Journée de la réconciliation : confronter les résistances institutionnelles

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Journée de la réconciliation : confronter les résistances institutionnelles

Les institutions nomment des personnes autochtones pour mener la réconciliation, mais leur mettent ensuite des bâtons dans les roues.

Aujourd’hui, c’est la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Ce mot fait partie de notre paysage et malgré tout, son sens véritable semble nous échapper.

La Commission de vérité et réconciliation (CVR), en proposant 94 appels à l’action, a tracé le chemin vers la réconciliation.

Après la CVR, au Québec, il y a eu le rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, connue sous le nom de la Commission Viens qui, dans le même esprit de réconciliation avec les peuples autochtones, a fait 142 appels à l’action.  

Ces commissions ont statué que la réconciliation impose un changement de paradigme. Ainsi, il faut non seulement reconnaitre la faute, mais surtout changer et transformer les relations avec les peuples autochtones. Transformer les relations requiert de poser des actes visant la réparation, d’accepter les conséquences de ses fautes et de changer de comportements.

Ultimement, il faut faire des choix politiques différents afin de tendre vers la réconciliation. La réconciliation est un processus et non une action ponctuelle, elle exige de mettre en œuvre des changements sociaux.

J’aimerais revenir sur certains événements survenus dans les dernières années mettant en évidence les obstacles institutionnels qui font obstacle aux transformations fondamentales qu’exige la réconciliation.

Échecs institutionnels

Cette année, Maya Cousineau Mollen a sonné l’alerte en dénonçant les circonstances entourant son départ de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), où elle occupait le poste de chargée de projet aux relations avec les Premiers Peuples. Les motifs qui justifient sa démission soulèvent un important questionnement sur la faisabilité d’une véritable réconciliation avec les peuples autochtones.

Alors qu’elle était « assise sur un volcan de possibilités, au travail [elle] n’avait pas ce qu’il fallait », confiait-elle au Devoir en juin. Elle ajoutait qu’« il y a un travail à faire à l’intérieur de l’institution avant d’aller à l’extérieur » et que « des habitudes prises étaient difficiles à remettre en question, à bouger », une situation loin d’être exceptionnelle au sein de la fonction publique québécoise.

La défection des personnes responsables des changements nécessaires est le symptôme d’un mal beaucoup plus profond.

Mme Cousineau Mollen soulignait aussi qu’« à la BAnQ [elle sentait] fortement le poids de la CAQ et de sa ligne de parti : la décolonisation et l’autochtonisation, ce n’est vraiment pas dans leurs priorités. À moins d’avoir une rivière à [aménager] ». Ces propos nous amènent à nous interroger sur l’indépendance de cette institution, comme tant d’autres, à l’égard du pouvoir politique en place.

Ils font écho à ceux émis par le commissaire Jacques Viens qui, le 23 septembre dernier, soulignait que, n’eût été la mort de Joyce Echaquan, son rapport et ses 142 recommandations auraient été tablettés. Il conclut que la réconciliation avec les peuples autochtones n’est pas une priorité du gouvernement caquiste.

Des obligations

La Commission de vérité et réconciliation envisage la décolonisation comme étant un élément fondamental de la réconciliation. Cela concerne notamment la documentation et la transmission de l’histoire des pensionnats.

Bien que les appels de la CVR réfèrent à Bibliothèque et Archives Canada, il va de soi que les appels visant cette institution devraient également s’appliquer aux instituions provinciales comme BAnQ.

Considérant que les appels à l’action sont fondés sur les droits de la personne, comment les institutions d’une société démocratique peuvent-elles résister aux changements?

L’appel 69 insiste sur « le droit inaliénable des peuples autochtones de connaître la vérité sur les violations des droits de la personne commises à leur endroit dans les pensionnats et sur les raisons pour lesquelles une telle situation s’est produite ».

L’appel dit aussi que les archives à ce sujet doivent être disponibles et que davantage de ressources doivent être allouées à l’élaboration de matériel pédagogique et de programmes de sensibilisation du public sur les pensionnats.

Or, Mme Cousineau Mollen relate qu’elle n’avait pas « les ressources, ni humaines, ni financières, ni en fluidité de mouvement pour faire ce qu’il y avait à faire ».

Une expérience loin d’être unique

Nommée en septembre 2016 au Conseil du statut de la femme du Québec, Eva Ottawa a dû démissionner quatre mois plus tard. À l’époque, elle avait déclaré à la Presse canadienne « que son intégration et son adaptation, compte tenu de son bagage culturel, n’avaient pas été faciles. La façon de traiter certains sujets ou les priorités n’étaient pas les mêmes des deux côtés. »

« Je me suis rendu compte qu’on ne connaît pas les Autochtones, leurs concepts, comment on travaille », avait-elle expliqué.

Ces résistances ont des conséquences dévastatrices, ce que démontre aussi le cas de la doyenne Angelique EagleWoman. Première doyenne autochtone d’une université canadienne, l’Université Lakehead, à Thunder Bay, elle a démissionné en 2018 deux ans après sa nomination. Elle a été victime tant de discrimination intersectionnelle que de racisme systémique.

Ces défections nous forcent à nous interroger sur le racisme institutionnel ou systémique qui prévaut dans les organismes québécois et canadiens.

Selon EagleWoman, « cela a été très difficile » : « malheureusement, j’ai le sentiment que la haute administration de l’Université Lakehead s’est présentée comme voulant une dirigeante autochtone forte, mais dans les interactions quotidiennes, elle a pris des mesures pour minimiser et saper mon autorité et microgérer mon travail », racontait la professeure au magazine Canadian Lawyer après sa démission.

Elle affirme n’avoir pas eu de soutien pour mener à bien sa mission et même avoir été prise pour cible par des collègues qui voulaient « maintenir l’ordre ».

Ces propositions de changement étaient contrées par des réponses souvent « hors de proportion avec l’importance des questions », rapportait-elle. Elle a vécu « des attaques personnelles attribuables à des attitudes à son égard comme femme autochtone », plutôt que liées aux enjeux concrets qu’elle soulevait.

« D’une certaine manière, l’Université voulait […] que je sois le visage des Autochtones, mais que je n’agisse pas comme une Autochtone », dit-elle. Considérant qu’elle est une intellectuelle autochtone, sa contribution ne pouvait être symbolique.

La professeure EagleWoman estime « qu’il y a beaucoup de déni à Thunder Bay en général et à l’université sur ce qu’est le racisme et à quoi ressemble le racisme systémique ».

Les histoires se suivent et se ressemblent.

Racisme systémique

Une question s’impose : considérant que les appels à l’action de la CVR sont fondés sur les droits de la personne, comment les institutions gouvernementales dans une société démocratique peuvent-elles résister aux changements structurels visant à la décolonisation pour parvenir à se réconcilier avec les peuples autochtones?

La défection des personnes institutionnellement responsables des changements nécessaires est le symptôme d’un mal beaucoup plus profond. Ces défections nous forcent à nous interroger sur le racisme institutionnel ou systémique qui prévaut dans les organismes québécois et canadiens.

Pour atteindre les objectifs de réconciliation, une action primordiale est de reconnaitre le racisme systémique. Cette étape est essentielle pour s’engager vers le respect, la compréhension et la reconnaissance mutuels, fondements de la réconciliation.