Pivot a tenté à plusieurs reprises, sans succès, d’obtenir de McGill des éléments de preuve qui auraient pu soutenir les allégations utilisées pour justifier le démantèlement du campement par une firme de sécurité privée, concernant notamment la consommation de drogue ou la violence des manifestant·es. Des campeur·euses voient dans les accusations de McGill une stratégie visant à détourner les regards de ses investissements dans des compagnies complices du génocide à Gaza.
Le 10 juillet dernier, aux petites heures du matin, des agents de la firme de sécurité privée Sirco, mandatés par l’Université McGill, débarquent au campement pro-palestinienien érigé sur le campus afin de procéder à son démantèlement. Les campeur·euses sont sommé·es de quitter les lieux.
Certain·es rapportent avoir été physiquement escorté·es par des agents de Sirco et livré·es aux policiers du Service de police de Montréal (SPVM). Ce dernier rapporte l’arrestation d’un jeune homme de 21 ans.
En mai dernier, la Cour supérieure du Québec avait pourtant refusé deux demandes d’injonction visant le démantèlement du campement, soulignant le droit des campeur·euses à la liberté d’expression et à la réunion pacifique. Les étudiant·es demandaient entre autres à leur université de mettre fin à ses investissements dans des compagnies complices de l’apartheid en Israël et du génocide à Gaza.
Quelques heures après le début du démantèlement, alors que des camions-bouteurs écrasaient les tentes, McGill a envoyé un courriel à tous les membres de la communauté ainsi qu’aux journalistes, dans lequel le recteur de l’université, Deep Saini, annonçait et justifiait la fin du campement.
« Ce campement n’avait rien de pacifique », peut-on lire dans son message. « C’était une véritable forteresse vouée à l’intimidation et à la violence, érigée en grande partie par des personnes n’appartenant pas à notre communauté universitaire. »
Le message formule d’autres allégations sérieuses, largement relayées dans les médias, mais pour lesquelles l’université n’a pour le moment fourni aucune preuve. Le recteur indique que les allégations seraient fondées sur une enquête menée par la firme de sécurité privée.
Deep Saini affirme par exemple que des surdoses seraient survenues dans le campement et que des seringues auraient été retrouvées sur place. Il mentionne aussi que le campement serait infesté de rats et poserait des risques d’incendie.
Le recteur avance aussi que la majeure partie des campeur·euses n’étaient pas des étudiant·es, mais plutôt des personnes en situation d’itinérance.
Enfin, Deep Saini soutient que « le campement continue d’attirer des manifestants partisans de la violence » qui planifieraient des actes de vandalisme contre l’université.
Au moment où le recteur transmet ces allégations aux médias, McGill indique aussi qu’elle ne donnera aucune entrevue pendant que les opérations de démantèlement sont en cours. L’université a donné quelques entrevues dans les jours suivant le démantèlement, mais n’y a pas étoffé ses allégations.
Un refus « pas très solide »
Interrogé par Pivot, le Service de relations avec les médias de l’université a refusé de fournir des éléments de preuve concrets afin de soutenir ses accusations.
Il a réitéré par courriel que les principales conclusions d’enquête de la firme Sirco « ont servi de base aux informations » publiées par l’université, sans toutefois détailler les éléments qui auraient été recueillis lors de cette enquête. « La firme de sécurité Sirco est une société réputée et très expérimentée, méticuleuse et prudente dans la collecte et la documentation d’informations sensibles », a-t-on ajouté.
Le Service de relations avec les médias n’a pas voulu expliquer son refus et n’a pas répondu à nos questions transmises par courriel. Il a indiqué qu’il n’accorderait pas non plus d’entrevue à Pivot.
« C’est choquant qu’un recteur d’une institution académique aussi réputée puisse envoyer un courriel diffusé dans les médias dans lequel il fait des allégations non fondées, et qu’il s’en sorte indemne. »
Zaina, porte-parole du campement
Pivot a également recouru à une demande d’accès à l’information afin d’obtenir les rapports d’enquête de Sirco.
En tant qu’institution publique, l’Université McGill est soumise à la Loi sur l’accès aux documents. Celle-ci permet à toute personne, incluant les journalistes, d’obtenir des documents détenus par un organisme public, sous réserve de certaines restrictions comme la protection des renseignements personnels.
Dans sa réponse, la Secrétaire générale de l’Université McGill refuse intégralement de livrer les documents demandés, invoquant notamment des articles de la Loi sur l’accès aux documents visant la protection des secrets et des renseignements industriels et commerciaux, ainsi que l’article 9 de la Charte québécoise des droits et libertés concernant le respect du secret professionnel.
« Ce n’est pas très solide », analyse Pierre Trudel, professeur de droit à l’Université de Montréal, après avoir pris connaissance de la réponse de McGill.
« Bien honnêtement, je me demande où est-ce qu’ils sont allés chercher ça […] Je me demande ce qu’il peut y avoir de secret commercial dans tout ça. »
Accusations « diffamatoires »
Parmi le lot d’accusations portées par McGill, une en particulier indique que le campement « attire des partisans de la violence et de l’intimidation » et mentionne des « actes de vandalisme » nombreux, passés et même futurs.
Cette allégation contredit les observations de tierce parties, dont des professeur·es de l’Université McGill, ainsi que des déclarations effectuées par le SPVM ainsi que la mairesse Valérie Plante, qui avaient précédemment qualifié le campement de « pacifique » et « paisible ».
« Ce n’est pas la première fois que l’université mène une campagne de dénigrement contre les étudiants », note Zaina, étudiante et porte-parole du campement, elle-même palestinienne.
Elle souligne qu’en juin dernier, après que les étudiant·es aient organisé un sit-in dans un bâtiment administratif de l’université, l’administration avait accusé les manifestant·es d’avoir chanté « violence now [violence maintenant] », alors que leur slogan était plutôt « divest now [désinvestissement maintenant] », corrige-t-elle.
« Le seul fait d’affirmer ça, sans plus de substance, c’est de la diffamation. »
Pierre Trudel, professeur en droit à l’Université de Montréal
« Ce sont des allégations comme celles-là, pour lesquelles il n’y a pas de preuves, qui mettent en danger les étudiants qui manifestent », déplore-t-elle.
Cela n’était donc pas surprenant, aux yeux de Zaina, que l’administration porte de nouvelles accusations sans fournir de preuves. « Mais c’est choquant qu’un recteur d’une institution académique aussi réputée puisse envoyer un courriel à plus de 30 000 personnes, qui est diffusé dans les médias et dans lequel il fait des allégations non fondées, et qu’il s’en sorte indemne. »
« Quand on lance des accusations – qui sont quand même des accusations graves, on accuse des gens d’avoir commis des crimes –, il faut être en mesure de les démontrer, il faut dire pourquoi on pense que c’est un crime », pense Pierre Trudel.
« Le seul fait d’affirmer ça, sans plus de substance, c’est de la diffamation. »
Détourner l’attention
Dès l’installation du campement, les campeur·euses ont toujours refusé l’accès aux membres de l’administration et aux autorités, y compris aux enquêteurs. Cela leur a d’ailleurs été reproché à plusieurs reprises par l’université, qui y voyait des risques pour la sécurité.
L’enquête menée par Sirco n’aurait donc pu être réalisée qu’à l’extérieur du campement, où des personnes en situation d’itinérance avaient effectivement érigé des tentes, affirme Zaina.
« Les étudiant·es de McGill ne contrôlent pas ce qui se passe dans le centre-ville de Montréal », défend-t-elle. « C’est dégueulasse comment l’université tente d’exploiter les personnes en situation d’itinérance pour faire une campagne de dénigrement. C’est déshumanisant. »
Par ailleurs, cela ne change rien au fait que le campement était une initiative étudiante, dans laquelle des étudiant·es de l’Université étaient toujours activement impliqué·es, fait-elle remarquer.
Aux yeux de Zaina, les accusations portées par McGill ont pour but de détourner l’attention publique des revendications de ses étudiant·es concernant les investissements de l’université et sa complicité dans le génocide en cours en Gaza.
« Pourquoi est-ce qu’on se soucie des rats dans le centre-ville de Montréal, et non pas du fait que McGill encourage le développement d’armes? » lance-t-elle.