Pourquoi des militants écolos ont-ils escaladé le pont Jacques-Cartier?

Pivot s’est entretenu avec un grimpeur et une porte-parole d’un des groupes derrière cette action de désobéissance civile.

Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
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Le pont Jacques-Cartier a été fermé durant la moitié de la journée mardi lorsque des militants écologistes se sont installés à son sommet. Quelles sont les raisons derrière ce coup d’éclat? En entrevue avec Pivot, les militant·es affirment qu’il est aujourd’hui nécessaire de poser ce genre d’action, même si elles sont illégales, pour faire avancer les choses. Ils et elle demandent notamment la fin des énergies fossiles d’ici 2030 et une agence nationale pour répondre aux catastrophes naturelles qui se multiplient.

Des militants écologistes ont escaladé le pont Jacques-Cartier, à Montréal, tôt mardi matin. Cela a mené à la fermeture de la circulation dans les deux sens sur le pont de 5 h 30 jusqu’à midi.

Les deux grimpeurs sont liés aux groupes écologistes Last Generation et Antigone. Leur action visait à « faire passer un message » quant à l’urgence de mettre fin à l’exploitation et l’utilisation des énergies fossiles, mais aussi d’agir pour faire face aux conséquences désastreuses des changements climatiques.

Pivot s’est entretenu avec l’un des grimpeurs, Jacob Pirro, ainsi qu’avec Sandrine Giérula, porte-parole du collectif Antigone, pour mieux comprendre les revendications derrière ce coup d’éclat.

« Personne n’a envie d’être ici ce matin, mais on n’a pas le choix parce que le message ne passe pas autrement. »

Sandrine Giérula

Fin des énergies fossiles

« Ce matin, deux grimpeurs ont décidé d’escalader le pont Jacques-Cartier pour demander la fin de l’utilisation des énergies fossiles, la transition complète et totale d’ici 2030 », explique Sandrine Giérula.

« Ce qu’on revendique, c’est un traité [international] de non-prolifération des énergies fossiles », précise Jacob Pirro. Un tel traité est déjà défendu par un réseau de groupes de la société civile : il vise à « arrêter l’extraction et la combustion du pétrole, du gaz et du charbon [et à] soutenir et financer d’autres pays pour qu’ils effectuent une transition rapide, équitable et juste », explique Last Generation dans un communiqué.

« L’objectif, c’est vraiment de s’assurer qu’on soit en mesure de diminuer toutes les infrastructures pétrolières jusqu’à ce qu’on n’en ait plus. L’objectif, c’est aussi de s’assurer de ne jamais refaire d’autres infrastructures pétrolières ou gazières sur le territoire », détaille Jacob Pirro.

«  J’invite la population à déposer sa colère envers les compagnies pétrolières qui continuent encore dans nos dos de faire des ententes pour des nouveaux projets pétroliers. »

Sandrine Giérula

Sandrine Giérula souligne que l’industrie fossile canadienne a un rôle majeur à jouer dans la crise climatique mondiale, avec le soutien du gouvernement. « On sait très clairement qu’ils sont les premiers responsables de la crise climatique et qu’au Canada, on est le quatrième plus grand pollueur au monde. »

« J’invite la population à déposer sa colère envers le gouvernement, envers les compagnies pétrolières qui continuent encore dans nos dos de faire des ententes pour des nouveaux projets pétroliers, qui continuent d’extraire, de produire, de consommer du pétrole », insiste-t-elle.

Jacob Pirro demande aussi que la transition hors des énergies fossiles soit accompagnée de mesures pour que les travailleur·euses du secteur puissent obtenir de nouveaux emplois dans des activités moins dommageables. « Ce qu’on souhaite, c’est une transition juste pour toutes les personnes qui travaillent dans ce domaine-là. »

Faire face aux catastrophes

Les grimpeurs dénoncent les actions insuffisantes entreprises par le gouvernement canadien pour prévenir les conséquences des catastrophes naturelles et des événements climatiques extrêmes qui se multiplient avec les changements du climat.

« On est là aujourd’hui parce que notre gouvernement n’a pas le moindre plan pour tout ce qui est inondations, feux de forêt », explique Jacob Pirro dans une vidéo enregistrée depuis le sommet du pont Jacques-Cartier.

« On l’a vu avec [les feux de forêt à] Jasper cet été. On l’a vu avec les feux de forêt les plus intenses de l’histoire du Canada, il y a maintenant un an et demi. On l’a vu avec le milliard de dollars de dommages causé par les inondations à Toronto », énumère le grimpeur écologiste.

« Le gouvernement fait juste encaisser, il espère que ces choses-là arrivent de moins en moins, alors que la science nous répète que ça va arriver de plus en plus. »

« On est là aujourd’hui parce que notre gouvernement n’a pas le moindre plan. »

Jacob Pirro

Cette inquiétude n’est pourtant pas nouvelle : elle avait déjà été manifestée avec force par d’autres activistes, ceux du groupe écologiste Extinction Rebellion, qui avaient aussi tenté d’escalader le même pont il y a cinq ans, rappelle Sandrine Giérula.

« Mais ce qu’on a vu dans les cinq dernières années c’est […] une passivité totale face aux crises qui s’accumulent et une intensification de toutes les catastrophes climatiques – inondations, feux de forêt et canicules meurtrières », dénonce-t-elle.

Pour changer de cap, les militant·es demandent la création d’une agence fédérale dédiée à la prévention et la gestion des crises du genre. « On demande une agence nationale de gestion des catastrophes », explique Jacob Pirro en entrevue. « C’est une agence qui a comme objectif de s’assurer qu’on soit en mesure de répondre de façon rapide et de façon efficace aux catastrophes climatiques. »

« C’est quelque chose qui existe aux États-Unis et qui n’existe pas ici », remarque-t-il. La création d’une telle agence est défendue par certains experts et le Canada s’est récemment doté d’une agence comparable consacrée à la préparation des urgences sanitaires.

Désobéissance civile

Lorsque les grimpeurs sont descendus du pont en mi-journée, ils ont été arrêtés par la Sûreté du Québec (SQ). Ils passeront la nuit en détention et comparaîtront mercredi matin devant un juge qui décidera s’ils peuvent retrouver leur liberté ou non, rapporte Sandrine Giérula. Ils pourraient faire face à des accusations criminelles, a annoncé la SQ.

Le activistes défendent malgré tout que leur geste est non seulement légitime, mais nécessaire.

« Personne n’a envie d’être ici ce matin, mais on n’a pas le choix parce que le message ne passe pas autrement », affirme Sandrine Giérula.

« Nous, en tant que citoyens, on accepte de suivre les règles dans le contexte où le gouvernement nous protège. Mais en ce moment, ce qu’on voit, c’est que le gouvernement n’est pas adapté à la crise et ne décide même pas de l’atténuer de quelconque manière.

« Ce n’est pas moi qui ne respecte pas notre contrat social. »

Jacob Pirro

« Donc face à ce bris total de contrat, face au fait que le gouvernement ne nous protège pas, on se doit, en tant que citoyen·nes, de répondre. Et pour moi, c’est en faisant des actions comme aujourd’hui, c’est-à-dire en désobéissant », croit Sandrine Giérula.

« Je suis convaincu que le peuple québécois me pardonnera pour cette matinée difficile », affirme quant à lui Jacob Pirro par communiqué. « Si être un citoyen modèle qui doit suivre des lois injustes signifie que je dois être un mauvais oncle et un mauvais voisin, je suis heureux de rejeter ce titre. Ce n’est pas moi qui ne respecte pas notre contrat social. »

Par communiqué, Last Generation parle de « tactiques de désobéissance civile non destructives et non violentes » et rappelle qu’aucune personne ni aucun bien n’est mis en danger pendant l’action ».

Jacob Pirro et Alexandre Huard n’en sont pas à leur première action du genre. Il y a deux ans, ils ont escaladé le terminal de la pétrolière Valero, dans Montréal-Est, où aboutit le pipeline 9B d’Enbridge.

Eux et leurs collègues font déjà face à des accusations criminelles pour cet événement, auxquelles ils ont plaidé non-coupables, affirmant que leur désobéissance civile ne devrait pas être punie.

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