Un collègue, un camarade, un ami nous a récemment quitté·es. Son œuvre et sa colère nous inspirent et notre hommage doit être à la hauteur de son humilité. Il laisse peu d’écrits derrière lui, nous devons donc honorer sa mémoire pour que son legs soit (re)connu.
Le 16 octobre dernier à Lévis, l’Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ) – qui réunit les entreprises d’économie sociale s’efforçant de bâtir du logement communautaire – honorait François Giguère en lui accordant le prix « Ambassadeur » Régis-Laurin à titre posthume.
François tenait à partager cet honneur avec tou·tes les combattant·es qui, chacun·e à leur manière, luttent pour le développement du logement social et le droit au logement depuis des années et qui continuent à le faire.
Il faut du combattant en soi, disait-il, pour s’aventurer à joindre une équipe, un organisme, un collectif pour construire des logements sociaux au Québec. C’est le choix qu’il a fait en 1996 et qui était, pensait-il toujours à son décès, l’une des meilleures décisions de sa vie.

De l’attentisme à l’offensive
À ses débuts, ses ambitions étaient simples : mobiliser les locataires de Châteauguay, participer activement aux mobilisations du FRAPRU et livrer un ou deux projets de logements sociaux dans le cadre du programme AccèsLogis.
Mais l’ampleur des besoins sur le terrain a vite eu raison de sa lecture des moyens qu’il devait mettre en place pour avoir un impact réel. La communauté devait se doter d’outils permettant d’atteindre des objectifs plus ambitieux.
Ainsi, du travail acharné du Comité logement Rive-Sud est né un écosystème montérégien complet, composé d’organisations autonomes, mais toujours en collaboration. L’organisme SOLIDES, dont François a été le directeur à partir de sa fondation en 2000, est au premier rang de ce réseau qui sert aujourd’hui à loger sécuritairement des milliers de locataires.
« J’ai vu la technocratie gouvernementale remplacer l’esprit de créativité et de collaboration qui pouvaient alors colorer nos réalisations. »
François Giguère
Pour François, aider des locataires par centaines à vivre dignement dans un logement sain, sécuritaire et le plus abordable possible était une réussite, mais c’était aussi nettement insuffisant. Il voulait plus, beaucoup plus. Il souhaitait, à s’en « arracher le cœur », loger toujours plus de locataires dans ces conditions. Son impact social devait ainsi prendre toujours plus d’ampleur, tout simplement pour être à la hauteur des besoins, des besoins toujours plus importants et criants.
Il trouvait inconcevable de se cantonner à glaner les quelques miettes que l’État accorderait au logement social. François avait l’ambition de passer à un autre niveau de capacité de développement de logements sociaux. Il était convaincu que les militant·es devaient reprendre l’initiative en la matière, miser sur leur imagination et mettre en place des manières parallèles de planifier et surtout de financer la construction de logements communautaires par milliers.
Cela devait aussi passer par une stratégie offensive d’acquisition d’immeubles locatifs privés afin de les retirer du marché de la spéculation immobilière. Nous savons qu’aujourd’hui, lorsque de grands ensembles immobiliers sont vendus, les acheteurs-investisseurs cherchent à maximiser les profits le plus rapidement possible : rénovictions, hausses abusives de loyer et harcèlement sont alors monnaie courante.
C’est contre ce phénomène que François luttait, notamment avec l’achat de 363 logements à Drummondville par SOLIDES l’an dernier.
Colère et confiance
Il était clair que la force motrice des actions de François en faveur du droit au logement sans discrimination était la colère. Une colère contre un système qui exclut, discrimine et violente les plus vulnérables.
Il a « vu la technocratie gouvernementale remplacer l’esprit de créativité et de collaboration qui pouvaient alors colorer nos réalisations. [Il a] subi la mauvaise foi des gouvernements et les discours creux compétitionnant avec le désintérêt des élus. [Il a] vu l’insignifiance copiner avec l’indifférence », confiait-il dans un mot lu lors de la remise du prix Régis-Laurin.
C’est sa colère qui amenait François à continuellement innover. Il cherchait la structure qui permettrait de transformer radicalement le rapport entre les locataires et leur propriétaire.
François souhaitait, à s’en « arracher le cœur », loger toujours plus de locataires.
En contrepartie, il avait confiance que le monde de l’habitation communautaire est aujourd’hui entre bonnes mains. Beaucoup des acteur·trices de ce milieu étaient présent·es lors de la remise de son prix, des personnes qui comptaient beaucoup pour lui.
Partout au Québec, tant sur la Rive-Sud que dans le Sud-Ouest de Montréal, ces gens sont sur le terrain et s’inspirent grandement de ses réussites, des efforts qu’il a déployés, des modèles qu’il a créés et surtout de la colère qu’il a exprimée et canalisée dans des projets collectifs.
« De savoir que tu crois en nous est le plus grand honneur que l’on peut recevoir. Nous ne te décevrons pas. »
Je reprends ainsi les mots que je lui ai glissés quelques jours avant la fin de sa carrière en les transposant au « nous ». Car c’est bien d’une collectivité de militant·es dont il était fier et c’est en un réseau tout entier, composé des comités logement, d’OBNL d’habitation et de groupes de ressources techniques, qu’il avait confiance.
Il savait jusqu’à ses derniers instants que nous ne lâcherons rien, que nous surmonterons les défis auxquels nous sommes et serons confronté·es et que sa colère nous habitera dans tous nos combats.