Diffusé pour la première fois en février 1996, le seizième épisode de la septième saison de la populaire série Les Simpsons met en scène la jeune et brillante Lisa qui se prépare à la célébration du bicentenaire de la fondation de sa ville, Springfield.
Dans le cadre d’un concours organisé par son école, l’élève de deuxième année prépare un travail de recherche sur son fondateur, un certain Jebediah, dont la mémoire s’entoure d’une mythologie héroïque. Pendant son enquête, elle fait cependant des découvertes troublantes : le père fondateur était en fait un violent et cruel pirate nommé Hans Sprungfeld dont les hauts faits relèvent de l’invention ou de la déformation d’actes bien peu glorieux.
Tentant de révéler la vérité, l’historienne en herbe se fait tout d’abord l’ennemie du directeur du musée local, qui est prêt à tout pour préserver le mythe sur lequel s’appuie sa carrière. Peu à peu, elle s’attire aussi l’hostilité de son enseignante, puis du reste de la population, qui y voit un affront à l’identité commune.
Après de multiples péripéties, elle se rend finalement à la parade organisée à l’occasion du bicentenaire. Sur place, elle s’empare du micro et s’apprête à révéler la vérité au monde.
Mais juste avant de prendre la parole, elle regarde autour d’elle. Elle voit les gens célébrer, les conflits s’apaiser, les familles se réunir autour de cette belle histoire. Enfin, elle abandonne l’iconoclasme au profit d’un simple « Jebediah était un homme bien ».
Une nécessaire mythologie?
Lisa aurait-elle dû dire la vérité?
En tant qu’apprenti historien encore trop attaché à l’optimisme naïf des Lumières, je crois qu’il vaut mieux une vérité perturbatrice qu’un mensonge utile. Que le renversement des idoles par l’arme de la critique et la déconstruction constitue la plus belle forme de destruction créatrice. Pour détourner une phrase désormais célèbre du sociologue Philippe Néméh-Nombré, chaque statue déboulonnée est pour moi une promesse.
Mais considérons avec ouverture l’opposition du directeur du musée de Springfield qui vient ici personnifier le mouvement conservateur.
Pour vivre ensemble, les humains requièrent davantage que de simples lois, il leur faut quelque chose de plus grand, une transcendance qui se matérialise souvent dans une forme ou une autre de mythologie. Celle-ci transmet des valeurs, des normes, des interdits et des référents communs, elle forge un sentiment d’appartenance et elle préserve une certaine identité culturelle permettant de se définir face à l’Autre. En somme, elle fonctionne comme le mortier d’une cohésion sociale par laquelle peuvent émerger des projets collectifs.
Mais plus personne ne croit aux grandes sagas de l’Antiquité et Dieu a lentement succombé à ses blessures au cours des derniers siècles.
Le renversement des idoles constitue la plus belle forme de destruction créatrice.
Il reste alors l’Histoire avec un grand H, celle des grands récits glorieux, celle des vertueux ancêtres qu’il faut honorer, celle des héros qui personnifient la Nation. Au sein du mouvement nationaliste-conservateur, il existe une mystique de la Nation dans laquelle le passé fonctionne comme une sorte de mythologie laïque. Si l’épopée de Samuel de Champlain remplace celle de Gilgamesh, l’objectif reste le même : expliquer le « nous » et produire du vivre-ensemble.
En définitive, la place de la véracité reste secondaire dans ce récit. Lisa fait précisément ce constat à la fin de l’épisode : si ça rend les gens heureux, quel mal y a-t-il à exagérer quelques détails ou à en passer d’autres sous silence? Pourquoi s’entêter à imposer une vérité déstabilisante?
On trouve à peu de choses près cet argument dans un texte publié le 9 mai dernier par le chroniqueur Maxime Pedneaud-Jobin. Défendant la ligne éditoriale du nouveau Musée national d’histoire, il explique aux historien⸱nes qu’iels n’ont rien compris aux usages sociaux de l’histoire. Ce qui importe, c’est son utilité, pas sa scientificité.
L’obsession du passé
Les fêtes nationales sont, partout dans le monde, l’occasion de faire le point sur ce qui nous lie.
En cette Saint-Jean-Baptiste, je me remémore le Québec qu’on m’enseignait à l’école à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Un Québec social-démocrate, progressiste et ouvert sur le monde. Un Québec féministe et syndicaliste, à l’avant-garde de la lutte pour les droits des personnes LGBTQ+. Un Québec qui rejetait le néolibéralisme tout en demeurant attaché aux libertés individuelles.
Évidemment, il s’agissait là aussi d’une construction, d’une mythologie. Mais ce récit relevait d’un projet collectif qui se tournait vers l’avenir, qui présentait un horizon des possibles. Je suis justement devenu indépendantiste parce que je ressentais de la fierté à l’idée de construire chez nous un socialisme à visage humain qui constituerait une lumière d’espoir dans l’obscurité du capitalisme tardif.
Chaque statue déboulonnée est pour moi une promesse.
Quant à lui, le mouvement nationaliste-conservateur ne propose ni réel futur ni grand projet collectif. Pour reprendre les mots du politologue Denis Monière, ce nationalisme considère à la suite de Lionel Groulx que « le rôle de l’historien [est] de révéler la grandeur du passé pour en tirer des directives et guider l’avenir ». Faisant du passé (souvent imaginé) son maitre, il peine à s’imaginer le vivre ensemble sans l’imposition d’une mythologie héroïque qu’il importe de vénérer.
Un pieux mensonge qu’il faut protéger des dangers d’une déconstruction associée à une haine de soi. Comme si la population était trop bête pour intégrer de telles remises en question.
Pour le futur
Il ne s’agit pas d’arrêter d’étudier l’histoire, au contraire, mais d’éviter d’en faire un abime intellectuellement mortifère qui empêche tout progrès au nom de l’intérêt supérieur de la Nation. Il faut, entre autres choses, en faire un outil permettant d’envisager un futur qui chante.
Lisa aurait dû dire la vérité, mais la déconstruction à elle seule mène au nihilisme. Sur ces ruines, il faut construire autre chose. Un projet social qui remplacerait la passion triste que constitue la nostalgie.
En ce 24 juin, je nous souhaite que sur cette statue déboulonnée pousse un cerisier.