Israël mène-t-il une guerre sainte?

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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Israël mène-t-il une guerre sainte?

L’Occident tend à sous-estimer la place qu’occupe la religion dans les actions du gouvernement israélien.

Le 25 septembre dernier, le quotidien israélien The Jerusalem Post causait la controverse en publiant un éditorial titré « Le Liban fait-il partie de la Terre promise? ». Promptement effacé, le texte soutenait que la terre « promise par Dieu » aux « enfants d’Israël » doit inclure non seulement Gaza et la Cisjordanie, mais aussi le Liban, la Jordanie, la Syrie, l’Irak ainsi qu’une partie de l’Égypte et de la Turquie. Selon l’auteur Mark Fish, « [Dieu] nous dit que toutes les terres conquises à l’intérieur de ces frontières nous reviennent ».  

Il ne s’agit pas là que des élucubrations d’un illuminé isolé. L’an dernier, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou évoquait la réalisation de la « prophétie d’Isaïe » promettant la libération du peuple juif de sa captivité babylonienne, la reconstruction du temple de Jérusalem et l’avènement de la fin des temps.

Un mois plus tard, il s’en remettait au livre de Samuel en comparant le Hamas aux Amalécites, une tribu contre laquelle les Hébreux auraient mené une guerre d’extermination afin de venger des attaques passées. Comme le note Noah Lenard dans le média Mother Jones, cette référence justifie depuis plusieurs décennies des actes de barbarie à l’encontre des Palestinien·nes.

Nous parlons cependant peu des motivations religieuses de la guerre que mène actuellement Israël. D’une part, c’est probablement parce que l’Occident tend instinctivement à associer la guerre sainte à l’islam seul.

D’autre part, la critique de gauche du sionisme tend à évacuer la question religieuse de son analyse en n’y voyant qu’un simple outil rhétorique légitimant une violence coloniale. Mais colonialisme et religion ne sont pas incompatibles – parlez-en aux victimes des pensionnats autochtones.

La Terre promise

En mars derniers, Kate Linthicum rapportait dans le Los Angeles Times qu’à l’académie militaire, les futurs officiers israéliens apprennent que « Dieu veut un peuple d’Israël et qu’il n’y a pas d’Israël sans une armée puissante ».

En effet, si la plupart des sionistes appuient leur discours sur des arguments séculaires, une partie d’entre eux et elles se réclame d’une autorité divine. Pour ces « sionistes religieux », le conflit en cours constitue une réelle guerre sainte qui prend ses racines dans la Torah.

Dans la Genèse, Dieu promet à Abraham et sa descendance un pays allant du Nil ou du Bésor jusqu’à l’Euphrate. Les livres suivants de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament répètent régulièrement cette promesse et en fixent approximativement des limites qui varient. Par exemple, le Deutéronome affirme : « tous les lieux que foulera la plante de vos pieds seront à vous, depuis le désert et le Liban, depuis le fleuve d’Euphrate jusqu’à la mer Occidentale ».

« Dieu nous dit que toutes les terres conquises à l’intérieur de ces frontières nous reviennent. »

Mark Fish, journaliste au Jerusalem Post

Ces divers passages furent interprétés diversement au fil des siècles jusqu’à nos jours. Chez les plus modéré·es, cette Terre promise consiste en l’actuel État d’Israël avec la bande de Gaza, la Cisjordanie ainsi que certaines régions à l’est de l’Égypte. Mais plusieurs sionistes religieux étendent considérablement ces frontières. Pour le ministre d’extrême droite Bezalel Smotrich, par exemple, le « Grand Israël » doit avaler la Jordanie ainsi qu’une partie de la Syrie et de l’Arabie saoudite.

Ouvertement théocrate, Smotrich se fait le porte-parole d’un intégrisme juif, qui ne cesse de croître en Israël sous le regard bienveillant du gouvernement, et dont le peuple palestinien n’est pas la seule victime. Il s’agit d’un mouvement misogyne, homophobe et raciste qui défend la suprématie d’une lecture ultra-orthodoxe des Écritures sur l’État de droit. À cet égard, l’extermination en cours n’est que l’une des composantes d’un projet fascisant de plus grande ampleur, au sein duquel le religieux occupe une place fondamentale.

Vers la fin des temps

Centre à la fois religieux, politique et économique du judaïsme de l’Antiquité, le second temple de Jérusalem est détruit en l’an 70 par l’occupant romain, qui déporte au cours des décennies suivantes un nombre important de Juifs et de Juives.

Depuis cette période, le retour en Terre promise ainsi que la construction d’un troisième et dernier temple devant permettant l’avènement d’un messie constitue un horizon d’attente lointain au sein du judaïsme.

Certains courants intégristes combinent cependant sionisme et messianisme et souhaitent provoquer cette fin des temps. Soutenus à la fois par le gouvernement israélien ainsi que des organisations évangéliques américaines, ceux-ci s’appuient sur des prophéties bibliques pour encourager l’annexion des territoires palestiniens, le regroupement du peuple juif en Israël ainsi que la reconstruction du temple à l’endroit où se trouvent actuellement deux monuments majeurs de l’islam : le Dôme du rocher et la mosquée al-Aqsa. En collaboration avec des étables du Texas, ces militant·es élèvent même des « génisses rouges », dont le sacrifice doit précéder cette construction, selon le livre des Nombres.

« Dieu veut un peuple d’Israël et qu’il n’y a pas d’Israël sans une armée puissante. »

Enseignement prodigué à l’académie militaire en Israël

Pour ce mouvement, l’attaque du 7 octobre constitue l’évènement déclencheur d’un grand conflit apocalyptique qui permettra aux enfants d’Israël de se regrouper, de reprendre le territoire qui leur fut garanti par Dieu et de provoquer l’avènement d’une nouvelle ère faite de gloire, de justice et de paix. Même lorsqu’elle ne croit pas spécifiquement à cette prophétie, l’extrême droite israélienne partage ses visées : la construction d’un monde nouveau, d’une théocratie permettant au « Grand Israël » de « purifier » son territoire.

L’importance de la foi

J’en parlais dans un texte précédent, nous peinons parfois à admettre que les acteurs et actrices historiques pensent ce qu’iels disent. Tout ne serait qu’une ruse visant à camoufler le réel.

Si la guerre d’extermination que mène Israël possède indiscutablement un caractère bassement colonial, on ne peut douter que les sionistes religieux croient sincèrement que cette entreprise procède d’un mandat divin. En laissant de côté cette donnée, on se prive non seulement d’un élément de compréhension du conflit en cours, mais on succombe aussi au préjugé selon lequel seul l’islam peut mener à la guerre sainte.