« Il n’y aura pas de recul des droits ». C’est la phrase trouvée par le gouvernement Legault pour nous préparer au rapport du Comité de sages portant sur les questions sensibles liées aux identités de genres.
Sous-entendue, une promesse miroir : « il n’y aura pas d’avancées non plus », le statu quo.
Ça représente bien la CAQ, dans le fond. Conservateurs, mais pas trop. Ça pourrait être mieux, mais ça pourrait être pire. Et c’est précisément entre les deux que se négocient nos indignités.
Le Conseil québécois LGBT (CQ-LGBT) l’a bien compris et a travaillé fort dans la dernière année pour avoir un deal. Sans être invité aux discussions, il a quand même accepté de « collaborer étroitement » avec le Comité pour « mettre son expertise au service des sages » lors de discussions à huis clos.
Une question de stratégie
Quand le ministre de l’Éducation a unilatéralement décrété la fin des toilettes non genrées et le retour de la politique de ségrégation sanitaire dans les écoles, en juin dernier, il a révélé trois choses : 1) qu’il y avait effectivement un recul des droits, 2) que ce recul se ferait au nom de l’apaisement social et 3) que la ministre de la Famille désignée pour chapeauter les réflexions du Comité n’a aucun impact sur les politiques gouvernementales.
La réaction du CQ-LGBT a été sans appel : comme convenu en congrès des membres, le directeur général a annoncé son retrait des consultations, sa seule condition ayant été bafouée. Je niaise : illes ont continué de collaborer malgré l’annonce du ministre.
Il n’y a pas de reculs à empêcher, mais des droits à conquérir.
La semaine dernière, les organisations membres étaient réunies à nouveau et ont passé un temps non négligeable à pondérer la notion de « recul », à se demander si l’annonce du gouvernement aurait dû amener le Conseil à se retirer du comité.
Le CQ-LGBT a investi sa dernière année à saboter son rapport de force précisément parce que sa stratégie était de se faire oublier. Une approche dangereuse, puisqu’une fois le rapport déposé, l’initiative sera dans le camp de la CAQ. Les conclusions du Comité deviendront simplement l’arrière-plan de la réponse gouvernementale. Et on sait déjà que les gros ministres ne se gêneront pas pour passer par-dessus ses recommandations.
L’approche assimilationniste ne tient pas la route. On ne peut pas répondre aux attaques de l’État sans mouvement politique organisé. Et à voir comment la direction des organismes LGBT nous traite en général, on voit qu’illes ont bien plus peur d’un mouvement que de l’État.
Les bonnes intentions
La réduction de l’action politique de ces groupes aux questions LGBT permet de passer outre les intérêts des personnes queers et trans. Rendre la vie moins misérable pour certain·es ne la rend pas meilleure pour tout le monde.
Mais de toute façon, ce n’est pas la prétention assimilationniste.
La promesse politique de l’assimilationnisme n’est pas la fin des violences contre les personnes trans, c’est la fin des violences transphobes – la nuance est importante. C’est la réduction des violences envers les personnes trans à celles qui sont méritées selon leur morale bourgeoise. Pour les assimilationnistes, se faire mégenrer est toujours inacceptable, mais le manque d’emploi, l’instabilité de logement, les menaces de déportation, ça dépend du motif derrière.
Une certaine classe moyenne LGBT blanche francophone nourrit l’espoir de se fondre à la majorité.
Comme toujours, la morale libérale se formule en termes d’intention. Dans un monde où l’opinion se confond avec l’identité, la question devient de savoir si les oppresseurs s’identifient comme transphobes.
C’est cette facilité à séparer l’intention de ses conséquences qui a permis aux assimilationnistes de douter de la malice du gouvernement et de ses allié·s lors du dépôt du projet de loi 2.
Mais qui a le luxe de se poser la question au regard de ses conséquences ruineuses? Qui donc se demande si la botte qui l’écrase est faite de cuir végane avant de dénoncer son geste?
Collaborer, c’est se faire fourrer
Il y a bien des gens, même au sein des communautés LGBT, qui vont toujours poser cette question de l’intention. Comme je le dis souvent, les opinions sont généralement des intérêts qu’on ne peut pas nommer.
Ces opinions mièvres, ces mains tendues à l’oppresseur, elles cachent des intérêts partagés par une certaine classe moyenne LGBT blanche francophone : l’espoir de se fondre à la majorité, d’échapper à la violence en n’agitant pas la cage pour éviter d’être plongé·es dans la précarité réservée aux autres.
On ne peut pas répondre aux attaques de l’État sans mouvement politique organisé.
Mais la majorité d’entre nous n’a aucun avantage à rester silencieuse, au contraire. Notre libération est à venir, il n’y a pas de reculs à empêcher, mais des droits à conquérir.
Nous refusons encore fermement de collaborer et continuons de nous organiser. Pendant que la direction du CQ-LGBT chantait devant le Comité de sages, nous avons continué de bâtir nos infrastructures politiques et militantes en prévision de l’hiver.
J’ai bien hâte de voir quelle danse inventeront les assimilationnistes.