens. » (Radio-Canada, 5 mars 2024)

Le mot est habituellement utilisé par des expert·es interrogé·es sur le sujet, ou alors pour parler des résultats du rapport d’une ONG ou pour décrire les procédures devant la Cour internationale de justice.

« La Cour internationale de Justice enquête pour savoir si Israël a commis des actes de génocide dans la guerre en cours à Gaza, mais le verdict devrait prendre des années à être prononcé. » (La Presse, 6 mai 2024)

On note que le mot est fréquemment utilisé pour citer les paroles ou les pancartes de manifestant·es.

« “Les étudiants ont occupé et bloqué le pavillon de l’administration James en protestation à l’escalade actuelle à Rafah et du génocide qui a lieu à Gaza”, dit Sandra*, venue manifester avant l’arrivée de la police. » (La Presse, 6 juin 2024)

Le mot est également utilisé pour nier qu’un génocide serait en cours.

« Non, ce n’est pas un génocide, affirme aussi Katya Melcuk, 57 ans, pédiatre de profession. » (Radio-Canada, 3 mai 2024)

« Ce qui est intéressant [dans ces résultats], c’est l’importance de la mobilisation pour imposer des termes », note Safa Chebbi. « C’est-à-dire qu’il y aura une ligne éditoriale qui n’accepte pas forcément certains termes, mais la mobilisation est importante pour imposer des mots. Les mots sont très importants. »

Philippe de Grosbois constate lui aussi « l’importance des mouvements sociaux pour faire entendre des voix qui ont de la difficulté à se faire entendre autrement ».

La campagne militaire contre la population de Gaza a été qualifiée de génocide par des organismes comme Human Rights Watch, Amnistie internationale et Médecins sans frontières, qui ont publié des analyses étoffées sur la question. Cette accusation est jugée crédible par l’ONU, dont différentes instances ont aussi rendu des rapports qualifiant de génocide les actions d’Israël à Gaza.

Des procédures sont en cours à la Cour internationale de justice pour déterminer si Israël a violé la Convention sur le génocide, suite à une plainte déposée par l’Afrique du Sud à la fin de 2023, mais une décision finale dans ce dossier prendra encore vraisemblablement longtemps avant d’être rendue.

Une guerre menée en « représailles »

Les morts causées par Israël sont souvent présentées comme étant « en représailles » ou comme faisant suite à l’attaque du Hamas. 

« C’était une semaine avant qu’Israël ne commence son bombardement massif du territoire en représailles à une attaque meurtrière menée par des militants du Hamas la fin de semaine dernière, tuant des soldats et des civils israéliens, y compris des enfants. » (Le Devoir, 12 octobre 2023)

« Au moins 41 391 Palestiniens, en majorité des civils, ont été tués dans l’offensive israélienne lancée en représailles sur la bande de Gaza, selon les données du ministère de la Santé du gouvernement du Hamas à Gaza, jugées fiables par l’ONU. » (Radio-Canada, 21 septembre 2024)

De même, il est fréquent de lire que la guerre a « commencé » le 7 octobre 2023.

« La guerre a commencé après que des militants du Hamas ont mené des attaques dans le sud d’Israël le 7 octobre, tuant environ 1200 personnes et prenant environ 240 otages. » (La Presse, 3 janvier 2024)

« Se concentrer sur le 7 octobre, c’est effacer toute une chronologie de dépossession et de colonisation », déclare Safa Chebbi. Elle rappelle que près de la moitié des habitant·es de cette enclave sont des réfugié·es, des populations qui ont été déplacées d’autres endroits en Palestine. 

En effet, 700 000 Palestinien·nes ont été déplacé·es lors de la campagne de nettoyage ethnique qui a donné naissance à l’État d’Israël en 1947. Ces réfugié·es se sont retrouvé·es à Gaza, en Cisjordanie et dans les pays environnants. La bande de Gaza a été envahie et occupée lors de la guerre des Six Jours, en 1967. En 2005, Israël s’est retiré de Gaza. En réponse à la victoire du Hamas aux élections en 2006, Israël a imposé un blocus sur cette enclave, qui persiste à ce jour.

« Il ne faut pas oublier que c’est un siège. C’est une prison à ciel ouvert », dit Safa Chebbi. Les Gazaoui·es « ont fait la marche du retour, ils ont fait des actions politiques pacifiques pour que leur voix arrive au niveau international et ça n’a jamais été entendu ».

« Donc, effacer toute l’histoire et commencer par le 7 octobre, c’est imposer le récit israélien », ajoute-t-elle. 

Les femmes, les enfants… et les hommes ?

Lorsque les médias évoquent le nombre de Palestinien·nes tués par l’armée israélienne, le nombre de femmes et d’enfants ou le fait que les victimes soient en majorité des civil·es sont régulièrement mentionnés.

« Au moins 21 507 personnes ont été tuées depuis le 7 octobre dans la bande de Gaza, dont une majorité de femmes et de mineurs, selon un dernier bilan du ministère de la Santé de l’administration du Hamas. » (La Presse, 29 décembre 2023)

Pour Safa Chebbi, bien que de mentionner que ce sont en majorité des femmes et d’enfants qui sont tué·es par Israël permet de souligner l’ampleur de ce qui se passe, cette formulation a aussi un effet pervers.

Cela « efface les hommes parce qu’ils sont par défaut terroristes », dit-elle. « C’est de dire qu’ils ne font pas partie des victimes au même niveau et que s’ils sont tués, ce n’est pas si grave que ça. »

Le ministère de la Santé du Hamas

On note qu’un grand nombre de phrases mentionnant le ministère de la Santé de Gaza, qui est la source des données sur les victimes palestiniennes, rappellent que ce ministère relève du gouvernement du Hamas ou que celui-ci est « islamiste ».

On note aussi à l’occasion que cet organisme « ne fait pas de distinction entre militants et civils ».

« Israël, qui a promis “ d’anéantir ” le Hamas, bombarde depuis sans relâche la bande de Gaza, où plus de 14 000 personnes ont été tuées d’après le gouvernement du mouvement islamiste. » (Journal de Montréal, 23 novembre 2023)

« Plus de 40 000 Palestiniens ont été tués, selon le ministère de la Santé du territoire contrôlé par le Hamas, qui ne fait pas de distinction entre militants et civils dans son bilan. » (La Presse, 2 septembre 2024)

Pour Philippe de Grosbois, le fait d’évoquer le Hamas est un de ces détails subtils qui causent un déséquilibre dans l’empathie. « On te sort un chiffre, mais dans le même souffle on te dit que tu as le droit de t’interroger sur la véracité de ce chiffre. » Ce n’est peut-être pas volontaire, mais « il y a une espèce d’invitation ou de caution à ne pas aller trop loin dans l’empathie », analyse-t-il.

Safa Chebbi y voit, elle aussi, une forme de biais. « C’est le ministère officiel qui est reconnu dans Gaza », donc c’est une précision inhabituelle d’insister sur le gouvernement au pouvoir, souligne-t-elle. Ainsi, quand on parle de nouvelles locales, « on ne va pas dire “le ministère de la Santé de la CAQ”, non, on va dire “du Québec” », illustre Safa Chebbi.

Pour elle, réduire ces chiffres au Hamas, c’est insinuer « que ce ne sont pas de vrais chiffres ».

Les chiffres du ministère de la Santé de Gaza ont été jugés crédibles par l’ONU. On retrouve aussi cette information dans les phrases répertoriées par Pivot.

« Mardi, le ministère de la Santé du Hamas, dont les chiffres sont jugés crédibles par l’ONU, a annoncé que 96 personnes avaient été tuées dans les frappes nocturnes israéliennes, portant le bilan de la guerre à 29 878 morts et 70 215 blessés depuis le 7 octobre. » (Journal de Montréal, 27 février 2024)

Notons que le décompte officiel est conservateur. Il ne tient pas compte des personnes disparues sous les décombres. Une étude publiée dans la revue scientifique The Lancet en janvier estime que la mortalité au cours des neuf premiers mois de l’offensive israélienne pourrait être 70 % plus élevée que les chiffres officiels, en comptant uniquement les victimes de « lésions traumatiques ».

Une lettre publiée dans The Lancet en juillet 2024 estimait quant à elle que le nombre de « victimes indirectes » des violences israéliennes à Gaza, causées par les conditions humanitaires et sanitaires, pourrait être quatre fois plus élevé que celui des morts directement causées par les frappes.

Une « barrière » ou un « mur »

En 2019, l’organisme de pression InfoEquitable, qui surveille les médias à la recherche de « biais concernant Israël », avait poussé l’Agence France-Presse (AFP) à corriger un article qui mentionnait le « mur de séparation » isolant la bande de Gaza du territoire israélien.

L’organisme alléguait qu’il fallait plutôt dire « barrière de séparation », car pour sur la majorité de la longueur de cette structure, le mur de huit mètres laisse place à une barrière de 50 mètres de large composée de grillages et de fils barbelés.

Pivot a extrait les phrases utilisant les mots « barrière » et « mur » pour voir si la formulation adoptée par l’AFP en 2019 était encore utilisée, autant dans les articles de l’agence de presse repris par les médias québécois que dans les textes originaux de ces médias.

On voit que les articles publiés utilisent plus souvent le mot « barrière » que le mot « mur ». Ce dernier mot est aussi plus souvent employé entre guillemets.

« “Dans le passé, j’ai cru que la paix signifierait que ces murs devraient disparaître”, dit Mme Fenlon, debout devant les imposantes barrières de béton qui séparent Gaza de Netiv Haasara. “Le 7 octobre, ils nous ont prouvé que ces murs n’étaient peut-être pas assez hauts.” » (Journal de Montréal, 5 avril 2024)

Colonies illégales

Depuis la guerre des Six Jours, en 1967, des colons israéliens occupent illégalement des parties du territoire palestinien en Cisjordanie, dans le Golan et à Jérusalem-Est. Un peu plus de 700 000 personnes habitent dans ces colonies.

Ces colonies ont été déclarées illégales en vertu du droit international. En mars 2024, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme affirmait que l’établissement et l’expansion de ces colonies constituaient un crime de guerre. Toutefois, Israël autorise et encourage certaines de ces colonies.

Pivot a extrait les phrases utilisant le mot « colonie » pour voir si le fait que celles-ci sont illégales était mentionné ou non. C’est très loin d’être toujours le cas.

Ici, Radio-Canada s’est démarquée en mentionnant presque systématiquement l’illégalité des colonies. À l’autre bout du spectre, le Journal de Montréal ne l’a mentionnée que dans 28 % des cas.

« Et environ 490 000 Israéliens y vivent également, dans des colonies jugées illégales par le droit international. » (Radio-Canada, 2 février 2024)

« La situation en Cisjordanie, occupée depuis 1967 par Israël, était déjà tendue avant cette guerre avec de fréquents raids de l’armée israélienne, une recrudescence des exactions par des colons israéliens contre la population palestinienne et des attaques palestiniennes contre les colonies et les forces de sécurité israéliennes. » (Journal de Montréal, 30 octobre 2023)

Des biais systémiques

Safa Chebbi avoue avoir arrêté de regarder les médias occidentaux.

Selon elle, le plus grand problème dans ces médias est l’absence des voix palestiniennes. « En plus du choix des termes, [la voix palestinienne] est invisibilisée de façon incroyable », remarque-t-elle.

« Quand je vois un représentant de l’armée israélienne dans un média comme Radio-Canada, je me demande pourquoi le discours de la résistance palestinienne n’y est pas », dit Safa Chebbi. Elle considère que par souci d’équité, il faudrait aussi citer l’autre côté.

« On connaît toute la structure et l’appareil au niveau d’Israël », dit-elle, « mais au niveau palestinien, à part [le chef politique et négociateur en chef du Hamas, Ismaël] Haniyeh, qui a été assassiné, on ne connaît pas les autres ».

Safa Chebbi comprend qu’on ne veuille pas inviter les porte-paroles de la branche armée du Hamas sur les plateaux, « mais prends leurs discours et traduis-les, partage [l’information] et laisse les gens choisir », propose-t-elle.

Elle contraste les choix des médias occidentaux avec ceux des médias arabes, où on trouve « toujours une section pour rapporter ce que les médias israéliens disent, qui est traduit en arabe ».

« Ce qu’on voit, c’est que les biais sont systémiques », analyse Philippe de Grosbois.

Une grande majorité des articles recensés dans les grands médias québécois ont été signés par l’Agence France-Presse.

« Ça nous amène à nous interroger sur le rôle que jouent les agences de presse dans notre regard sur les situations internationales », avance Philippe de Grosbois. Pour le sociologue, les agences de presse sont le summum de cette prétention à l’objectivité, à l’absence de biais qui ne ferait qu’aligner des faits. « Je trouve que ça montre que le travail de ces agences de presse doit être questionné. »

La présence de biais dans les médias est habituellement considérée « sous le prisme de la responsabilité individuelle », dit-il : c’est-à-dire qu’on considère « qu’en théorie, [les articles] sont supposés être factuels » et ne sont pas censés avoir de biais, mais que lorsque c’est le cas, « c’est parce qu’un ou une journaliste s’est échappé·e et devrait se faire taper sur les doigts ».

En voyant les résultats de l’analyse de Pivot, le sociologue remarque que « c’est une occasion de réfléchir à la présence d’un certain racisme systémique dans les médias ».

Le concept de racisme systémique, « ce n’est pas de dire que les gens dans les médias ont une hargne ou une espèce d’indifférence affichée envers les Palestinien·nes », précise-t-il. Ce concept permet « d’aller au-delà des intentions » : on ne questionne pas les intentions des individus, mais « on s’interroge sur les résultats, et après il faut travailler sur les causes de tout ça », dit-il.

Correction : La première version de l’article affirmait qu’une étude du journal The Lancet parue en janvier concluait à une mortalité à Gaza qui serait environ 40 % plus élevée que les chiffres officiels. Or, l’étude parle plutôt d’un nombre (64 260 morts) sous-estimé de 41 % par rapport aux chiffres du ministère de la Santé (37 877 victimes) en date du 30 juin 2024, soit un total équivalent à environ 170 % de la mortalité officielle. (25-02-2025)

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