Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Ce qui devait être une simple journée de formation pour des enseignant·es du Nouveau-Brunswick est devenu un enjeu national après qu’un groupe, né de la contestation des mesures sanitaires durant la pandémie, y a tenu une manifestation contre la « sexualisation des enfants ». Cet événement allait être le prélude à toute une série de politiques mises en place par des gouvernements conservateurs pour défendre les « droits parentaux ».

Cette manifestation a été le prétexte pour que le gouvernement conservateur de Blaine Higgs rende publique sa décision de réviser la « politique 713 » visant à protéger les jeunes LGBTQ+ dans les écoles, avec laquelle il était en désaccord.

Attaqué pour cette prise de position, le premier ministre conservateur s’est vu soutenu par des groupes prônant un nationalisme chrétien. Un de ces nouveaux appuis, la militante et lobbyiste Faytene Grasseschi, pourrait même siéger au parlement après les prochaines élections provinciales prévues en octobre.

Une petite manifestation qui fait grand bruit

Le 5 mai 2023, un petit groupe d’une vingtaine de manifestant·es proteste devant l’académie Hanwell Park, près de Fredericton.

Cette école secondaire était le lieu d’une journée de formation organisée par la NB Teachers’ Association (NBTA), le syndicat anglophone des enseignant·es de la province. Un atelier sur l’orientation sexuelle et la diversité de genre était donné aux membres par Pride in Education (PIE). Cet organisme a été créé par des enseignant·es soucieux·ses du bien-être et de la sécurité des étudiant·es issu·es des minorités sexuelles.

Les manifestant·es, lié·es au mouvement anti-mesures sanitaires et sur qui nous reviendrons, brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire des slogans tels que « Perverts in Education » (« pervers en éducation ») ou encore « No SOGI Ed » (« non à l’éducation sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre »). Ironiquement, le programme SOGI 123 a été implanté en Colombie-Britannique, mais n’existe pas dans le curriculum du Nouveau-Brunswick.

Il n’en faut pas plus pour que le ministre de l’Éducation, Bill Hogan, se distancie publiquement de l’atelier de formation. Le même jour, son ministère publie un communiqué affirmant n’avoir rien à voir avec cette formation. Il dirige les questions du public au NBTA.

DOSSIER : LES NATIONALISTES CHRÉTIENS À LA DÉFENSE DES « DROITS PARENTAUX »

Ce texte fait partie de notre dossier qui se penche sur une certaine frange du mouvement actuel s’attaquant à l’éducation sexuelle et aux droits des jeunes LGBTQ+. Pivot s’est intéressé aux chrétien·nes évangéliques « dominionistes » qui rêvent de ramener le Canada à ses « racines chrétiennes ».

Certain·es, faisant partie de la mouvance de la Nouvelle Réforme apostolique, adoptent une stratégie de « guerre spirituelle » visant à conquérir les lieux de pouvoir et d’influence. D’autres groupes sont plus traditionnels, utilisant les tribunaux, le lobbying ou les élections pour faire avancer leur cause. Ces groupes entretiennent aussi une certaine proximité avec les milieux complotistes.

Plongez avec nous de cet univers aussi méconnu qu’influent.

Le lendemain, la NBTA exprime son désarroi face à ce désaveu de la part du ministre de l’Éducation. La présidente du syndicat raconte avoir passé l’après-midi à entendre des gens exprimer de la haine envers les enseignant·es et les membres de la communauté LGBTQ+.

Quelques jours plus tard, le projet de révision de la politique 713 est annoncé publiquement par le gouvernement. La nouvelle version requiert l’autorisation parentale pour l’utilisation d’un prénom ou d’un pronom choisi par un·e jeune de moins de seize ans. Elle ne fait plus mention de l’inclusion des jeunes dans des sports et autres activités parascolaires en accord avec leur identité de genre.

En chambre, le 15 juin suivant, le premier ministre Blaine Higgs présente sa décision comme le fruit d’une nouvelle réflexion sur l’importance des droits parentaux : « nous nous rendons compte que l’un des vrais enjeux dont il est question en ce moment, c’est le rôle que les parents jouent auprès de leurs enfants ». Pour Blaine Higgs, il s’agit de ne pas « cacher » des choses aux parents. « Tout ce que nous demandons, c’est d’obtenir l’autorisation des parents concernant l’utilisation du pronom que l’enfant souhaite porter. »

Cette question du droit parental va devenir le cri de ralliement pour la droite religieuse et pour tout le mouvement opposé à l’éducation sexuelle et aux droits des jeunes LGBTQ+ au Canada. Ce sera aussi un point important de la campagne électorale du Parti progressiste-conservateur de Blaine Higgs en 2024.

Blaine Higgs dit avoir pris la décision de réviser la politique en raison des inquiétudes exprimées par des parents. Le ministre de l’Éducation, Bill Hogan, avait évoqué en mai « des centaines » de plaintes.

Pourtant, une demande d’accès à l’information effectuée par une professeure de l’Université du Nouveau-Brunswick montre qu’entre 2020 et le 25 mai 2023, le département de l’Éducation n’avait reçu aucune plainte spécifique de la part de parents au sujet de la politique 713.

Des courriels obtenus par Radio-Canada [Avertissement : ces lettres contiennent des propos haineux] montrent qu’entre le mois de janvier et le 5 mai 2023, un peu moins de 40 messages ont été envoyés au ministre de l’Éducation pour se plaindre de différents aspects de l’éducation sexuelle, des enjeux LGBTQ+ et dans une plus large mesure des heures du conte animées par des drag queens.

La politique 713

La fameuse politique 713 a commencé à être élaborée en 2018 par le ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance. Son objectif était d’assurer que l’école soit un milieu sécuritaire et inclusif pour les jeunes de la communauté LGBTQ+.

Cette politique établissait des standards minimaux pour les commissions scolaires et les écoles publiques sur des sujets tels que le respect de la vie privée, la participation équitable dans les activités scolaires et parascolaires ou le respect de l’identité. Elle comprenait aussi des recommandations sur les salles de bain et vestiaires non genrés et le besoin de support pour les jeunes.

« Le gros bon sens veut que des parents aimants ne soient jamais supprimés de la vie de leur enfant par le gouvernement. »

Don’t Delete Parents

Cette politique a été élaborée en collaboration avec plusieurs groupes du milieu comme les commissions scolaires, des groupes de parents, des organismes de la communauté LGBTQ+ et des jeunes. Elle est entrée en vigueur en août 2020.

Selon une note de service rédigée à l’intention du premier ministre Higgs en 2019 et obtenue par Radio-Canada, cette politique a été élaborée en raison du fait que les étudiant·es LGBTQ+ de la province faisaient face à de l’intimidation et de la violence physique, verbale et sexuelle. Le document explique qu’une politique provinciale était nécessaire afin de rendre les écoles sécuritaires et inclusives. 

Le premier ministre Higgs n’a jamais aimé cette politique

Revenons en arrière. À l’été 2020, le premier ministre Higgs déclenche des élections. Le ministre de l’Éducation d’alors, Dominic Cardy, rapporte n’avoir pas eu de retour de la part du premier ministre suite à la note de service sur la politique 713 envoyée en 2019 et décide de la mettre en vigueur avant la fin de la session parlementaire.

Après les élections, selon les paroles rapportées par Radio-Canada, le premier ministre aurait manifesté à Dominic Cardy son mécontentement envers cette politique.

En octobre 2022, Dominic Cardy démissionne de son poste de ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance. Dans une lettre de démission cinglante, il critique la centralisation du pouvoir et le rejet des données probantes par le premier ministre.

« Tout ce que nous demandons, c’est d’obtenir l’autorisation des parents concernant l’utilisation du pronom que l’enfant souhaite porter. »

Le premier ministre Blaine Higgs

Gail Costello, de l’organisme Pride in Education, a expliqué en entrevue à CBC que loin de n’avoir rien à voir avec la journée de formation du 5 mai 2023, le ministère avait soutenu financièrement des rencontres préparatoires à celle-ci. Mais, à la fin du mois d’avril, le ministère avise PIE qu’il n’y aura pas de financement pour ces sessions de formation et ordonne au personnel du ministère de ne pas y participer, car la politique 713 est en voie d’être révisée.

Un échange de courriels, daté du 20 avril 2023, montre que le gouvernement prévoyait déjà réviser la politique 713 et avait pris la décision de ne pas participer à la journée de formation. « Pourquoi présenter une politique alors qu’on va les informer qu’elle va changer/être amendée ? » écrit un haut fonctionnaire.

Chose promise, chose due : une nouvelle mouture de la politique 713 est finalement annoncée le 8 juin 2023.

La révision est vivement contestée

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la révision de la politique 713 n’est pas passée comme une lettre à la poste.

Le jour même où la nouvelle politique est dévoilée, six ministres et deux autres députés d’arrière-ban refusent de participer à la séance matinale de l’assemblée en signe de protestation. Higgs déclare qu’il ne reculera pas et menace alors de déclencher des élections sur-le-champ. Les députés rebelles sont de retour en après-midi, juste à temps pour défaire une motion du Parti vert qui aurait interdit l’exploitation du gaz de schiste.

Le 15 juin, les libéraux introduisent une motion pour demander au gouvernement de revenir sur sa décision concernant la politique 713. Deux des ministres du gouvernement Higgs, Daniel Allain et Jeff Carr, votent en faveur de la motion. À la fin du mois, le premier ministre effectue un remaniement ministériel et les exclut du caucus.

« Nous nous rendons compte que l’un des vrais enjeux dont il est question en ce moment, c’est le rôle que les parents jouent auprès de leurs enfants. »

Blaine Higgs

Cette exclusion fait suite à la démission de deux autres ministres un peu plus tôt au cours du mois de juin 2023. D’ex-présidents du Parti progressiste-conservateur du Nouveau-Brunswick appellent Higgs à démissionner.

En août 2023, le Défenseur des enfants et de la jeunesse, Kelly Lamrock, qualifie les changements à la politique 713 d’atteinte aux droits des enfants. Le mois suivant, l’Association canadienne des libertés civiles intente une poursuite pour faire annuler la révision.

Une commission scolaire anglophone de la région de Moncton s’oppose à la révision de la politique 713 et adopte une version qui respecte le choix des jeunes trans. Bloquée par le ministre de l’Éducation Bill Hogan, la commission scolaire fait appel aux tribunaux. Le ministre Hogan lui lance alors un ultimatum : cessez de contester ou je vous dissous. La menace est mise à exécution et, en juillet 2024, Hogan reçoit le feu vert du cabinet pour débuter la procédure judiciaire permettant d’abolir la commission scolaire. La bataille juridique n’est pas terminée.

Le nationalisme chrétien à la rescousse

Au début du mois de juin, le groupe nationaliste chrétien Action4Canada lance un appel à l’action pour « soutenir la politique 713 qui protège les droits des parents ». 

Le groupe anti-avortement Campaign Life Coalition lance lui aussi une campagne en soutien à Higgs et imprime des cartes postales pré-affranchies. On peut y lire l’affirmation farfelue selon laquelle « certains professeurs au Nouveau-Brunswick veulent faciliter la transition sexuelle d’un élève vers le sexe opposé dans le secret et sans le consentement des parents ».

De son côté, Faytene Grasseschi, une militante et lobbyiste de longue date pour des causes conservatrice, lance un site Web intitulé Don’t Delete Parents (Ne supprimez pas les parents). Le nom de domaine pour ce site a été enregistré par Faytene Grasseschi le 27 juin 2023.

Don’t Delete Parents appelle « au gros bon sens qui veut que des parents aimants ne soient jamais supprimés de la vie de leur enfant par le gouvernement ». Le site unilingue anglophone fait également la promotion du « choix » au niveau de l’éducation des enfants, c’est-à-dire du financement public de l’école privée ou de l’école à la maison.

Faytene Grasseschi sera invitée à se présenter comme candidate pour le Parti progressiste-conservateur dans la circonscription voisine de celle de Blaine Higgs, mais c’est une histoire sur laquelle nous reviendrons.

Une stratégie qui porte fruit

Comme nous l’avons vu, aucun courriel critiquant directement la politique 713 n’avait été envoyé au gouvernement avant l’annonce de sa révision.

Une fois que le gouvernement annonce son projet de révision de la politique 713, ce sont des centaines de courriels qui affluent. Selon l’analyse effectuée par Radio-Canada, sur les 900 courriels envoyés entre le 5 mai et le 6 juin 2023, environ la moitié (440) sont en faveur de la révision ou contre l’éducation des réalités entourant l’orientation sexuelle et l’identité de genre.

Ces courriels reprennent les thèmes chers à Action4Canada et les personnes ayant organisé la manifestation du 5 mai : les enfants sont « sexualisé » et en danger d’être « endoctrinés », les enseignant·es et les militant·es de « l’idéologie trans » sont des « groomers » (un terme qui fait référence à la manipulation d’une personne vulnérable à des fins d’abus sexuels).

La politique 713 est une première bataille dans une lutte plus grande.

Pour certain·es, il s’agit d’un sujet clivant qui permet de mobiliser un électorat socio-conservateur et de gagner des votes. Cette stratégie employée par le gouvernement du Nouveau-Brunswick va inspirer le gouvernement de la Saskatchewan et de l’Alberta à lui emboiter le pas.

Pour d’autres, cette question dépasse la simple politique partisane. Il s’agit tout d’abord d’une guerre pour retourner aux racines chrétiennes du Canada et d’une lutte sans merci entre les forces du Bien et celles du Mal.

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