Dire que les États-Unis menacent l’équilibre mondial est un euphémisme.
Ce qui reste de cette balance délicate tient strictement à l’hégémonie américaine, et on dirait bien que l’oncle Sam est déterminé à renoncer à son emprise globale pour revenir à la politique du gros bâton et à la destinée manifeste.
Dans ce contexte, il est devenu impossible d’ignorer les nombreuses ruptures des normes internationales par l’État voisin. Les menaces d’annexion du Canada doivent être comprises en relation avec le retrait de l’Organisation mondiale de la santé, l’abolition d’USAID, la négociation unilatérale du processus de paix en Ukraine ou la menace de nettoyage ethnique à Gaza.
Des moyens utiles et efficaces
Dans l’escalade diplomatique des derniers temps, on a beaucoup entendu de tarifs punitifs, de boycott et de huée du Star Spangled Banner, mais les moyens diplomatiques canadiens peuvent être beaucoup plus vastes et il commence à être sérieusement temps que les gouvernements commencent à diversifier leurs recours.
Pas simplement pour éviter les tarifs, mais pour isoler les États-Unis et les forcer à la désescalade dans leur guerre contre le monde.
Il faut s’assurer que notre classe politique ne troque pas les droits humains contre la libre circulation des marchandises.
De tous les pays du globe, le Canada est certainement celui qui possède les leviers les plus puissants contre l’empire, étant son principal vassal.
Mais il faut faire attention à la doctrine employée, puisque les oligarques ont peu à faire des intérêts des États. La realpolitik s’est fait dépasser par l’extrême droite et ce sont maintenant les intérêts privés de ces ultra-riches qui font s’affronter les nations.
Jusqu’à présent, la discussion publique s’est concentrée sur une entente négociée, mais les concessions hâtives comme l’investissement de 1,3 milliard $ dans l’appareil de répression frontalier sont coûteuses et nuisibles, alors que plus en plus de gens cherchent à fuir la crise humanitaire qui s’aggrave aux États-Unis.
Plus que jamais, il faut s’assurer que notre classe politique sous pression ne troque pas les droits humains contre la libre circulation des marchandises. Il faut à la fois résister au renouveau impérial et démanteler l’ancien régime.
Il n’y a pas de pays sûr
Dans l’escalade en cours, les considérations humanitaires doivent primer et nous ne devons pas reculer devant notre responsabilité historique. Plutôt que de fermer hermétiquement la frontière, il faut avoir le courage du moment et défier le Béhémoth américain pour garantir la sureté des réfugié·es du pays de la liberté. Il faut se débarrasser de l’Entente sur les tiers pays sûrs, qui empêche de demande l’asile au Canada en arrivant des États-Unis.
Ce ne serait pas nouveau pour le Canada d’utiliser son engagement pour les droits humains comme levier diplomatique contre les États-Unis. Dès 1965, Ottawa a facilité les demandes d’asiles des déserteurs qui refusaient de porter les armes pendant la guerre du Vietnam.
Les Américain·es eux-mêmes sont connu·es pour cette stratégie, notamment envers Cuba dans les années 1980. Les Marielitos, ce sont toutes sortes de gens, mais pour la communauté LGBTQ+, ce sont surtout ces Cubain·es qui ont réussi à fuir en masse le régime castriste vers la Floride et qui ont ouvert une brèche vers la reconnaissance internationale de l’homosexualité comme motif d’asile.
Des actions diplomatiques à fort impact humanitaire peuvent être beaucoup plus efficaces que n’importe quelle guerre commerciale.
Alors que les personnes trans américaines en sol canadien font face à des règles confuses et imprévisibles concernant la validité de leur passeport, certaines se demandent si elles ne devraient pas dépasser la durée de leur visa. Le chaos imposé par Washington a profondément ébranlé la confiance de ces gens dans l’impartialité de l’État. Est-ce que leur passeport pourrait être saisi à la frontière? Est-ce qu’on va accepter de le renouveler? Sous quelles conditions? Personne ne semble capable de donner une réponse définitive.
À l’heure actuelle, les politiques en place dans certains États américains s’ajoutent à la peur et provoquent une véritable migration trans en Amérique du Nord, incluant des personnes qui sont déjà réfugiées.
Tout le monde n’aboutit pas au Canada, mais maintenant que le gouvernement fédéral américain se met de la partie, il faut rapidement assurer le droit d’asile aux personnes trans – et à leurs proches dans le cas des mineur·es. Cela permettrait de rassurer les personnes qui sont à risque de ne plus avoir de statut, et d’assurer la sécurité des migrant·es en provenance du sud de la frontière.
Et, soyons honnêtes, cela permettrait de commencer à mettre en place l’infrastructure d’accueil des demandeur·euses d’asile politique qui se multiplieront quand l’homme de Mar-a-Lago abattra la répression promise sur ses opposant·es.
Confronter la solidarité des autocrates
Le criminel avéré à la tête du pays voisin est maintenant clairement aligné avec Netanyahou et Poutine, deux criminels de guerre suspectés, chacune visé par un mandat d’arrêt international. Si les crimes de guerre évidents commis par Israël avec des armes américaines depuis octobre 2023 ne suffisaient pas à mettre fin à l’aveuglement de la diplomatie canadienne, les récents appels au nettoyage ethnique de Gaza ne font plus aucun doute sur les intentions génocidaires de la Maison-Blanche.
Plus que jamais, nous devons nous assurer que nos élites politiques dénoncent les actions de ce nouvel « axe du Mal » d’États voyous.
Cette dénonciation ferme doit s’accompagner de sanctions immédiates contre les responsables des exactions commises à Gaza, au sein des gouvernements israélien et américain, et contre les dirigeant·es des entreprises complices. Plus encore, toute exportation de matériel militaire vers Israël doit cesser immédiatement, accompagnée d’un embargo sur les exportations vers des entreprises étrangères suspectées de collaborer avec l’armée israélienne. Aucune concession ne peut être faite avant le retrait total des troupes de Gaza et la véritable fin du blocus humanitaire imposé par Tsahal.
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Des actions diplomatiques ciblées à fort impact humanitaire peuvent permettre de niveler le rapport de force avec les États-Unis de façon beaucoup plus efficace que n’importe quelle guerre commerciale. Qui plus est, il est peut-être possible de rescaper une partie des infrastructures humanitaires internationales de la catastrophe provoquée par le changement de régime.
Le monde a changé. Notre époque exige la lucidité de voir aujourd’hui les amitiés qui naîtront de l’opposition au gouvernement des plus forts. La classe politique canadienne doit faire le deuil de son rôle privilégié dans l’administration du continent et réaliser que son isolement résulte de sa loyauté envers les États-Unis. Une prise de conscience qui lui permettrait peut-être de bâtir de nouvelles alliances et d’établir un rapport de force au lieu de faire le spectacle de sa décadence.