Avoir le spleen, en ce mois de mémoire

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Avoir le spleen, en ce mois de mémoire

Alors que débute le Mois de l’Histoire des Noir·es, force est de constater que le racisme et la lutte contre celui-ci ne sont pas chose du passé.

Le président américain, lors de son discours inaugural, a mentionné qu’il mettrait fin « à la politique gouvernementale qui tente d’intégrer socialement la race et le genre dans tous les aspects de la vie publique et privée ». Prétendant se fonder sur le discours de Martin Luther King, il a dit qu’il allait forger « une société qui ne tient pas compte de la couleur de peau (colorblind) et qui est basée sur le mérite ».

Dans la bouche de ce président, le rêve de MLK devient cauchemar. Il détourne la pensée de ce défenseur des droits de l’homme.

Soyons très claire : pour que le « mérite », qui est par ailleurs un mythe, soit appliqué, il faut que l’égalité réelle, l’égalité substantive fasse partie de l’équation. C’est seulement à cette condition que le mérite, dans son appellation la plus noble, peut exister.

Ainsi, il faut qu’il y ait un accès équitable aux opportunités, que les critères qui sous-tendent le mérite soient justes, et non biaisés ou fondés sur des allégeances politiques. Également, le contexte social et la reconnaissance des torts historiques doivent être pris en compte. 

MLK, lui aussi, a été très clair quant à la capacité de s’élever à la force du poignet. Pour lui, « il est normal de dire à un homme de se relever en se tirant par ses propres bottes (to lift himself by his own bootstraps), mais c’est une plaisanterie cruelle de dire à un homme sans bottes qu’il devrait se relever en se tirant par les bottes ».

Mais peut-on pervertir ainsi la mémoire, effacer le passé à des fins politiques afin d’enrayer les résultats des luttes qu’ont menées Martin Luther King, Malcom X, James Baldwin?

« Embauche EDI »

Comment supporter de se faire casser les oreilles par des armées d’anti-wokistes? Comment en est-on arrivé à considérer les demandes de justice comme des tares sociales?

Que dire du fait que des demandes fondées sur le droit à l’égalité ancré dans des instruments internationaux, demandes opérationnalisées dans des programmes d’« équité, diversité, et inclusion » (EDI), font aujourd’hui l’objet de chasse aux sorcières?

Celles qui en ont justement bénéficié sont traitées comme des « welfare queens ». Construction de Ronald Reagan lors de la campagne présidentielle de 1976, cette épithète stigmatisante et raciste, associée aux femmes noires et célibataires, suggère que ces femmes ont intentionnellement plusieurs enfants pour maximiser leurs prestations sociales, éviter la recherche d’un emploi et vivre extravagamment aux dépens de l’État.

Maintenant, ce sont les femmes noires professionnelles progressant grâce aux programmes d’équité en emploi qui sont associées à cette nouvelle insulte qu’est « embauche EDI ».

Force est de constater que nous n’apprenons que très peu du passé.

Cette expression a fait surface lors de la campagne présidentielle. Kamala Harris, une « vice-présidente EDI ». Un représentant républicain a affirmé qu’elle était un exemple du type de « médiocrité » qu’on obtient lorsqu’on engage une « EDI ».

Selon la professeure Susan Harmeling, l’« embauche EDI est un terme désobligeant qui désigne les cibles pour l’embauche de minorités raciales, de femmes et/ou de personnes handicapées à des postes de pouvoir ». Ainsi, « il sous-entend que seuls les hommes blancs hétérosexuels sont qualifiés pour de telles positions », qu’eux seuls peuvent être méritoires.

Toujours la même histoire

Force est de constater que nous n’apprenons que très peu du passé. Et que dire de ceux qui ont les rênes du pouvoir!

Pourquoi sommes-nous toujours confronté·es au rocher de Sisyphe, à cette tâche interminable qu’est la lutte contre le racisme et pour bénéficier des droits de la personne et de la dignité due à tout être humain?

Comme le disait Toni Morrison, « la fonction du racisme est une distraction qui nous empêche d’effectuer notre travail », d’accomplir notre mission de vie. Pendant que nous menons cette accaparante lutte, nous ne faisons pas autre chose… Que de talents sacrifiés à cette lutte!

Pourquoi sommes-nous toujours confronté·es au rocher de Sisyphe?

En ce Mois de l’histoire des Noir·es, les demandes de respect de la dignité des Afro-descendant·es sont toujours à l’ordre du jour.

Il est dur d’entendre Djimom Hounsou, venu en Amérique en 1990 pour poursuivre son rêve d’acteur, deux fois nommé aux Oscars – dont une fois pour le film Amistad, portant sur la traite d’esclaves qui a affecté la diaspora noire – dire : « je suis venu ici pour réaliser un rêve et je me rends compte que le racisme systémique est présent dans tout ce que vous y voyez ». Il a témoigné du fait qu’il était sous-utilisé comme acteur et sous-payé : il a toujours du mal à gagner financièrement sa vie.

« SAMO », comme dirait Basquiat.

Recul blanc

Martin Luther King écrivait : « Le temps est maintenant venu où nous nous devons mutuellement la vérité. […] Il est difficile d’introduire la vérité dans les relations humaines, car chacun des groupes en présence se leurre lui-même. Nos raisonnements, notre façon d’avoir recours à un bouc émissaire nous frappent d’une sorte de cécité psychologique qui nous cache les erreurs individuelles et collectives. »

« Depuis sa naissance en tant que nation, l’Amérique a souffert d’un dédoublement de personnalité à propos de tout ce qui touchait les questions raciales. D’un côté, elle professait les grands principes de la démocratie et de l’autre, l’antithèse de ces principes. »

« Chaque fois que l’Amérique faisait un pas en faveur de la justice raciale, elle reculait d’autant. » C’est ce qu’il a appelé le « white backlash », le « recul blanc ».

Les sages paroles de Martin Luther King ne peuvent que nous laisser songeurs. Est-ce encore ce recul que nous voyons en action après les avancées qui ont suivi la mort de George Floyd?