Trump et les milliardaires : un Business Plot 2.0

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Trump et les milliardaires : un Business Plot 2.0

Des industriels fascistes ont déjà essayé de saisir le pouvoir politique aux États-Unis, sans succès. Près de cent ans plus tard, leurs descendants ont réussi.

Sur mon fil Facebook (j’y suis, j’y reste, un peu par dépit), je ne compte plus les publications commanditées qui défilent et interrompent ponctuellement ma procrastination quotidienne. Ces temps-ci, je remarque que ce sont majoritairement des publications en rapport avec l’intelligence artificielle et ses applications tous azimuts, dans lesquelles on m’invite à souscrire à une « académie » littéraire ou cinématographique où j’apprendrai à « créer » à la chaine, sans effort.

« Écrivez 100 livres par année! »

« Devenez cinéaste en une semaine! »

Je parodie, mais à peine. Si je perdais toute notion d’éthique personnelle et professionnelle, je fonderais sûrement ma propre école virtuelle, dont le slogan pourrait être quelque chose comme « Pas de talent? Pas de problème! »

Quand on se contente de pervertir l’industrie culturelle et médiatique en la noyant dans un pablum algorithmique, c’est une chose (qui demeure à mon sens extrêmement dangereuse).

Mais quand on applique le même procédé à la politique, à la haute finance et à la conduite de la guerre, pour ne mentionner que ces exemples, on verse carrément dans la menace existentielle.

Et les barons de Silicon Valley, plus riches et influents que jamais avec leurs fortunes dépassant le PIB de certains pays, ne demandent que des gouvernant·es disposé·es à leur livrer les leviers politiques pour arriver à cet objectif d’une société « libérée » de l’imperfection humaine – la nôtre et non la leur, évidemment –, entre deux saluts nazis.

Et ils trouvent rapidement leurs hommes.

Fascisme made in USA

L’Histoire bégaie, disait l’écrivain George Santayana.

C’est ainsi que la deuxième venue de Donald Trump sera non seulement une version stéroïdée de sa tentative de coup d’État à feu lent de 2017-2021, mais pourrait carrément signifier, à travers la notion « d’âge d’or de l’Amérique » et les menaces de l’Idiocrate envers la souveraineté des pays, l’avènement d’une dystopie techno-fasciste qu’il sera ardu de combattre si nous la laissons s’installer.

Dans ma précédente chronique, je vous ai parlé brièvement du Business Plot, un complot avorté et fomenté par l’élite industrielle américaine pour renverser le président Franklin D. Roosevelt. Ce dernier était considéré comme un « communiste » à cause de son New Deal conçu pour lutter contre les ravages de la Grande Dépression, elle-même le résultat du laisser-faire capitaliste et de la haute finance.

Aujourd’hui, les barons de Silicon Valley, plus riches et influents que jamais, ne demandent que des gouvernant·es disposé·es à leur livrer les leviers politiques.

L’auteur américain Jules Archer a fait le récit de ce complot de manière fort détaillée dans son livre The Plot to Seize the White House, paru en 1973 et réédité en 2007.

Les conspirateurs – dont faisaient partie le banquier J.P. Morgan Jr. et le fabricant de produits chimiques Irénée DuPont – ont voulu remplacer le gouvernement démocrate de FDR par un régime fasciste dirigé en leur nom par le major-général Smedley Butler, un militaire célébré, double récipiendaire de la plus haute décoration pour bravoure au combat.

Par le biais de quelques larbins à la tête de la Légion américaine (une association de vétérans qui avaient notamment servi de briseurs de grève quelques années auparavant), ces barons-voleurs ont approché Butler, lui promettant des milliers de dollars s’il acceptait de diriger une armée de ces « légionnaires » et de marcher sur Washington.

Butler a refusé catégoriquement, mais il a feint d’être intéressé le temps de se renseigner le plus possible sur le complot pour faire rapport au président Roosevelt. Le complot a donc avorté, mais aucun de ces grands industriels et banquiers ne fut traduit en justice pour trahison – trop puissants. « Too big to jail », pour reprendre un adage contemporain.

Deux ans plus tard, Butler publiait un pamphlet intitulé War Is a Racket, une véritable confession dans laquelle il énumère les fois où, de son propre aveu, il a servi de bras armé à des compagnies américaines dans des pays comme Cuba, le Mexique et le Honduras.

Un putsch corporatif réussi

Dans les années 1970 est aussi paru le mémorandum Powell, une publication destinée à la Chambre de commerce américaine servant de mise en garde contre un « assaut sur la libre-entreprise » et qui, encore une fois, criait au péril rouge.

Dans une enquête publiée l’an dernier chez Somme Toute, le journaliste Serge Truffaut enquête sur cette autre « dérive politique » à la suite de laquelle le régime de Ronald Reagan s’est lancé dans un assaut sauvage et sans précédent contre les syndicats et la réglementation des marchés financiers. Dans le livre, Truffaut étoffe l’hypothèse que le mémorandum serait même à la racine de l’actuelle infection planétaire par la « peste brune »!

Aujourd’hui, les « technobros » ont remplacé les grands industriels et les banquiers, mais le procédé me semble non seulement quasi-identique, mais en plus, cette fois, couronné de succès. L’administration Trump marche main dans la main avec les milliardaires de la haute technologie, à commencer par le nazillon en chef Elon Musk.

La deuxième venue de Donald Trump pourrait carrément signifier l’avènement d’une dystopie techno-fasciste qu’il sera ardu de combattre si nous la laissons s’installer.

La Maison-Blanche a ainsi révélé la semaine dernière le Projet Stargate, qui prévoit des investissements privés de 500 milliards $ d’entreprises comme OpenAI et Oracle pour construire une hyper-infrastructure opérée par l’intelligence artificielle qui pourrait, selon les exemples mentionnés par Trump lui-même, aider à la création des vaccins ARNm (à la surprise et l’horreur de ses millions d’électeurs anti-vaccins!).

Même sans financement public (jusqu’à maintenant!), le régime contribuera à sa manière, à l’aide de décrets présidentiels qui permettront à Stargate de contourner ce qui restera de réglementation!

Et le gouvernement américain en deviendra certainement un des plus gros clients, livrant ainsi à une giga-corporation une quantité inouïe de données. Parions aussi déjà que le complexe militaro-industriel ne se tiendra pas trop loin!

Et qui profitera aussi – vraisemblablement – de ce projet? Les barons de l’énergie fossile! Telle infrastructure ne fonctionnera certainement pas à batterie.

Et au Canada? Le site The Logic a récemment publié un reportage détaillé sur la proximité grandissante de Pierre Poilievre avec les oligarques de la techno. Des figures comme le PDG de Shopify, Tobias Lütke, et l’investisseur John Ruffolo se concertent pour présenter leur agenda au chef conservateur, qu’ils soutiennent de plus en plus ouvertement.

Le spectre du coup d’État techno-fasciste transcende évidemment les frontières, et la résistance devra faire de même.

Où se trouve le nouveau Smedley Butler?